Abdelilah Benkirane, un nationaliste islamiste pragmatique
ANALYSE. Quel islamiste est Abdelilah Benkirane? Et le PJD? Où les situer dans la galaxie islamiste internationale? Comment les situer dans le champ politique marocain? Quelle est leur relation au progrès et à la modernité?
Médias 24 vient de publier en deux parties (ici et ici) un entretien exclusif avec Abdelilah Benkirane, chef du PJD et du gouvernement. L’idée de cet entretien est née d’une discussion informelle où Benkirane (et donc le PJD) semblait se démarquer nettement de la galaxie des Frères musulmans. Par exemple dans sa conception de l’Etat ou dans sa relation à son pays et à son histoire.
L’objectif de cet entretien était de tenter une première réponse à la question: quel islamiste est Abdelilah Benkirane? Est-il réellement différent des Fréristes?
L’article ci-dessous tente d’apporter un début de réponse. Avec quatre réserves :
-l’entretien publié est le fruit de quatre heures de discussion avec Abdelilah Benkirane, trop peu pour approfondir la question ;
-nous nous efforçons d’être objectifs, mais notre propos n’est pas exempt, forcément, de subjectivité, car il s’inspire parfois de perceptions.
-l’évolution dans le temps est importante. Dans dix ou vingt ans, Abdelilah Benkirane et le PJD seront obligatoirement bien différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Notre conclusion est plutôt un instantané qu’une conclusion finale.
-notre approche est centrée sur Benkirane en supposant qu’il reflète une grande partie de l’évolution du couple PJD-MUR (Mouvement de l’Unicité et de la réforme, matrice idéologique du PJD).
Alors, que disent ces propos? Et que peut-on éventuellement lire à travers les lignes?
1. L’islamisme politique du PJD est réellement différent de celui des Frères musulmans. Il n’est ni salafiste ni frériste. Il est marocain. Il s’inscrit dans une catégorie à part, minoritaire: celle des nationalistes islamistes. Et, peut-on ajouter, pragmatiques1. Benkirane est un nationaliste islamiste, pragmatique, marocain.
Les différences entre le PJD de Benkirane et les Frères sont multiples. Contrairement aux partis islamistes arabes, le PJD ne paraît pas sectaire dans l’espace politique et social local. Il ne s’inscrit pas comme le font les Frères, dans une démarche communautariste.
Peut-être parce qu’il n’a pas eu besoin d’être sectaire, contrairement aux Frères musulmans en Tunisie et en Egypte. Peut-être parce qu’il considère que les Marocains, l’Etat marocain et le Maroc sont par définition musulmans.
Si l’on se base sur les prises de position des dirigeants du PJD, le Maroc semble passer dans leurs priorités, avant l’internationalisme islamiste. Ceci, même si des solidarités mécaniques ou affectives sont parfois visibles, par exemple avec l’Egypte.
Sur la violence, qui fut consubstantielle du frérisme, Benkirane dit qu’elle “n’a jamais été approuvée chez nous“. “Nous n’avons pas eu besoin de bannir la violence dans les révisions idéologiques, il n’y a jamais eu de divergences à ce propos, car la violence n’a jamais été une option collective à la Chabiba ni après la Chabiba“.
Il y a eu certes un épisode violent et tragique: l’assassinat du militant de gauche Omar Benjelloun en 1975 par la Chabiba islamiya. C’était avant l’adhésion de Abdelilah Benkirane à cette organisation. Autant que nous puissions en juger au regard des faits, la violence n’a effectivement pas été revendiquée en tant que mode d’action par la Jamaâ de Benkirane ni ensuite par le PJD.
La violence avait pourtant été, pendant plusieurs décennies après la naissance des Frères musulmans, l’un des modes d’action privilégié des Fréristes. En Orient, la violence des Frères a alimenté et inspiré nombre de mouvements agissant au nom de l’islam.
Au Maroc, le curseur de la violence à fondement islamiste s’est déplacé vers l’extrême, celui du jihadisme takfiriste. Les salafistes qui avaient pactisé avec la violence ou qui l’ont alimentée, comme Mohamed Fizazi ou Abou Hafs essaient maintenant de s’inscrire dans le champ politique pacifique.
C’est dire que la question de la violence au PJD est bien une question tranchée, voire qui ne s’est jamais posée.
Le PJD et Benkirane se distinguent également des Frères musulmans par un vocabulaire où l’on décèle une conception moins archaïque de l’Etat, un respect de cet Etat, un amour du pays, une connaissance de l’histoire du Maroc et une acceptation de l’Etat-nation.
Pour le PJD, le Maroc est une nation, pas une communauté religieuse.
La question du rétablissement du califat, objectif ultime des Fréristes, du Proche Orient jusqu’en Tunisie, ne se pose pas pour le PJD. Elle a été tranchée dès 1986 lorsque la Jamaâ de Benkirane, a considéré dans sa charte que le Maroc est un Etat musulman.
Enfin, derniers points de différence avec les Fréristes du Proche-Orient, la relation avec l’Occident est moins problématique et moins passionnée ici; il y a également une reconnaissance assez large de nombreuses lois “posées“ (qui sont l’œuvre de l’Homme). Abdelilah Benkirane distingue ce qui est licite (ou illicite) et ce qui est légal (ou interdit); ce qui est illicite et ce qui est interdit et cette distinction est une particularité de Benkirane et du PJD. C'est une reconnaissance du droit positif et de la norme humaine.
Le PJD conduit le gouvernement depuis trois ans maintenant. On peut établir une comparaison de son expérience avec celle d’Ennahdha en Tunisie qui avait conduit un attelage coalisé de trois partis, mais pas avec celle du Parti de la Liberté et de la Justice de Mohamed Morsi (Egypte) qui, lui, avait obtenu une majorité confortable à l’assemblée.
PJD et Ennahdha ne sont pas spécialement des partis connus pour leur compétence économique. En Tunisie, Ennahdha a lamentablement échoué sur le plan économique mais, pire, a encouragé la mentalité de rente. Le PJD par contre, a essayé de combattre cette mentalité. Par exemple, il n’est plus possible au Maroc d’accéder à la fonction publique sans concours.
Sur le plan culturel, par contre, tous les partis fréristes ou islamistes semblent avoir les mêmes réflexes, les mêmes référentiels. Les influences sont les mêmes, il existe une vraie proximité affective entre les uns et les autres, d’un pays à l’autre, l’influence de Sayyed Qutb est encore là, même si dans le cas marocain, elle est absolument diluée dans le pragmatisme et dans la vie moderne.
Dans la pratique, on ne sait pas quelle est la réponse réelle du PJD aux deux questions qui fondent l’islamisme: l’homme est-il supérieur à la femme? le musulman est-il supérieur au non-musulman? On trouvera plusieurs exemples pouvant aller dans un sens ou dans l’autre.
2. L’exception marocaine.
A l’occasion de ce que l’on a appelé les printemps arabes, l’expression “exception marocaine“ a été galvaudée. Mais il existe réellement une exception marocaine.
En premier lieu, citons une différence importante entre le Maroc et tout le monde arabe. Le Maroc a été le seul pays de la région à ne pas avoir été occupé par l’empire ottoman. Ce n’est pas banal.
Il faut remonter à l’année 1516 pour le comprendre. Cette année-là marque2 un tournant dans l’histoire des Arabes. C’est l’année de la bataille de Marj Dabiq, où les Ottomans taillent en pièces les mamelouks égyptiens. Elle représente une rupture et le début d’une période très particulière qui verra les Arabes et pour la première fois depuis la Révélation, perdre la maîtrise de leur destin.
La relation entre les Arabes et l’Occident, entre eux et la modernité, a été pour sa part compliquée par une succession d’événements historiques: la bataille de Marj Dabiq, le débarquement napoléonien en 1798, les colonisations, l’abolition du califat ottoman en 1923, la défaite de 1967 contre Israël. Le Maroc est le seul pays qui en sort indemne ou en tous cas, à peine atteint.
Jusqu’à la fin du 16e siècle, les différentes civilisations marchaient du même pas3. Elles ont dominé chacune à tour de rôle et, depuis le 7e siècle, cette domination était arabo-musulmane.
Entre la fin du 16e et le 17e, apparaissent de profondes transformations en Europe. L’évolution de cette région s’accélère et la notion de progrès fait son apparition. Nous y reviendrons plus loin.
Les Ottomans et les Espagnols se livrent à cette époque, une féroce concurrence en Méditerranée. Les Turcs domineront la totalité de la rive sud. Sauf le Maroc. Le pouvoir des Turcs s’arrêtera à la frontière algéro-marocaine.
L’Etat marocain par contre, s’est aussi construit contre le califat ottoman. Il a lui-même construit un empire.
Toutes les organisations fréristes, du Proche Orient jusqu’à l’Algérie, se sont créées contre l’Etat moderne. Sauf au Maroc.
A l’époque actuelle, seuls trois pays arabes ont une tradition d’Etat central qui remonte à plusieurs siècles: l’Egypte, la Tunisie et le Maroc. Des trois, seul le Maroc n’a pas été occupé par les Ottomans et d’ailleurs, le protectorat y a été une parenthèse assez courte.
L’autre point qui contribue à l’exception marocaine est la commanderie des croyants, Imarat Al-Mouminine. Le Roi est Chef de l’Etat et commandeur des croyants. L’institution de Imarat Al-Mouminine exerce un monopole sur le champ religieux, basé sur le malékisme. Ce monopole est indispensable à l’unité religieuse du Maroc mais également à sa stabilité. L’ouverture du champ religieux à la libre concurrence a provoqué des désastres partout ailleurs dans le monde arabo musulman.
Mieux encore, la réaffirmation éclatante de ce monopole par voie de Dahir en juillet dernier vient ériger un mur entre le politique et le religieux, séparation que les Etats arabes ne sont pas parvenus à instaurer.
Des chercheurs marocains et étrangers ont cru, dans les années 90 et la première décennie 2000, que l’irruption de l’islam politique avait créé des tribunes concurrentes et fragmenté le champ religieux, de sorte que Imarat Al-Mouminine allait être affaiblie. C’est le contraire qui s’est produit.
La majeure partie de cet islamisme marocain a été aspirée par le champ politique, reconnaissant de facto et de jure la prééminence de Imarat Al-Mouminine.
3. La relation à la Monarchie.
En privé comme dans des discussions en off, Benkirane cite souvent “Sa Majesté le Roi, Chef de l’Etat, Amir Al-Mouminine, dépositaire d’une légitimité de plusieurs siècles“.
Il s’insurge contre une question provocatrice posée par un média français, au sujet d’une “cohabitation“ marocaine, terme qu’il récuse avec force.
Il invoque l’histoire, la Constitution.
Et conclut que le PJD a conscience de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas. Il ne tient pas à élargir ses compétences de parti de gouvernement. Il rappelle que le Roi est le Chef de l’Etat et le chef de l’Exécutif.
Cette conception est selon Abdelilah Benkirane basée à la fois sur la légalité (les dispositions de la Constitution) et sur la légitimité de l’institution monarchique, sans oublier la commanderie des croyants. Dans le champ religieux aussi, la prééminence du Roi est totale.
En pratique, cette situation laisse au PJD une marge de manœuvre certes réelle mais réduite. Cette situation a probablement évité au parti de commettre les erreurs des “Frères“ tunisiens ou égyptiens. Elle a aussi protégé le Maroc en stabilisant ses principaux choix économiques et sociaux. La monarchie a protégé le PJD de lui-même et protégé le Maroc des erreurs possibles (probables) du PJD.
Dans le domaine économique, le PJD détient des portefeuilles a priori importants: l’énergie, les mines, l’eau, l’environnement, les transports, l’équipement et le budget (ministère délégué). Hormis le budget, ces ministres PJD n’ont fait preuve ni d’innovation, ni d’imagination, ni de brio.
L’autre portefeuille important est celui de la Justice où le ministre Ramid mène une réforme historique de la Justice.
De nombreux secteurs où il y a un enjeu de société échappent totalement au PJD, voire aux partis politiques. Citons l’Intérieur (et l’administration territoriale) ou l’Education nationale. Ou encore l’audiovisuel public.
Au final, cette marge de manœuvre réduite est acceptée et revendiquée par le PJD. De surcroît, elle protège le Maroc et protège le PJD lui-même. Ce dernier est banalisé. Le référentiel islamique? Mais le Maroc est déjà musulman. Le PJD évolue vers un positionnement de parti conservateur à ancrage identitaire et islamique.
En trois ans, le parti peut néanmoins se targuer d’un réformisme que l’on n’a pas connu depuis les années 80: réforme des retraites (qui va être lancée), réforme de la caisse de compensation (elle se poursuivra), instauration d’allocation aux familles démunies (enfants scolarisés, veuves démunies), systématisation des concours pour l’accès à la fonction publique…
4. La modernité, les sources du droit, l’Etat moderne ou les limites du pragmatisme.
La notion de progrès, tout comme la relation au droit positif et à la modernité ne sont pas claires.
En 1986, le groupe appelé Al Jamaâ dirigé par Abdelilah Benkirane et qui deviendra ultérieurement le PJD, a accepté l’Etat marocain parce qu’il est déjà islamique.
Mais qu’est-ce qu’un Etat islamique? L’Islam a-t-il défini ce qu’est la forme de l’Etat? Non, bien sûr. L’Etat qu’on appelle islamique est une œuvre humaine, mise en place après la mort du Prophète par les califes qui avaient adopté les modèles de l’époque, sassanide ou byzantin, à la société arabe de l’époque.
Autant que nous puissions en juger, comme les Frères musulmans, le PJD ne pousse pas son analyse jusque là.
Il en est de même pour la production de la norme, qu’elle soit sociale ou juridique. La norme dite islamique à laquelle les salafistes ou les Frères font référence, ou même le PJD, est-elle réellement islamique ou bien œuvre humaine?
Le PJD de Benkirane est réformateur sur le plan économique mais sur le plan culturel et social, il est profondément conservateur.
Par exemple, la réforme de la Moudawana, code du statut personnel, en 2004, a été acceptée dans un contexte où le risque éradicateur était présent. Elle avait été combattue au début puis votée à l’unanimité avant d’être revendiquée par le PJD comme une avancée.
Au final, le PJD évolue vers une pratique de plus en plus sécularisée de la politique, en tous les cas de plus en plus affranchie de son référentiel religieux. Il deviendra un parti conservateur comme on en voit en Europe, puisant ses racines dans le sentiment religieux national.
Malgré son évolution, il ne s’est pas approprié les notions de progrès et de modernité. La modernité ici signifie que l’Homme est capable de rationalité et de produire à la fois la morale et le droit, sans avoir obligatoirement besoin de les emballer dans une justification religieuse.
Elle consiste aussi à comprendre et accepter que tout acte passé, justifié religieusement, a été pris dans un contexte historique spécifique. Et que les décisions humaines, y compris celles organisant la vie de la cité, ne sont pas des décisions absolues mais des décisions relatives. Qu'une grande partie de la charia, est œuvre humaine.
(1). Pour Abdallah Tourabi, le talentueux directeur de Telquel, Abdelilah Benkirane est d’abord un pragmatique [conversation avec l’auteur].
(2). Selon le penseur britannique Eugene Rogan. Lire par exemple “Histoire des arabes - De 1500 à nos jours“
(3). L’historien américain Marshall Hodgson. Lire par exemple le prodigieux “L’Islam dans l’histoire mondiale“.
(4). Cette question a été tranchée par de nombreux chercheurs : Ali Abderrazik (L’Islam et les fondements du pouvoir), Abdou Filali Ansary (L’Islam est-il hostile à la laïcité?), Ali Mezghani (L’Etat inachevé) et Abdelmajid Charfi (marjaiyate al islam assiyassi, les référentiels de l’islam politique).
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