Benzine: “La réponse des imams est insuffisante et pas cohérente”
Le Levant représente un "horizon de sens" pour les 16-20 ans.
Islamologue, enseignant à Sciences Po Aix et à la faculté protestante de Paris, chercheur-associé à l’Observatoire du religieux d’Aix-en-Provence, Rachid Benzine (1971, Kénitra) répond pour Médias 24 à de nombreuses questions qui fusent depuis la montée de Daech et les attentats en Tunisie, à Beyrouth, à Paris, au-dessus de Charm El Cheikh, à Bamako et à Ankara, entre autres, au cours de ces dernières semaines.
Cette série d'entretiens est structurée autour de grands thèmes: quelles sont les causes et les étapes de la radicalisation (1); pourquoi autant de Marocains sont impliqués dans les attentats de Paris (2); comment l'islam a changé en 40 ans et le rôle de l'histoire (3).
Le Levant comme perspective
Rachid Benzine: Les jeunes que je vois partir, c’est parce qu’il y a pour eux un horizon de sens qui s’ouvre. Quand on est jeune dans une société bloquée, les gens se disent: "Faute de donner un sens à notre vie, donnons un sens à notre mort."
Médias24: Arrêtons-nous un moment sur ce point. Qu’est-ce que cela veut "un horizon de sens" et "une société bloquée" aujourd’hui?
-Une société bloquée qui ne fait pas suffisamment de place à sa jeunesse. Quand je vois en France des jeunes avec des doctorats et des études postdoctorales qui intègrent la vie active tardivement et difficilement, cela pose un problème.
Une partie de la jeunesse échappe à cela, mais même une partie des classes moyennes aujourd’hui ne peut plus se projeter. Il y a un vrai malaise occidental que l’on refuse de voir.
-Quels rôles jouent la mosquée, la prison, le voyage initiatique en Orient dans la trajectoire de ces jeunes kamikazes?
-Il faut faire la généalogie des discours.
Depuis 40 ans, le visage de l’islam a changé avec le wahhabisme et les Frères musulmans. Ils ont saturé le sens de la religion.
Entre l’islam marocain des années 1970 que j’ai connu en tant que gamin et l’islam d’aujourd’hui, l’islam a changé de monde. On a laissé des discours de haine se propager pendant des années, on lance des fatwas pour tuer untel ou untel. Même Al Qaradawi le fait.
Il y a donc tout un discours violent. Ce n’est pas seulement, comme certains disent, une islamisation de la radicalisation. Il y a aussi une radicalisation d’un certain type d’islam à l’intérieur de la maison islam et dont Daech est le dernier étage avant l’implosion.
Les mosquées préparent aussi parfois le lit à des ruptures futures; mais la majorité de ceux qui commettent des actes violents ne sont pas passés par les mosquées. Plutôt par les prisons ou des amis petits et moyens délinquants.
Si on passe son temps à dire devant un enfant que cette société est mécréante, on le prépare à des ruptures futures, s’il n’est pas fort, s’il n’a pas développé un sens critique.
Maintenant, la réponse face à cela, ce n’est pas de dire 'voici le bon islam ou le mauvais islam', ou 'l’islam c’est la paix ou l’islam c’est la guerre'. Cela, c’est de l’idéologie.
Si toi tu fais comme ça, on va rester dans l’idéologie. Toi tu vas chercher un hadith, lui va en chercher un autre. Toi tu vas chercher un verset, lui va en chercher un autre. La pratique des oulémas pour répondre à Daech est la même. C’est le même paradigme. Ils puisent dans les mêmes sources.
"Il faut faire de l’histoire pour humaniser l’islam"
-Il faut faire de l’histoire pour humaniser l’islam: séparer les corpus, le coran d’abord, ensuite la sira, ensuite les hadiths, ensuite attafsir, ensuite l’exégèse, ensuite la théologie.
Le problème aujourd’hui est que les gens mélangent tous les corpus et qu'ils sont incapables de les contextualiser, de les mettre dans leur contexte.
Du coup, le coran et les hadiths deviennent un supermarché où chacun extrait ce qu’il veut, sans faire d’histoire. Or le coran doit être remis dans sa société. Le hadith doit être remis dans sa société. Parce que les enjeux de la société qui voit naître le hadith ne sont pas les mêmes que les enjeux de la société d’aujourd’hui en Europe, au Maghreb ou au Moyen-Orient.
On peut dire que le hadith est hors-sol et qu’on est dans la surenchère la plus grande. Nous devons être comme des archéologues et étudier l’islam strate par strate. C’est une catastrophe de mélanger le coran et les hadiths.
Un moyen pour éviter que des jeunes de confession musulmane partent, c’est aussi montrer que l’islam fait partie de l’espace symbolique européen.
Je vois peu d’intellectuels européens aujourd’hui dire: "Tiens, dans la tradition musulmane les auteurs musulmans médiévaux ont des choses à nous apprendre aujourd’hui."
Les philosophes doivent discuter avec Ghazali, avec Ibn Taïmia. Que des philosophes français puissent à un moment se dire: "Tiens, l’islam donne à penser; le coran donne à penser." Il faut qu’ils prennent en charge ce patrimoine. Car la seule réponse religieuse des imams que nous avons aujourd’hui est insuffisante. Et elle n’est pas du tout cohérente.
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