Découpage territorial: un découpage sécuritaire?
Douze régions au lieu des 16 actuelles. Un découpage décrit comme "fonctionnaliste et pragmatique" par ses instigateurs. Le projet de décret relatif au découpage territorial, adopté le 5 février 2015, se présente comme un début de concrétisation de la régionalisation avancée. Qu'en est-il réellement ?
Annoncée dès 1999, la régionalisation avancée entend, selon le Roi Mohammed VI, "consolider l'édifice démocratique" en constituant "l’épine dorsale de l'État moderne dont nous sommes en train d'asseoir solidement les fondements".
Le Roi marquera, en 2010, le lancement du chantier de la régionalisation en créant la Commission consultative de la régionalisation (CCR), qui proposera un projet de découpage régional et mettra au point un modèle de fonctionnement de la régionalisation.
Basé sur les conclusions de la CCR, l'avant-projet de découpage proposé par le ministère de l'Intérieur en 2014 n'apporte aucun changement au découpage proposé par la CCR. Le ministère de l'Intérieur recueillera, par la suite, les observations des partis politique concernant le nouveau découpage, introduira des modifications sur l'avant-projet, et rendra public, le 22 janvier 2015, un projet de décret concernant le découpage régional, qui sera adopté en Conseil du gouvernement le 5 février 2015.
Une régionalisation sans régionalismes
Le nouveau découpage se veut un point de rupture avec la politique territoriale adoptée jusque là.
La CCR explique dans son rapport que "la délimitation des nouvelles régions n’a été, et ne pouvait être opérée que sur la base de critères objectifs: fonctionnalité économique; pôles de développement intégré; relations et interactions dynamiques, actuelles et prévisibles entre les populations concernées. Cette configuration n’a eu à souffrir ni de pesanteurs historiques incontournables, ni de contraintes particularistes préjudiciables à la rationalité et à la fonctionnalité sciemment recherchées".
La CCR justifie son choix par l'esprit du projet de la régionalisation, qui ne "résulte pas d’un quelconque accommodement avec des particularismes ethniques, culturels ou confessionnels plus ou moins exacerbés", et affirme que "la notion de proximité", qui a fait partie des critères retenus pour le découpage, "renvoie à une distance relationnelle, la région devant être un lieu d’identification et un cadre d’implication des acteurs locaux où les citoyens partagent un minimum de repères communs et perçoivent, globalement, un tel espace régional comme pertinent. Cependant, la notion de proximité, en tant que modalité synthétique incluant diverses composantes de la définition d’un espace régional touchant à l’histoire, à l’économie, à la culture, au cadre physique, etc.) doit être relativisée”.
En cela, le nouveau découpage veut mettre fin à une longue tradition de découpages sécuritaires, qui procédaient d'une conception négative des identités locales, vues comme autant de menaces à l'unité nationale.
Les anciens découpages se sont plus focalisés sur la fragilisation des régions que sur leur développement, en les considérant comme de simples espaces de déploiement de politiques économiques et sociales décidées au niveau central.

Si on affirme que le découpage de 1997 "s'est effectué à l'abri de toute revendication identitaire" (1), on omet de mentionner qu'il se consacra à les endiguer, les vider de leur potentiel politique: démembrement des régions réfractaires telles que le Rif, dont les provinces ont été dispersées dans plusieurs régions, accommodements avec les provinces du sud, en conservant intacte leur ossature territoriale, malgré ses évidents travers. Autant de stratégies visant à prévenir l'affirmation d'une identité territoriale collective, ou apaiser ce qui peut en découler de nuisibilité, pour les provinces du sud.
La toponymie utilisée dans le découpage de 1997, et qui a nommé certaines régions suivant les ensembles tribaux (la région de Doukkala-Abda et celle de Gharb-Chrarda-Beni Hassen notamment) y ayant vécu, et que les découpages précédents ont disloqué, a enveloppé le tout d'une épaisse cape communautaire. Sans oublier que la succession des découpages a rendu difficile l'affirmation d'identités régionales.
Le nouveau découpage se propose donc de remédier aux travers de l'ancienne politique territoriale, soit; mais qu'en est-il réellement?
A l'instar des découpages précédents, il se distingue par une prudence politique motivée par le souhait de “contenir et réguler les identités culturelles et historiques régionales", comme l'a noté le professeur Mohamed Fakihi.
Appuyé sur plus d'un demi-siècle de découpages qui, jusqu'à l'instant, n'ont constitué qu'un "objectif tactique au regard des décideurs politiques, un cadre neutre et dépersonnalisé qui a eu le grand mérite d'opérer l'expérimentation de l'idée régionale", selon M. Fakihi, le nouveau découpage territorial, qui devait être celui de la concrétisation de l'idée et du projet de la région, pèche par excès de pragmatisme politique et économique: comme pour le découpage de 1997, "le discours politique qui a présidé à la mise en oeuvre du projet régional a systématiquement occulté l'importance des données sociologiques, notamment les homogénéités culturelles, les solidarités historiques et les cadres géographiques économiquement viables afin de structurer l'espace régional", écrit M. Fakihi qui ajoute que paradoxalement, le découpage communal, lui, "malgré quelques aménagements, repose essentiellement sur le schéma tribal traditionnel alors que les considérations sociologiques jouent en rôle manifestement négatif au niveau de la structuration institutionnelle communale".
La région s'est retrouvée, encore une fois, prise en otage par les considérations sécuritaires. "Les aspects socioculturels et territoriaux, qui exercent un ascendant politique profond sur l'organisation sociale n'ont pas été suffisamment étudiés. L'imbrication de ces facteurs dans le processus d'affirmation de l'identité régionale fut l'origine du recours de certaines études à la marginalisation de variables aussi déterminantes que celle relative par exemple à l'appartenance communautaire des populations par crainte du réveil des ethnies", note Ahmed El Bouhali, qui ajoute que rien dans "la définition du découpage contenue dans le projet de la CCR ne renvoie à la formation et aux composantes socio-ethniques des populations des régions. Il n'y est fait mention que de la géographie économique et de l'espace sans autre considération. Or, c'est la variable population qui détient la clé de succès de tout système de découpage territorial. Curieusement, celle-ci (la population) n'a pas été suffisamment approchée et encore moins directement consultée préalablement au découpage ne serait-ce qu'à travers des sondages d'opinion. La nature, l'origine et l'appartenance ethnique et communautaire sont des facteurs déterminants dans le cadre de l'adhésion des populations".
"La lecture du rapport de la CCR permet de conclure aussi que ses rédacteurs sont constamment à la recherche de la stabilité et de l'inscription du découpage dans une durée suffisamment longue pour une re-formation de traditions régionales. Or, nous avions déjà introduit le concept de cohérence comme principe de base sur lequel le découpage territorial doit être assis, tout en invoquant les considérations devant être prises en compte pour la confection d'une carte régionale équilibrée où la région, creuset de solidarités socioculturelles, fera adhérer deux ou plusieurs tribus voisines à la même structure afin de diluer les particularismes étroits dans la masse et élargir l'aire des solidarités. C'est ce même concept de cohérence qui permettra à la région d'acquérir cette tendance à se conjuguer au pluriel pour constituer un levier de développement socio-économique", estime M. El Bouhali.
L’auteur trouve les craintes de l'Etat infondées, car "sur le plan pratique, l'expérience des quinze années de régionalisation a prouvé que les fondements objectifs d'une symbiose intra et inter-régionale s'installent déjà à travers le pays et qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter à propos du devenir des concepts de cohérence et de solidarité socioculturelle. Cela est d'autant plus vrai que ceux-ci sont déterminants pour vivre ensemble et revêtent plus d'importance que le facteur économique qu'ils précédent sur le plan des exigences de la vie en société. Les régions sont ainsi composées à l'origine de communautés et de groupes ethniques aux cultures semblables bien que sensiblement distinctes vivant sur des portions territoriales aux limites administrativement définies à l'intérieur de l'espace national".
Toponymie: le cas du Rif
Le nouveau découpage reprend l'énumération des régions de la plus au nord à la plus au sud, abandonné lors du découpage de 1997 -- car considéré comme découlant de réminiscences coloniales-- qui, lui, énumérait les régions à partir des provinces du sud.
La toponymie qui y est utilisée tire les noms des régions des grands pôles qu'elles incluent, à l'exception de trois régions: Draa-Tafilalet, Souss-Massa et l'Oriental et Rif, renommé par l'Intérieur, suite à la modification du découpage, l'Oriental.
La CCR explique le choix de non-polarisation de ces trois régions par leur besoin fort en termes de solidarité régionale, à l'opposé des régions "définies à partir de grands pôles (...) urbains rayonnant sur des espaces de croissance économique".
Or, l'Oriental connait une croissance économique plus pérenne que celle d'autres régions nommées selon leurs pôles. Et si le découpage régional de 1997 qui a utilisé une toponymie à référence tribale a nommé la région ainsi, c'est plutôt parce que la région "rassemble communautés disparates et espaces de contrastes sous cette bannière neutre, faute d’élémentsfédérateurs majeurs". La conservation de la nomination de la région de l'Oriental et la suppression du toponyme Rif par le ministère de l'Intérieur sont révélateurs du rapport conflictuel qu'entretient, aujourd'hui encore, l'Etat avec certains territoires, et le fait qu'il ne s'est pas tout à fait débarrassé des "pesanteurs historiques" que la CCR a dit avoir éliminé.
Une autre modification opérée par l'Intérieur sur le découpage de la CCR est le transfert de la province d'Al Hoceima (initialement incluse dans la région Oriental et Rif) à la région Tanger-Tétouan, qui désormais s'intitule Tanger-Tétouan-Al Hoceima.
Si ce transfert peut trouver justification dans l'importance des flux et des échanges économiques et humains liant Tétouan à Al Hoceima (8), de fortes rivalités existent entre certaines tribus et communautés du Rif occidental (dont Tanger et Tétouan sont les deux grands axes) et ceux du Rif oriental (duquel Al Hoceima fait partie) et qui peuvent compromettre l'équilibre, au moins culturel, de la région (9). Le découpage de la CCR traçait, d'ailleurs, une nette délimitation Rif occidental et Rif oriental.
Le Parti authenticité et modernité (PAM), auteur de la recommandation relative au rattachement d'Al Hoceima à la région Tanger-Tétouan, avait traité de "sécuritaire" la volonté de conserver les deux Rifs distincts, et prophétisé "une révolte dans le Rif" sans pour autant donner d'arguments. Au vu de la légèreté de l'accusation, force est de constater que le PAM s'est plus focalisé sur l'aspect politique et électoral du découpage de la région du Rif, où le parti entend affirmer son hégémonie, que sur ses aspects socioculturels et territoriaux.
La préoccupation politique domine, d'ailleurs, le débat sur le découpage. Loin d'en débattre dans tous ses aspects, notamment humain et culturel, les partis politiques y ont vu une occasion inédite de modifier un important volet de l'ingénierie électorale, qui leur était défavorable ... au détriment de l'avenir du Maroc.
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