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Les juifs de Tanger trop peu nombreux pour célébrer la Mimouna

Il ne reste plus que quelques familles juives dans la ville du Détroit, témoins d’une belle histoire en train de se terminer. La communauté tangéroise, qui comptait 20.000 membres en 1956, est désormais éparpillée. Mais le lien avec le Maroc demeure intense.

Les juifs de Tanger trop peu nombreux pour célébrer la Mimouna
Jamal Amiar
Le 16 avril 2015 à 11h36 | Modifié 11 avril 2021 à 2h37

Estimée à 20.000 personnes en 1956, la communauté juive de Tanger compte aujourd’hui moins de 40 membres. Certaines semaines, la synagogue du boulevard Pasteur ne peut réunir 10 hommes juifs pour organiser les prières. Ce fut le cas lors de la Mimouna, qui marque la fin des Pâques juives, le 11 avril dernier.

Au nouvel an juif 2013, Rosh Hashanah, des juifs de Tanger sont allés passer le week-end à Gibraltar. Motif : « Il n’y avait pas assez d’hommes pour célébrer les prières à la synagogue » m’indique un membre de la communauté. A moins de 10 hommes, une prière juive n’est pas une prière.

Le 11 avril dernier à l’occasion de la Mimouna, la même situation s’est  répétée. Il n’y avait pas assez d’hommes pour conduire les prières.

Jacob Tordjman n’est pas optimiste

« La situation a commencé à me donner du souci il y a huit ans me rapporte le rabbin de Tanger Jacob Tordjam. Il y avait des décès, des gens plus vieux, certains qui partent et les jeunes qui ne restent pas ».

Jacob Tordjman est rabbin à Tanger depuis 30 ans. Né A Erfoud, son épouse Batcheva est de Marrakech. « Déjà j’ai quitté ma ville d’Erfoud parce que la communauté est partie. Le problème ne se pose pas qu’à Tanger » me dit-il. De fait, « il reste 12 familles juives à Tétouan » m’informe-t-il.

La situation est identique à Rabat avec moins de 100 juifs. Moins de 150 juifs vivent à Marrakech mais les visiteurs et les touristes juifs aident à maintenir les services religieux.

L’homme, un érudit au français et à l’arabe classique impeccables, « accepte ce que Dieu ordonne ». Ses phrases sont ponctuées d’Incha Allah et de références célestes. L’homme est pudique.

Tétouan, Fès et Rabat frappées par l’étiolement de la communauté

J’insiste. « Etes-vous optimiste ou pas ? » « A la vérité, pas très optimiste. Mais pas seulement pour Tanger. Pour les autres villes aussi ». Tétouan, Fès, Rabat.

Que fait-il lui pour freiner cette tendance ? « On arrose les plantes qui sont en train de sécher pour sauver ce qui peut être sauvé. La communauté baisse en nombre. Avant, on faisait trois services religieux par jour ».

Même lui a passé la Mimouna à Casablanca. « Un rabbin ne peut passer la fête seul, avec sa famille, sans ses fidèles. Et pour Dieu, me précise-t-il, je ne peux rester une semaine sans faire de service. C’est honteux vis-à-vis de Dieu ». Tout cela est dit avec conviction et sérénité.

Plus de la moitié de la communauté juive marocaine vit à Casablanca

Raphy Edery, qui habite Rabat mais est familier de Tanger, confirme : « La communauté est petite et vieillissante. Dans cinq ans, il risque de ne plus y avoir beaucoup de juifs à Tanger » constate-t-il. Réplique de Jacob Tordjam : « Cela fait dix ans que l’on dit qu’il n’y aura plus de juifs à Tanger ».

La communauté juive marocaine pour sa part a compté jusqu’à 300.000 membres en 1956 sur une population totale de 8 millions d’habitants. « Elle est aujourd’hui estimée à 2.000 membres » selon Raphy Edery  « 2.500 » selon des sources du Conseil des communautés israélites.

Tout le monde est d’accord sur deux choses : « plus de la moitié de la communauté juive marocaine vit à Casablanca et à part Marrakech, les autres villes se vident ».

Rachel, Abraham, Sonia, Nisso et les autres

Le 11 avril dernier donc, c’est la Mimouna que les juifs ont célébré. Mimouna marque la fin de la semaine de Pessah, les Pâques juives. Durant sept jours, les pratiquants ne mangent pas d’aliments qui contiennent des céréales (blé, avoine, seigle) ou contenant de la levure. Seulement de la rkaka, la galette.

A Tanger, la communauté juive a compté jusqu’à 20.000 membres, 17 synagogues, un hôpital, un centre communautaire avec restaurant et salles de jeux, une maison de retraite et un établissement scolaire au siècle dernier. Le cimetière de la rue la Plage près du Grand Socco abrite la tombe du saint Hassan Nahon.

Aujourd’hui, les estimations vont de 36 à 50 membres pour le nombre de juifs tangérois. Les moins de 20 ans se comptent sur moins que les doigts d’une main. Ils sont deux. Ce sont d’ailleurs  les enfants du rabbin Jacob Tordjman.

La synagogue du boulevard Pasteur est la seule en activité. Deux autres synagogues, Nahon et Akiba, ont été restaurées. Elles se visitent sur rendez-vous. Une quatrième gérée par la Fondation Lorin abrite un centre culturel.

Il n’y a plus d’école ni d’hôpital. « Celui-ci a été vendu à des promoteurs immobiliers et rasé une veille de… Pessah, s’indigne Rachel. Cette affaire a été mal gérée par la communauté» déplore l’ancienne directrice de la librairie des Colonnes.

Rachel n’hésite pas aussi à fustiger le machisme de la communauté. « Les femmes ne sont ni dans les instances dirigeantes de la communauté ni dans celle du centre communautaire. Il faudrait que ça change » poursuit-elle.

Tanger est une ville qui a eu des rues Bengio, Benchimol et  Bendrao. Jusqu’en 1963, Tanger avait une Banco Salvador Hassan e Hijos dont la majorité des principaux actionnaires et cadres étaient des juifs tangérois. Les cinémas historiques Goya ou Lux étaient la propriété de la famille Azagury.

Abraham Azancot était l’un des dirigeants de la Banco Salvador. Il deviendra président de la communauté juive. Azancot a pris sa retraite l’an dernier. Désormais il fait la navette entre Tanger et Jérusalem. Nisso Gabaï l’a remplacé.

Nisso Gabaï est né à Milan. Ses parents ont fui l’Italie mussolinienne pour s’installer à Tanger en septembre 1939. Son épouse Méry est née à Larache. Les Gabai ont vécu rue Goya, actuelle Prince Moulay Abdallah, rue de la Kasbah ou sur le boulevard Mohammed V. Des histoires tangéroises.

Pour la Mimouna cette année, plusieurs membres de la communauté juive tangéroise ont passé leurs fêtes à Marrakech, Casablanca, Jérusalem, New York ou Caracas.

Un mini Aïd al Fitr version « feuj »

Ainsi Rachel Muyal était à Casablanca. « Les Marocains restent très attachés à Pessah, souligne-t-elle. J’étais chez des amis et les enfants qui vivent à Paris et à Londres sont tous venus avec leurs enfants ». Casablanca compte 33 synagogues et 6 écoles.  « La Mimouna est le symbole de portes ouvertes et de visites toutes la journée ». Un mini Aïd al Fitr version « feuj ».

Avant de dire au revoir à Rachel, je lui demande où est Sonia, Sonia Azagury, « la Sophia Loren » de la communauté comme l’appelle un admirateur. « Elle est je crois chez sa fille à New York, à moins qu’elle ne soit à Caracas ». Vies juives tangéroises.

Nisso Gabaï était lui à Marrakech avec son épouse Meriam que tout le monde connait par son petit nom de Méry. « Nous étions dans un hôtel avec des dizaines de clients juifs du Maroc, de France et des Etats-Unis et la table de la Mimouna était splendide ».

Mery décrit le poisson cru symbolique de la traversée de Moïse, les gâteaux, le miel, le lben et la confiture d’écorces d’orange, le couscous au sucre et à la cannelle et toutes les chhiouates typiques de la cuisine marocaine juive ou pas, moufletas incluses, des crêpes typiques juives marocaines.

« Nous mettons sur la table de la Mimouna tout ce qui fait le bonheur » me précisera le rabbin Jacob Tordjman. Dans les familles, on dispose aussi des khmissa sur la table, des billets de banque et des pièces de monnaie.

« On fait des souhaits de longue vie et on dit les fameux t’rbeh et t’sâd », les vœux de prospérité et de bonheur » me précise Rachel.

Le nom de Mimouna, qui signifie chanceux, serait inspiré du savant Maïmonidès et/ou viendrait d’une sainte musulmane et juive du Gharb. Le Maroc est le seul pays au monde où musulman et juifs vénèrent de mêmes saints.

« Si tu es d’origine marocaine… »

Les juifs marocains ne baissent pas les bras face aux chiffres. C’est courageux lorsque l’on sait que Casablanca comptait 100.000 juifs en 1960 sur une population totale d’un million d’habitants. Sites web et pages Facebook sont nombreux. Actualités, mémoire, humour et fierté s’y côtoient.

La page Facebook Juif du Maroc affiche ainsi sa description, sans oublier une indispensable mention de la Mimouna :

« Si tu es d’origine marocaine, est-il écrit,
Que tu en es fier, 
Que tu trouves que les autres séfarades sont gentils mais un peu lourd

et qu'il leur manque LE truc pour avoir la classe,
Que tu es un adepte de la dafina le samedi midi et de la sieste qui la suit,
Que tu aimes lintria, l'huile d'argan (zeit argan) et les kfitias,
Que tu aimes finir tes repas de fêtes par un bon thé à la menthe,
Que tu kiffes faire la mimouna, manger des mofléta et dire terbah à tt le monde ».
« ALORS CE GROUPE EST FAIT POUR TOI ! »

Originaire d’Essaouira, Esther envoie ses vœux toulousains  de la Mimouna sur la page « Juif du Maroc » de Facebook : « treb’hou ou tsse’dou » écrit-elle.

Des « Mimouna clubs » au Maroc

Le préambule de la constitution marocaine de 2011 indique en son préambule : « Etat musulman Souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamiques, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen (…) ». Aux juifs de Tanger (et du Maroc) de relever le défi.

Le Maroc dispose depuis peu de « Mimouna clubs » qui rassemblent des Marocains soucieux de perpétuer et d’enrichir cet héritage commun. L’un d’eux fondé sur le campus de l’université Al Akhawayn d’Ifrane en 2007 organise des conférences et des rencontres. Depuis 2012, il dispose de sections à Rabat, Fès et Marrakech.

Autres faits : Kamal  Hachkar travaille sur les artistes juifs marocains et sur la célébration de la Mimouna à Gibraltar. Des musulmans publient sur la culture juive et vice-versa. Le rabbin casablancais d’origine Haïm Louk chante avec l’orchestre de Tanger :

 

 

avec celui de Rabat :

 

 

ou en darija et en hébreu.

A écouter aussi pour comprendre : Emile Zrihan qui chante « ana dini dine Allah » ou « mariage à Mogador ». Héritage culturel judéo-musulman.

 

 

Contactée par mail suite à un post sur la Mimouna à Los Angeles lu sur la page Facebook Juif du Maroc, Michèle Benitah me confie son expérience unique : « Oui, mes deux parents sont nés au Maroc. Mon père est d’El Jadida, c’est un Doukkali, et ma mère est de Casablanca.  Deux de mes enfants et moi-même sommes nés à Casablanca. Mon père est musulman et ma mère juive. Elle vit toujours à Casablanca. Elle ne s’est jamais convertie. J’ai grandi en observant mes parents pratiquer chacun sa religion ».

« Bien sûr, je suis très fière de mon enfance et de mon héritage » indique-t-elle. « J’ai célébré Mimouna avec ma famille et mes amis à Los Angeles ». L’esprit Mimouna Maroc.

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Jamal Amiar
Le 16 avril 2015 à 11h36

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