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CULTURE

Leïla Slimani : “les mères ont leur part de responsabilité dans le machisme ambiant“

Exclusif. Leïla Slimani était en tournée au Maroc pour présenter au public son livre "Dans le jardin de l’ogre" vendu à plus de 15.000 exemplaires dans les librairies françaises. La journaliste et romancière reçoit Médias 24 et nous éclaire sur la réaction du lectorat marocain.

Leïla Slimani : “les mères ont leur part de responsabilité dans le machisme ambiant“
Samir El Ouardighi
Le 15 novembre 2014 à 8h02 | Modifié 15 novembre 2014 à 8h02

Médias 24 : Comment était l’accueil dans les librairies marocaines ?...

Leïla Slimani : Les séances de présentation de mon livre ont eu lieu à Rabat, Casablanca et Tanger. L’accueil chaleureux du public a été l’occasion de confronter les réactions de mes lecteurs à la thématique  particulière d’une femme partagée entre débauche sexuelle et vie d’épouse et de mère.

-Quelle a été la réaction des lecteurs marocains à l’addiction sexuelle  de votre héroïne ?

-Je n’ai eu droit à aucune question gênante et encore moins à une réaction violente ou de rejet. Les questions posées étaient d’ordre intellectuel et caractérisées par une ouverture d’esprit étonnante. Le public  hétérogène regroupait des étudiantes voilées, des personnes âgées ou d’origine étrangère.

Les seules insultes auxquelles j’ai eu droit étaient sur les réseaux sociaux où les gens osent davantage attaquer sous couvert d’anonymat. Ils m’y accusaient de parler d’une prostituée en me traitant moi-même de ce qualificatif mais cela ne me gêne pas car je suis persuadée qu’ils n’ont pas lu le livre.

-Placent-ils leurs attaques sur le terrain de la religion ou de la morale ?

-Ils m’accusent plutôt de salir l’image du Maroc sauf que je considère que le travail d’un artiste ne doit pas être jugé comme s’il se devait d’être celui d’un ambassadeur.

Partout dans le monde, il existe des pervers et des malades et ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas que cela n’existe pas. On ne peut donc pas me reprocher de parler d’une réalité sociale sous couvert de respect hypocrite de la morale.

-Ne pensez vous pas que l’ouverture d’esprit des lecteurs marocains que vous évoquez est liée à votre lectorat francophone qui ne représente pas la majorité des Marocains ?

-Peut-être, mais c’est la règle du jeu car je m’adresse avant tout à un lectorat francophone même si les choses changeront peut être s’il y a une traduction arabophone.

-Qu’en est-il de cette éventualité ?

-D’autres traductions en langues européennes sont prévues mais celle en arabe sera extrêmement compliquée à mettre en œuvre au regard de l’état des maisons d’édition des pays du Maghreb et du Machrek .

-N’est ce pas la thématique traitée qui peut poser un problème de censure ?

-Absolument pas, au Liban et même au Maroc, il y a eu beaucoup de publications de livres bien plus érotiques. Mon livre est beaucoup moins chaud que ceux de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad.

-Parlez-nous de la construction littéraire de votre livre

-L’écriture à proprement parler s’est faite en un seul jet à partir de l’affaire DSK qui m’a inspirée et la conception totale s’est étalée sur un court délai de 5 mois.

J’ai travaillé comme au cinéma avec une succession de plans séquence car dès le départ, j’avais une vision très claire de l’intrigue. Ce n’est qu’à la fin de mon travail d’écriture que j’ai coupé tout ce qui était superflu pour maintenir une part de mystère.

-Peut-on dire que ce livre est féministe car il présente l’addiction sexuelle féminine comme une forme de libération ?

-Je ne me reconnais pas du tout dans le féminisme qui vous assène des rôles à tenir car il n’est plus libérateur comme à l’origine mais aliénant.  Je pense sincèrement qu’il est impossible de tenir tout à la fois un rôle de bonne épouse, de bonne mère, d’amante et de wonderwoman  dans le travail.  

La question essentielle que pose mon livre est plutôt «est-ce que la vie de couple est possible sur la durée  sans ennui et sans disparition du désir?».

-Le personnage d’Adèle est il transposable et crédible au Maroc ?

-Sans l’ombre d’un doute,  Adèle pourrait être marocaine mais uniquement dans le cadre d’un milieu bourgeois. La seule différence avec mon héroïne est qu’elle prendrait des risques beaucoup plus grands vis-à-vis de la religion, de son mari et du regard de la société.

 C’est la raison pour laquelle je n’ai pas voulu la localiser au Maroc car sur le plan littéraire, cela aurait été moins intéressant.  J’aurais été obligé de traiter toutes les questions contextuelles qui auraient fait perdre de la saveur à la personnalité de mes personnages.

-Pour parler d’actualité, pensez-vous que le harcèlement et la misère sexuelle soient  liés aux sociétés arabo-musulmanes comme le Maroc ?

-Malheureusement oui, même si cela dépend des pays en cause. La situation est bien pire au Maroc qu’en Tunisie mais moins terrible qu’en Egypte où il est un handicap de naître femme.

Les mères ont une  part de responsabilité dans l’éducation et le comportement des garçons qui sont formatés dès leur plus jeune âge pour devenir des  tyrans machos.

L’Education nationale ne joue pas son rôle pour promouvoir l’égalité des sexes et l’arsenal législatif doit évoluer car il ne représente pas l’état de la société marocaine par sa pratique hypocrite dictée par la morale et la religion. La femme doit cesser d’être perçue comme un utérus en état de marche.

-Après le succès de ce premier roman, quels sont vos projets d’avenir en matière professionnelle ?

-J’ai signé avec la maison d’édition Les Arènes pour la réalisation d’un livre intitulé Les musulmanes, le sexe et l’amour qui est une série de 150 portraits de femmes au Maroc, en Algérie et en France.

Sinon, je compte reprendre mes piges pour le journal Jeune Afrique car à moins d’enchaîner les succès de librairie, la carrière de romancière n’est pas un métier de tout repos financièrement.

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Samir El Ouardighi
Le 15 novembre 2014 à 8h02

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