Kif. Pierre Vermeren: 800.000 Marocains concernés et un chiffre d’affaires de plus de 8 MM$
Face à l’ampleur des trafics prise en Europe du sud et aux liens entre trafiquants et terrorisme, des voix se font à nouveau entendre en France pour traiter le problème à la racine. Pierre Vermeren, professeur à l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Maghreb, suggère, dans les colonnes du Figaro de ce mardi 17 janvier, "d’aider le Maroc à subventionner et à reconvertir les agriculteurs rifains".
Le débat sur la pertinence de la tolérance aux cultures du cannabis au nord du Maroc refait surface avec des prises de position contre la légalisation de la consommation en France et pour une reconversion de l’agriculture rifaine, jusqu’ici un échec.
Selon Pierre Vermeren, professeur et spécialiste du Maroc ainsi que des relations franco-maghrébines, "si la France légalisait seule le hachich en Europe, elle deviendrait ipso facto un narco-Etat au cœur du continent, et sa première base de trafic vers les pays de l'est et du nord." Et de rappeler : "Il existe un précédent historique que nous avons oublié. La France a organisé en Indochine la production et la vente d'opium, dont elle s'est arrogée le monopole après en avoir privé la Chine, de concert avec les Britanniques, lors des guerres de l'opium au XIXe siècle. Ainsi sont nées la French Connection et les mafias méditerranéennes pour le commerce des stupéfiants".
"La France avait interdit le kif au Maroc colonial. Mais dans la zone nord confiée à l'Espagne, des paysans en produisaient légalement autour de la bourgade de Ketama, sur 150 hectares environ. Cette tolérance légale s'est perpétuée après l'indépendance du pays pour des raisons politiques", indique Vermeren.
Cependant, ce qui était une tolérance locale et culturelle va exploser. Les années 60 et 70 sont les années hippies au Maroc et en Europe. La population du Rif vit dans un milieu ingrat et la demande européenne de hachich est importante. "De 10.000 hectares dans les années 1970, la plantation explose jusqu'à approcher 140.000 hectares au tournant du siècle."
8 à 12 milliards de dollars
Selon Vermeren, le chiffre d’affaires du commerce du hachich atteint aujourd’hui 8 à 12 milliards de dollars selon le prix de la revente qui varie selon le lieu et devient plus cher à mesure que l’on monte du sud vers le nord de l’Europe. En moyenne, 3.000 tonnes de hachich sont produites chaque année. Aujourd’hui, les plantations qui couvrent plus de 70.000 hectares sont aussi dotées de systèmes d’irrigation.
Au Maroc, la culture concerne principalement la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima et la province de Chaouen. Entre Tanger à Al Hoceima vivent 3,5 millions de personnes. Si l’industrie a pris une place de plus en plus importante dans l’économie régionale, suivie du tourisme de manière saisonnière, l’économie régionale a également comme base, le commerce de hachich et la contrebande de marchandises en provenance des enclaves de Sebta et Melilia.
Drogue et contrebande font vivre des centaines de milliers de personnes depuis des décennies. Cela n’a cependant pas empêché ni émigration massive, ni plus tard des choix politiques individuels extrémistes.
Rabat et Madrid ont réalisé cela dès les attentats de Casablanca en 2003 et de Madrid en 2004. Une décennie plus tard, le même schéma de liens entre dealers et terroristes a été retrouvé à diverses échelles à Paris, Molenbeek et Berlin, note ce spécialiste.
Pierre Vermeren estime que "le Maroc est un Etat fort et organisé, le plus proche allié de la France en Afrique, qui aurait la capacité de liquider la plantation en quelques mois, et donc la base productive, comme il l'a réduite de moitié en 2003-2004, quand il a éprouvé les dangers du narcoterrorisme à Casablanca, puis à Madrid. Encore faudrait-il lui garantir que 800.000 paysans seront aidés à se reconvertir."
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