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SOCIETE

A Béni Makada, policiers, salafistes et trafiquants de drogue face-à-face

La wilaya de Tanger tenait ce lundi matin une réunion des services de sécurité de la ville. Le week-end dernier aura été au moins le troisième durant lequel, depuis début 2014, certaines zones de Béni Makada auront vu forces de l’ordre, jeunes chômeurs, dealers et commerçants s’affronter.

A Béni Makada, policiers, salafistes et trafiquants de drogue face-à-face
Jamal Amiar
Le 20 mai 2014 à 9h29 | Modifié 11 avril 2021 à 2h35

Tout a commencé le samedi 17 mai vers 14 heures lorsque des agents de police sont venus arrêter le jeune Hassan A. qui se trouvait dans une crèmerie du boulevard Moulay Slimane située en face de l’entrée de la caserne militaire de Béni Makaka. Le jeune H. A. était recherché «pour avoir volé un véhicule qui contenait une importante quantité de drogue», une version que contestent des habitants du quartier qui le connaissent et qui ne manquent pas de relever que le «véhicule volé» appartient à de plus gros trafiquants qui courent toujours.

S’agissant de l’interpellation qui allait tout au long du week-end mener progressivement à une escalade, la police emmènera le jeune H. A. vers le centre-ville mais le ramènera quelques heures plus tard à son domicile qu’il partage avec sa mère et son frère notamment.

Selon des sources du quartier, la «visite» de la police dans le quartier en fin d’après-midi du samedi avec le jeune H. A., menottes aux poignets, visait à procéder à d’autres arrestations et à mener une perquisition. C’est à ce moment-là que les jeunes du quartier et des marchands ambulants, proches des milieux salafistes, ont tenté de repousser les policiers.

Quatre policiers seront blessés à l’arme blanche et évacués. H. A. sera libéré par ses «amis», et avec son frère,  ils se trouvent tous les deux dans un lieu inconnu.

L’escalade entre les jeunes du quartier et les forces de l’ordre se poursuivra dimanche 18 au matin lorsqu’une vingtaine de véhicules et une cinquantaine d’agents encercleront la zone de Mabrouka et de Catalunia, mitoyennes, et composées de quelques blocs de petits immeubles d’habitations de 4 étages,  mais aussi le quartier faisant face et connu lui aussi pour donner du fil à retordre aux forces de l’ordre, celui du quartier des «Terres de l’Etat», Ard ad Daoula.

A l’issue de cette descente dominicale, trois jeunes seront arrêtés à Mabrouka. A la préfecture de police de Tanger, on dit juste que «moins de 10 arrestations ont eu lieu» sans donner de chiffre ni dire si les personnes sont à Tanger où si elles ont été transférées dans une autre ville. «Elles seront toutes présentées devant la justice».

C’est entre Mabrouka et Ard ad Daoula que le 22 mars dernier, un fourgon de la police s’était renversé, selon la version des jeunes du quartier, ou a été renversé selon des sources de la police, un incident qui avait suscité une relative inquiétude relayée par les médias.

 C’est après cet incident et  des incidents similaires près du marché de Casabarata le même mois que dès son arrivée à Tanger, le Roi Mohammed VI avait effectué plusieurs visites sur place avant que l’ancien leader salafiste Mohamed Fizazi soit invité à prononcer le sermon de la prière du vendredi en présence du Souverain et commandeur des croyants.

Selon des témoignages recueillis sur place par Médias 24 auprès de connaissances de H. A. et d’habitants du quartier, Hassan A. est un jeune de 23 ans pieux et très critique envers les autorités et la police. Parmi ses critiques récurrentes figurent le fait qu’il reproche à la police «d’arrêter les petits trafiquants mais pas les grands avec qui ils sont amis». Selon un habitant du quartier qui « jure et prête serment  devant Dieu, mais pas devant la Justice, le jeune Hassan n’a pas d’indulgence envers le corps de police auquel il reproche de ne pas respecter son serment professionnel».

Ce discours radical et critique est partagé dans ce quartier qui, il y a 15 ou 20 ans était mal goudronné, mal éclairé et mal famé. Un jeune chômeur parle certes plus fort que le gérant d’un petit commerce, mais l’approbation et le partage des opinions sont là.

Aujourd’hui, de nombreuses zones de Béni Makada, un des quatre arrondissements de la ville qui abrite à lui seul 250.000 habitants, ont un visage urbain «normal».Les rues sont bien goudronnées, les trottoirs en bon état, des fleurs et de la pelouse –mais très peu- plantées. Boutiques de téléphonie, petits commerces, prêt-à-porter, bijouteries et épiceries bien achalandées côtoient quelques restaurants populaires et sandwicheries. Les habitants du quartier le savent et le disent à leur manière : « s’il n’y avait pas Mohammed VI, on n’aurait jamais rêvé d’un bout de parc ou de vrais trottoirs» indiquent-ils. «Sans lui, on n’existerait pas encore».  Mais cela ne suffit pas.

Béni Makada, densément peuplé, reste de très loin l’arrondissement de Tanger avec le moins d’espaces verts par exemple, une conséquence qui se paye aujourd’hui cher après des décennies d’anarchie urbaine pas encore maîtrisée.

Là où la norme internationale est de 10m² par habitant et où les études de la ville de Tanger prennent le plus modeste de chiffre de 7 m² comme référence, la norme au centre-ville de Tanger est inférieure à 3m² d’espaces vert par habitant, ce chiffre passant sous 1m²/habitant pour Béni Makada.

A Béni Makada,  de nombreux jeunes sont au chômage, donc de nombreux jeunes dealent des joints ou de la poudre blanche. D’autres disposent de petits commerces ou vendent diverses cigarettes et papiers à rouler au détail, Il suffit de demander. Un habitant du quartier m’accompagne et me montre les livreurs en scooter, les dealers qui discutent. Mabrouka et Catalunia à Béni Makada ne sont pas un ensemble de favelas sordides et inaccessibles aux forces de l’ordre comme cela est décrit parfois. C’est un quartier populaire propre où, gros hic,  des chômeurs et des dealers font du commerce dans les rues de «derrière».

Le phénomène du trafic des drogues dures sur Tanger –et Tétouan- n’est pas une nouveauté. Il a commencé à prendre de l’ampleur et à ravager des vies et des familles il y a 20 à 25 ans déjà, juste après les premiers scandales médiatisés de la cocaïne, qui avaient touché la bourgeoisie casablancaise et tangéroise dans les années 1980.

A la drogue dure, à ses trafics impitoyables et à ses luttes de territoires, se superpose aujourd’hui un immense malentendu entre les jeunes, les chômeurs, la police et les autorités.  Tanger ne se développe pas «à deux vitesses» selon des grilles sociologiques convenues, mais plutôt à quatre, cinq ou six vitesses.

Avant ce nouveau week-end chaud à Béni Makada, le quartier résidentiel populaire de Msallah situé au centre de la ville avait lui aussi connu mercredi dernier 14 mai quelques échanges au couteau entre bandes rivales mêlant marchands ambulants  et militants religieux. Après les incidents de ce week-end à Béni Makada, les couteaux de Msallah prennent un autre sens, un peu plus alarmant.

Selon un responsable de la police locale, «la criminalité à Tanger n’est pas pire qu’à Fès ou qu’à Marrakech, mais elle est plus spectaculaire, avec l’utilisation d’armes à feu comme lors du braquage du mois de février». Pire ou pas, plus ou moins spectaculaire, le thème de la sécurité/insécurité aura été central à Tanger au cours de ce premier semestre de l’année. Ce n’est pas sans raison.


 

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Jamal Amiar
Le 20 mai 2014 à 9h29

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