L’Onu demande des comptes au Maroc sur la privatisation de l’enseignement
La privatisation du système éducatif est épinglée par les Nations unies. Un comité d’experts a adressé au gouvernement une liste de questions.
« L’enseignement privé [au Maroc] se développe très rapidement, surtout au primaire, sans la supervision nécessaire concernant les conditions d’inscription et la qualité de l’enseignement dispensé, ce qui a conduit au renforcement des inégalités dans la jouissance du droit à l’éducation » s’inquiétait en septembre le Comité des droits de l’enfant (CDE) des Nations unies. Le CDE avait alors adressé des recommandations au gouvernement pour qu’il évalue et traite les conséquences de la privatisation rapide de l’éducation.
La requête demeurée sans effet, un autre comité d’expert de l’Onu, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels (CDESC), a adressé cette fois-ci le 19 mars une liste de questions auxquelles doit répondre le gouvernement. L’une d’entre elles concerne l’éducation.
L’Onu demande ainsi que le gouvernement fournisse des renseignements sur l’impact de la privatisation sur la lutte contre les inégalités et sur les mesures prises par lui pour améliorer la qualité de l’enseignement public.
Cette requête s’appuie sur un rapport écrit par un collectif d’ONG marocaines et internationales actives dans le domaine de l’éducation et soumis à la CDESC en décembre 2014. Pour le collectif - dont sont entres autres membres Global initiative for economic, social and civic rights, Anfass Démocratiques et Bayti- , la privatisation actée en 2000, et amenée à se poursuivre, contribue à perpétuer et creuser les inégalités sociales et économiques, en privant d’accès à une éducation de qualité des populations enclavées et/ou à faible revenus.
Le rythme de privatisation entériné par le gouvernement dès 2000
A partir de 1983, le Maroc met en place les recommandations de la Banque mondiale et entame des efforts de réduction de la dépense publique. Entre 1983 et 1989, le budget alloué à l’Education nationale est ainsi réduit de 11%. Cette orientation est permise par un vaste programme de privatisation et de dérégulation de l’enseignement.
Pour Global initiative, le tournant s’effectue en 2000 avec l’adoption de la Charte nationale de l’éducation. Le gouvernement se fixe alors pour objectif que 20% des élèves soient formés dans les établissements privés du primaire et du secondaire d’ici 2010. Or le problème n’est pas tant la privatisation, mais le fait que l’orientation prise n’a pas été combinée par un effort de régulation de l’enseignement privé.
50% des élèves dans le privé dans 15 ans ?
Le pourcentage d’élèves inscrits dans le privé au niveau du primaire passe ainsi de 4% en 1999 à 14% en 2013, soit une croissance moyenne annuelle de 8%. A ce rythme, à l’horizon 2030, un élève sur deux serait scolarisé dans le privé. Simultanément, alors que le nombre total d’élèves inscrits en primaire a augmenté de 10% entre 2000 et 2013, le nombre de ceux inscrits à l’école publique a stagné voire légèrement diminué (-0,65%) sur la même période. L’école privée a donc contribué seule à la croissance du nombre d’inscriptions au primaire.
Le projet éducatif gouvernemental Vision 2030 - Une nouvelle école pour le citoyen de demain - entérine cette orientation vers plus de privatisation. Le gouvernement renouvelle l’objectif de 20% d’effectifs scolarisés dans le secteur privé et encourage les partenariats public-privé (PPP). Le collectif associatif s’inquiète que l’Etat marocain prenne exemple sur le système éducatif chilien qui a introduits les PPP dans l’éducation en 2006. Cette orientation avait provoqué au Chili d’importantes manifestations de protestation, alors que le système éducatif est réputé pour créer le plus de ségrégation au monde.
La privatisation est source de ségrégation scolaire au Maroc
Pour Global initiative, il ne s’agit pas de remettre en cause l’existence de l’enseignement privé mais de le réguler pour qu’il ne soit pas créateur de disparités scolaires et qu’il ne conduise pas à la marchandisation de l’éducation.
Sylvain Aubry, du centre de recherche Global Initiatives, affirme dans le Monde : « S’il est bien encadré, l’enseignement privé peut apporter une source de diversité pédagogique utile dans un système éducatif, afin de promouvoir des pédagogies nouvelles de répondre aux besoins de groupes ethniques ou religieux minoritaires, ou d’apporter une source de liberté dans des pays autoritaires. Mais il se doit d’être une alternative à un enseignement gratuit et de qualité. Il ne doit pas être une source de ségrégation scolaire. »
Cependant au Maroc, force est de constater que l’école privée tend à répondre aux défaillances de l’éducation publique, plus qu’à une demande en termes de diversité pédagogique.
Les inégalités sont constatées à chaque niveau
Austade pré-scolaire, l’enseignement public est quasiment absent: En 2012, 95% des effectifs du pré-primaire étaient scolarisés dans le secteur privé. En 2008 un rapport du Conseil supérieur de l’éducation constatait un déficit de 11.000 à 13.000 classes de pré-scolaire.
Au stade primaire et secondaire, les écoles privées pratiquent des frais de scolarité prohibitifs pour la plupart des marocains, lesquels ne sont ni encadrés, ni plafonnés par l’Etat. Ceux-ci s’échelonnent entre 400 DH et 5.000 DH par mois, à mettre en perspective avec le salaire minimum. De plus, 80% des établissements privés sont localisés sur l’axe Kénitra-Casa, ajoutant à la ségrégation socio-économique une dimension géographique.
Au niveau du supérieur, les élèves issus de l’enseignement privé bilingue sont avantagés car ils maîtrisent le français, langue d’enseignement du post-secondaire. L’arabisation de l’enseignement public a donc créé une situation discriminante à l’égard des élèves issus du public, lesquels se retrouvent en difficulté dans les études post-bac. A noter également que l’Onu demande au gouvernement des renseignements sur les mesures prises pour « élargir l’enseignement de la langue amazighe à tous les niveaux » et rendre l’enseignement supérieur accessible au Sahara.
Les inégalités se creusent en matière d’éducation entre les classes favorisées et défavorisées et les populations urbaines et rurales. Le rapport du collectif associatif fait ainsi savoir qu’entre 2006 et 2011, les inégalités en termes d’apprentissage de la lecture entre les enfants des ménages pauvres en milieu rural et les enfants de ménages riches en milieu urbain ont augmenté de 26%. Dans la même période, l’écart entre les enfants de ménages urbains riches et les enfants de ménages ruraux riches, qui était insignifiante en 2006, a augmenté de 340%.
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