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La démocratie ne se résume pas au vote

Faut-il, au nom de la démocratie, permettre aux ennemis de la démocratie de participer au jeu politique? Voici la réponse de Mehdi Alioua, sociologue, enseignant à Science-Po Rabat.

La démocratie ne se résume pas au vote
Mehdi Alioua
Le 17 septembre 2016 à 8h15 | Modifié 17 septembre 2016 à 8h15

Arguant du fait que Hammad Kabbaj «avait exprimé à plusieurs occasions des positions contre les principes de la démocratie, reconnus par la Constitution, en faisant la promotion d’idées extrémistes qui appellent à la haine, à la discrimination, à la ségrégation et la violence au sein de la société marocaine»? sa candidature aux élections législatives d’octobre 2016 a été invalidée par les autorités locales.

Alors que certains dénoncent l’arbitraire de la décision ou du retour de l’autoritarisme (avec le nouveau concept de tahakoum produit par la planète islamiste? qui mériterait qu’on s’arrête dessus plus longuement) et crient au déni démocratique, il est utile de préciser ce qu’est le principe démocratique.

Mais avant, il faut rappeler que le salafisme wahhabite dont se réclame Hamad Kabbaj n’est pas un courant qui prône la démocratie; Bien au contraire, il veut l’éradiquer. Pourquoi permettre alors à ce monsieur de se présenter dans un jeu qu’il promet, s’il en a les moyens, de détruire?

Si l’une des définitions de la démocratie, plutôt proche du sens étymologique, peut se résumer selon la célèbre formule attribuée à Abraham Lincoln «le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple», elle est pourtant très largement insuffisante.

Certes, en dernier recours, la légitimité des urnes est le socle de la démocratie, mais il faut bien d’autres dimensions. Je vais en rappeler quelques-unes, de manière non exhaustive et les articulerai aux propos de Hammad Kabbaj et à l’idéologie dont il se réclame, pour montrer combien il s’est de lui-même mis hors-jeu!

>La première dimension est liée au fait que la démocratie ne peut s’appliquer réellement qu’avec des règles permettant à la souveraineté populaire de s’exprimer pleinement.

Cela suppose l’existence et le respect d’une Constitution, qui définit et protège les droits et les libertés des citoyens et habitants d'un pays, ainsi que l'organisation des institutions.

Le discours de haine de Hammad Kabbaj, ses appels au meurtre des juifs, sa défense du mariage des filles mineures (jusqu’à 9 ans selon son maître à penser!), le rejet de l’égalité des femmes, ainsi que sa phobie obsessionnelle de leur libération et ses délires sexuels qui vont avec, ne font pas penser que ce monsieur sera un défenseur des droits et des libertés des citoyennes et des citoyens marocain-e-s.

Au contraire, tout laisse à croire qu’il a déjà défini les contours de l’exclusion d’une partie des habitants du Maroc «du droit à avoir des droits» selon la célèbre formule de Hannah Arendt.

>La deuxième dimension est liée au fait que le peuple peut parfois voter pour des représentants qui le spolient ou pire, l’entraînent dans une spirale autodestructrice.

L’exemple des fascismes européens du début du XXe siècle et plus spécifiquement la courte victoire électorale du parti nazi en Allemagne, est particulièrement éloquent. Non seulement ce parti a presque réussi à exterminer les juifs et lesTziganes d’Allemagne (sans compter les homosexuels, les personnes en situation de handicap, les communistes, etc. qu’il a massacrés) mais il a entraîné toute l’Europe dans l’horreur de la guerre et a plongé sa nation dans les ténèbres.

Ce sont des idéologies particulières qui ont accouché de ce monde de destruction: celles du rejet de l’autre et de son excommunication, légitimant sa subordination et sa chosification.

Avant même le nazisme, elles ont encouragé guerres saintes, esclavagismes, colonisations. La démocratie a ainsi été retournée contre les «ennemis» désignés pour mieux les coloniser, pour justifier les bombes, les miradors et les chaînes, pour les exterminer, etc.

Et les discours de Hammad Kabbaj sont eux aussi pleins d’images renvoyant tantôt à la chosification du corps de la femme au service de l’homme, tantôt à l’exclusion des juifs de la race humaine, permettant leur crime jusque dans la magie de la nature qui se retournerait contre eux (les pierres qui prendraient la parole pour aider à leur extermination).

En cela, malgré des différences profondes avec le nazisme et son époque, l’idéologie de Hammad Kabbaj est une idéologie antihumaniste et destructrice. Il faut donc instituer des garde-fous pour s’en prémunir. Il aurait été plus judicieux de condamner cette personne et de la rendre inéligible dès ses premiers délires, mais nous devrons pour l’instant nous contenter de notre démocratie balbutiante et inachevée.

>La troisième dimension est liée au besoin d’indépendance des institutions, qui garantissent le bon fonctionnement de la démocratie et du vote: la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

Le Maroc est malheureusement en retard sur ce volet et si la Constitution de 2011 apporte une certaine normalisation, nous ne sommes pas encore parvenus à cette séparation de manière claire et limpide. Mais Hammad Kabbaj n’y est absolument pour rien! Sauf que, selon son idéologie salafiste wahhabite, il ne voit aucun mal dans la concentration des pouvoirs, tant que c’est pour faire respecter scrupuleusement la chariâa, du moins ce que lui et ses semblables mettent dans ce dogme plus séculier que spirituel, inventé des siècles après la mort du Prophète pour mieux dominer les musulmans.

>Et enfin, la démocratie, pour se défendre contre ses propres démons, doit permettre l’existence de contre-pouvoirs.

Militer, critiquer, agir concrètement et localement, désobéir etc. tout en restant fidèle à une attitude respectueuse des choix de vie de chacun et de l’intérêt collectif, font partie des registres d’actions politiques démocratiques.

Et oui, la démocratie est surtout un principe, un mouvement, fait de conflits permettant aux individus et aux groupes qui s'en  réclament de s’affronter sans se détruire. Elle suppose le consensus et le respect de valeurs fondamentales.

Finalement, Tocqueville est peut-être celui qui en donne la meilleure définition: la démocratie n’est pas un système, mais une forme dynamique de société ayant pour valeur la liberté et l'égalité. Toutes les paroles, comme celles de Hammad Kabbaj, appelant au meurtre, à l’exclusion, à la disparition derrière un drap, à l’inégalité des droits, à la chosification des corps et des âmes, à la séparation des «purs» et des «impurs» etc. ne font pas partie de ce registre-là. Elles en sont l’antithèse!

Contrairement aux paroles plus consensuelles que le PJD et ses leaders ont tenues depuis qu’ils avaient décidé de jouer le jeu démocratique, Hammad Kabbaj est dans une forme de fitna.

En tant qu’intellectuel laïc et antiraciste, je peux discuter avec Abdelilah Benkirane. Je peux même discuter avec Mustapha Ramid, qui pourtant déteste tout ce que je représente et c’est réciproque! Durant les 5 années où ils ont été au pouvoir gouvernemental, nous avons directement et indirectement débattu, certes, avec beaucoup de difficultés et d’incompréhension mutuelles.

Mais je ne peux pas discuter avec Hammad Kabbaj, parce qu’il nous a exclus d’office de la sphère de négociation. Et comme je ne fais pas partie des moutons qui, de peur de vexer le boucher, l’encouragent à aiguiser son couteau, je ne vois pas pourquoi nous devrions lui permettre de venir participer avec nous aux débats ayant trait à l’avenir de notre pays et de ses habitants.

Tout ou presque, permet de justifier son exclusion, car il s’est mis lui-même hors du jeu démocratique!

-Mehdi Alioua est sdocteur en sociologie (PhD), professeur assistant à Science-Po Rabat, chercheur au LePoSHS Université internationale de Rabat

La démocratie ne se résume pas au vote

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Mehdi Alioua
Le 17 septembre 2016 à 8h15

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