Entretien. Meryam Demnati passe à la loupe le projet de loi sur l’amazigh
Membre de l’Observatoire amazigh des droits et des libertés, Meryam Demnati commente le projet de loi organique sur l’amazigh, qui est désormais dans le pipe. Mme Demnati dresse les points forts et les lacunes de ce projet et précise: "Abdelilah Benkirane nous a humiliés, car il n'y a pas eu d'approche participative".
Médias24: Avez-vous reçu une copie du projet de loi ?
Meryam Demnati: Pas officiellement. Et nous n'avons pas été associés à son élaboration. En préambule, le projet de loi parle d’approche participative. Or, nous avons diffusé des communiqués, vidéos… en appelant à mettre en place une commission dans laquelle aurait siégé la société civile, notamment celle amazighe. En vain.
Il s’agit d’une loi majeure. C'est pour cela que nous avons rejeté l’offre de Abdelilah Benkirane nous appelant à envoyer nos propositions sur une boîte mail. Nous avons également appelé au boycott de cet appel. Aucune association du monde amazigh n’a donc participé au débat.
Une approche participative suppose un échange, des débats et non des envois de mails.
Autre remarque. Le projet de loi n’a pas été mis en ligne comme cela devrait être le cas. Ce n’est pas normal de travailler sur un sujet pareil en catimini. Le gouvernement a agi comme s’il était question d’une petite loi, alors qu’il s’agit de l’identité de tout un peuple.
Nous l’avons vécu comme une humiliation. Le chef du gouvernement a dû recevoir des propositions des propres associations du PJD, mais nous constatons qu’ils ont aussi jeté un coup d’œil sur nos notes et documents, que nous avions fait circuler et distribué à l’intérieur même du Parlement.
-En dehors de cette remarque, quelle lecture faites-vous du projet de loi?
-Plusieurs aspects positifs sont à noter:
*Le projet de loi part d’une vision globale de l’amazigh dans tous les domaines, sans exception.
*Il précise que les acquis précédents seront pris en compte. Qui dit acquis précédents dit ce qui a été fait par l’Institut royal de la culture amazighe: lexique, graphie tifinaghe…
*L’amazigh est considéré comme langue, mais également comme culture et civilisation;
*Dans les régions à majorité amazighe, cette langue sera une langue d’enseignement et pas seulement une langue enseignée.
Toutefois, des remarques sont à faire:
*Pour l’enseignement, à chaque fois, il est fait référence au Conseil national des langues et des cultures. Alors qu’il est stipulé dans l’article 5 de la Constitution que c’est la loi organique sur l’amazigh qui fixera les modalités du déploiement de cette langue dans le système éducatif. Il faut que la loi soit précise à ce sujet.
*Pour ce qui est des universités, il va y avoir des filières et des unités de recherche, mais pas de département, comme c’est le cas pour l’arabe, le français, l’allemand, le russe, l’italien…
Se contenter d’une filière implique que l'amazigh va dépendre d’un autre département. C’est à se demander s’il s’agit réellement d’une langue officielle ou d’une sous-langue.
En Algérie, les universités de Bejaya et de Tizi Ouzou par exemple disposent de leurs propres départements de langue et culture amazighes et cela depuis longtemps.
Le fait d’avoir un département dédié donne une autre dimension à la langue, avec un budget autonome, des professeurs nommés spécialement à cet effet...
*En matière de médias, la loi dit qu’il faut augmenter le pourcentage des programmes amazighs dans la production totale, sans préciser ce quota.
-Mais le projet de loi cite la part des programmes amazighs comme critère dans l’octroi des subventions…
-Dans tout ce que nous venons de dire, l’Etat est tenu de débloquer des budgets. Depuis l’indépendance, cette langue est marginalisée. L’Etat doit plus à l’amazigh qu’aux autres langues, afin de le préserver, de le développer… Les aides publiques ne sont pas propres aux médias. La loi doit être claire en précisant le quota minimum à respecter.
-C’est le cas aussi pour l’espace public…
-Effectivement, la loi précise qu’en matière d’espace public, les deux langues seront présentes, mais de quelle manière? Dans certains endroits, c'est déjà le cas, mais sur l'affiche, l’arabe est en haut et en gras et l’amazigh en petits caractères et tout en bas. C’est comme si c'étaiit purement décoratif. Nous avons même pris des photos pour exprimer notre indignation.
Il faut aller jusqu’au bout. La Constitution stipule clairement que le Maroc a deux langues officielles, qui doivent être traitées d'une manière égalitaire.
-En ce qui concerne la mise en œuvre, la loi prône une application graduelle, allant jusqu’à 15 ans pour certains cas, vous ne trouvez pas que c’est beaucoup?
-5 ans pour le primaire, 10 ans pour les collèges et lycées et 15 ans pour les documents administratifs. Ce n’est pas énorme. Il y a tout à traduire et l’Institut amazigh est la seule institution à même d’assurer cette mission. C’est l’académie de référence, créée pour introduire l’amazigh dans tous les domaines, travailler la langue et la développer.
-Le projet de loi ne parle pas explicitement de la graphie tifinaghe. Comment l’expliquez-vous?
-Cette question a été tranchée. En 2003, Le Roi Mohammed VI avait demandé à l’IRCAM de donner son avis sur la graphie à adopter. J’étais dans le conseil d’administration à l’époque et nous avons pris position pour l’alphabet originel. Le Souverain a appelé les partis politiques. Le PJD et l’Istiqlal se sont abstenus de donner leur avis. Le tifinagh a été adopté. Depuis, le débat est clos.
-Est-ce que l’amazigh sera enseigné à tous les Marocains, une fois la loi entrée en vigueur?
-Le projet de loi dit clairement que l’amazigh appartient à tous les Marocains sans exception et que les acquis seront préservés, c'est-à-dire les conventions signées avec le ministre de l’Education nationale. Des enseignants ont été formés dans tous le Maroc, qu’il y ait des populations amazighes ou non.
L’obligation, la standardisation et la généralisation doivent être de rigueur. En évoquant l'amazigh, Le Roi a été clair dans ses discours en parlant de substrat. C’est le mot.
-L’obligation concernera aussi des villes comme Casablanca, Rabat…?
-C’est déjà le cas, sauf que ce n’est pas généralisé. Comme cette langue n’était pas officielle, la majorité des délégués de l’Education nationale ne lui ont pas accordé d’importance. Ils n’appliquaient même pas les circulaires envoyées par le ministère.
Cette culture a été pendant longtemps marginalisée, rejetée, dévalorisée par l’administration, dans les médias… Tout cela a mis notre langue en danger. Les conséquences en sont désastreuses. Elle a reculé, a été abandonnée par les amazighophones eux-mêmes, alors que c’est la seule langue qui appartient à ce pays et le tifinagh est le seul alphabet propre au Maroc. Heureusement que nos ancêtres l’ont gravé sur des rochers, comme s’ils savaient qu’il était menacé.
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