A Bab Sebta, contrebande formalisée et incidents se multiplient
Depuis plusieurs semaines, plus un jour ne passe sans que des incidents n’opposent des passeurs aux policiers et aux douaniers marocains et espagnols. Les flux du commerce informel sont importants, évalués à plusieurs milliards de dirhams par an.
Un monde à part. Il existe probablement peu d’endroits au Maroc, mis à part du côté de Melilia, où vous pourrez voir cela : un poste-frontière spécialement dédié au commerce de contrebande. Des centaines de passeurs qui traversent une frontière plusieurs fois par jour à pied ou en voiture sans papiers d’identité. Des voitures qui passent la frontière marocaine mais rebroussent chemin avant d’arriver côté espagnol et attendent, garées sur le côté, l’arrivée de leurs complices chargés de ballots de marchandises.
Enfin, c’est très récent, ces mêmes passeurs peuvent désormais passer la nuit près des entrepôts de Sebta qui leur livrent les marchandises chaque matin. Objectif : être le premier ou la première à passer la frontière et vite revenir pour refaire passer un nouveau ballot de marchandises.
La guerre des ballots, un enjeu à 7,5 MMDH
Ces situations assez étonnantes commencent à avoir un coût : au cours des quatre dernières semaines, un douanier marocain a subi un caillaissage en règle ; c’était le 22 octobre dernier.
Lundi 3 novembre, les autorités marocaines et espagnoles ont décidé de fermer la frontière pendant une heure, le temps de transférer cinq blessés, trois femmes et deux policiers espagnols vers l’hôpital de l’enclave espagnole.
Le 19 novembre dernier, par crainte de nouveaux incidents, la frontière a été fermée à titre préventif pendant deux heures. Scénario identique ce lundi 24 novembre vers 10 heures du matin.
La cause de ces incidents est l’importance prise par ce même trafic. Les passeurs veulent passer avec des ballots de grande taille, « un mètre sur 70 ou 80 cm » me précise un responsable marocain, là où les autorités exigent des ballots moins volumineux pour des raisons de sécurité et pour tenter de ralentir les flux de ce commerce. Avant l’été 2015, les douanes marocaines prévoient de mettre en place un système de tourniquets avec reconnaissance des empreintes digitales.
« Du côté de la wilaya, on nous demande de laisser passer, pour des raisons de paix sociale ; du côté des services de sécurité, on nous demande d’intensifier les contrôles pour des raisons de sécurité » indique un connaisseur des problèmes de la zone.
Côté espagnol, même embarras : on est pris entre les pressions de la Chambre de commerce locale et les impératifs de maintien de l’ordre et de sécurité. « Même la police espagnole est débordée, m’indique un passeur ; Sebta, c’est petit ». Un membre de la Guardia civil confirme : « Nous limitons les passages à cause de la sécurité ; le business cela ne compte pas ».
Le passage à la frontière côté espagnol se fait au pas. Toutes les voitures sont fouillées. Une voiture de passeur en trop mauvais état ou un conducteur à la mine un peu trop patibulaire sont systématiquement renvoyés.
On filtre en raison des tentatives d’émigration clandestine, des sympathisants jihadistes de Fnideq et de Tétouan et parce que Sebta est une petite enclave de 19 km² et de 90 000 habitants.
Selon des sources des douanes marocaines, « 7 à 8.000 passeurs marocains travaillent chaque jour sur la frontière ». Chacun d’eux peut faire jusqu’à trois passages par jour et chaque passage rapporte en moyenne 300 à 400 DH. Ainsi, à la fin de la journée, un passeur peut gagner jusqu’à 1.000 DH nets. Une fortune dans une région où les plans de carrière se résument depuis des décennies, pour beaucoup, à émigrer vers l’Europe ou à intégrer une filière de trafic de haschich.
Des douaniers de la région estiment qu’à chaque passage, un passeur peut arriver à faire passer en moyenne jusqu’à 1.000 DH de marchandises pour un petit ballot, 2.000 DH dans un gros ballot. A 20.000 passages par jour, 250 jours par an et une moyenne de 1.500 DH/jour, le chiffre d’affaires annuel se monte à 7,5 MMDH.
Contrebande organisée et formalisée
Désormais à Bab Sebta, la contrebande est organisée. Ni les Marocains, ni les Espagnols n’en parlent ouvertement, mais depuis le printemps dernier un poste-frontière lui est spécifiquement dédié. Ouvert du lundi au jeudi de 7 heures à midi, le poste de Biutz est situé entre les entrepôts des grossistes de Sebta et un immense parking de taxis. Ceux-ci font la navette avec Fnideq, à 5 km ou Tétouan à 30 km.
La contrebande est aujourd’hui est business très rodé. Le rôle des passeurs est de transférer vers Fnideq et Tétouan, puis vers les autres villes du Maroc, des marchandises acquises soit auprès de commerçants sebtaouis, soit directement importés via le port de Sebta par des commerçants marocains.
Agro-alimentaire, alcools compris, et articles de confection constituent aujourd’hui l’essentiel de l’import. L’électroménager et l’électronique importés de Sebta ne sont plus compétitifs sur les souks de Fnideq, de Tanger ou de Derb Ghallef.
Ce trafic fait marcher le commerce sebtaoui, contribue au blanchiment de revenus de la drogue, emploie des centaines de jeunes et nourrit des centaines de familles. A tel point que de plus en de monde s’y met, jeunes chômeurs de Sebta compris, « une nouveauté de l’année 2014 » selon des sources locales.
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