Jérada, une population mobilisée, un gouvernement sourd et le temps est suspendu
REPORTAGE #JERADA. Journée de grève générale et de manifestations à Jerada. Ali Tizilkad, fils de la région, nous rapporte ce qu'il a vu et perçu.
En quittant l’autoroute Fès-Oujda au niveau d’ El Ayoun Acharkia, 60 km avant le terminus de cet axe routier national, vous prenez une route secondaire qui vous mènera directement à Jérada.
Une deuxième possibilité par rapport à l’axe plus connu Oujda-Figuig qui longe la frontière algéro-marocaine et de laquelle une bretelle de 13 km vous conduit à l’entrée principale de la ville, celle que transmettent souvent les images officielles sur les télévisions nationales.
Une sorte de porte-vitrine qui vous fait aborder la ville par l’ancienne prestigieuse cité des ingénieurs et les imposants nouveaux bâtiments de la province et du Conseil municipal.
L’avantage de ce deuxième accès à la ville, via El Ayoun est double: d’abord vous découvrez ainsi les environs de l’agglomération en traversant des paysages authentiques, témoins de ce qu’était le panorama naturel avant les ravages de la mine et les dégâts de la pollution et des dégradations de toutes origines.
Ensuite, en arrivant par là, la première chose que vous apercevez de la ville, juste au moment où vous parvenez en haut de la crête du plateau de Matrouh, ce sont les deux anciennes cheminées des deux groupes de l’usine de production d’électricité thermique datant des années soixante-dix, et une troisième cheminée, flambant neuve, d’un troisième groupe d’extension de la plateforme de production électrique, tout récemment mise en marche.
Le point commun entre ces trois tours filiformes et bicolores est la fumée dense et inquiétante qui vous annonce la couleur des lieux.
Vous entamez votre descente vers la cuvette noire de Jérada, comme une descente aux enfers.
Vous traversez une forêt de pins datant elle aussi du début des années soixante-dix du siècle dernier et entre les troncs, vous distinguez clairement, ici et là sur près de trois-quatre kilomètres carrés, des amoncellement de terre noire, des alignements de sacs de charbon et parfois un vieux compresseur d’air comprimé, témoignant de l’existence en dessous de chaque amoncellement de déblais noirs, d’une fosse, une "descenderie" désormais faisant partie intégrante de ce lexique très jéradien, lié à l’exploitation informelle des veines de charbon sur lesquels les forçats des temps modernes tentent de prélever leur pitance quotidienne lorsqu’il n’y laissent pas leur vie juvénile, comme ce fut le cas il y a une semaine, de Jadouane et Houcine, les deux frères dans la fleur de l’âge, pères de famille, dont le sacrifice fut l’étincelle de ce qu’il est juste d’appeler "L’Hiver meurtrier" de Jérada.
Hassi-Blal est l’agglomération jumelle de Jérada. Elle est surtout le territoire qui accueillit durant plus de trente ans le principal puits d’extraction du charbon, du temps de la compagnie des Charbonnages Nord-Africains, devenus plus tard les Charbonnages du Maroc.
Le fameux "Siège 5" dont les installations ont été pour la plupart vandalisées et démantelées mais dont les traces et la topographie générale sont encore visibles et identifiables. Ses terrils noirs bordant la route, à droite, à gauche, une vieille locomotive à vapeur dont les roues sont mangées par la tourbe et les plantes folles, une cité jadis européenne dont seules les tuiles roses usées témoignent encore d’un passé qui a dû être gai et prospère.
Les gens. Dès que vous abordez les premiers quartiers habitables de Hassi-Blal, devant la première école de la ville (l’école Abou Obeid Al Bakri, où l’auteur de ces lignes a fait sa première scolarité, à partir de 1957), en cette matinée ensoleillée de ce décembre noir de la fin 2017, ce sont les attroupements de gens, jeunes, adultes, vieillards, hommes femmes et enfants, la mine grave et les yeux exorbités à la recherche d’une interprétation, d’un signal du sens de cette présence exogène, en apparence.
Mais juste ça. Rien de plus. Plus vous approchez du marché hebdomadaire, plus les attroupements se font plus denses et ici et là des cercles de prises de paroles sont improvisés et les échanges, de là où vous les apercevez sont vifs et passionnés.
Jour de colère, jour de grève générale à laquelle se sont associées toutes les agglomérations alentour: Laouinat, Guéfaït, Oued El Himer, Touissit, Sidi Boubker, Guenfouda, etc.
Le rassemblement et la marche sont prévus après la prière d’Al Asr, mais dès le milieu de la matinée par groupes entiers, drapeaux aux couleurs nationales et portraits du Roi brandis, la foule scande des slogans criant le ras-le-bol, dénonçant l’indifférence du gouvernement et s’engageant à demeurer fidèles au sacrifice des martyrs du charbon et décidés à poursuivre la lutte et la mobilisation pour faire entendre leur voix et convaincre de la légitimité de leurs revendications et de leurs droits.
Tous les marcheurs sont par-dessus tout attachés au caractère pacifique et responsable de leur mouvement. Ils le prouvent en assurant un service d’ordre au cordeau. Certainement rassurées sur cet aspect des choses, les forces de l’ordre sont particulièrement discrètes et très peu visibles sur la scène des opérations.
Mais déjà des inquiétudes d’un autre ordre, un peu plus décisif, transparaissent ici et là sous forme d’interrogations auxquelles personne n’a ne serait-ce qu’un début de réponse:
-quand est-ce que le gouvernement daignera-t-il diligenter des messagers qualifiés sur les lieux pour écouter les gens et dire ce qu’il compte faire sur ce dossier particulièrement problématique?
-qui est en mesure de représenter la population des contestataires, sachant que les parlementaires et la plupart des élus locaux sont inaudibles, voire disqualifiés pour collusion caractérisée avec les intérêts générés par l’exploitation informelle du charbon?
-et enfin, quels seraient les termes des débats, et quelle est la marge de manœuvre des uns et des autres?
En attendant, la colère monte. Et comme chacun sait, elle est très mauvaise conseillère!
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