Une chèvre déchiquetée vivante dans un moussem : ce qu'en dit la sociologue Soumaya Naamane Guessous
Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux il y a quelques jours, a suscité le désarroi et l'indignation des internautes. La vidéo montre une foule en train de déchiqueter une chèvre vivante avant de la dépiècer, lors d'un rituel de moussem. Retour sur les origines de cette pratique et son symbolisme.
Le 11 janvier, une vidéo publiée sur la page Facebook d’El Jadida fait le tour de la toile. Elle montre un groupe de personnes, dansant sur un rythme de musique endiablée, se déchaîner sur une chèvre vivante, en lui arrachant ses membres. Cette description à elle seule suffit pour faire froid dans le dos. Mais qu’en dit la sociologie? Médias24 a sollicité la sociologue Soumaya Naamane Guessous.
Selon Soumaya Guessous, de nombreux jeunes sont étonnés par cette pratique qui a toujours fait partie de la culture marocaine. "Le sentiment de choc est d’abord une preuve d’ignorance d’une partie de notre culture mais aussi une preuve de l’évolution de la société marocaine qui s’éloigne de plus en plus de ces pratiques que je respecte", affirme-t-elle.
Elle ajoute: "Je les respecte parce qu’elles ont appartenu à une époque, à des personnes qui y croyaient profondément, et parce qu’elles font notre histoire ancestrale. Le fait qu’on soit moderne aujourd’hui ou qu’on ait fait des études, n’est pas une raison pour les dénigrer. On peut dénoncer mais pas dénigrer".
Il s'agit de rituels antérieurs à l’Islam. Ces rituels font donc partie de notre patrimoine culturel marocain. Le fait qu’il y ait autant de personnes outrées par ces pratiques peut être expliqué par la jeunesse de la population marocaine et son éloignement de ces rituels qui sont aujourd’hui perçus comme irrationnels, selon notre interlocutrice.
D’après la sociologue, cette pratique est couramment appelée Lfrissa (la proie), une pratique qui a toujours fait partie des rituels des confréries marocaines (Issaoua, Gnaoua, Hmadcha, Heddaoua..). Son objectif? Atteindre le summum de la transe.
Mais qu’est-ce que la transe ?
Guessous définit la transe comme un rituel de basculement du corps qui mène à une perte de contrôle de soi et à une modification de la conscience jusqu’à avoir une sensation de séparation de l’esprit du corps. En principe, quand ce rituel est effectué d’une manière correcte, l’individu arrive à un état quasiment inconscient où il ne maîtrise plus son corps.
Selon elle, la transe existe partout dans le monde, elle commence par l’écoute de paroles (dhikr, prières pour le prophète par exemple), et ensuite par le suivi du rythme crescendo des chants religieux. Les gens les plus sensibles au rythme de la percussion et ayant une prédisposition mentale à perdre le contrôle se laissent emporter.
C’est un procédé qui a été étayé scientifiquement, certains sons graves peuvent même modifier les battements du cœur. "J’ai assisté à des soirées de Gnaoua où des gens rationnels comme vous et moi voire des intellectuels, se laissent emporter. A l’approche de cette heure, je quitte tout simplement. La médecine explique ce phénomène par des procédés physiques, les croyants l’expliquent par la bénédiction divine, la vraie réponse je ne l’ai pas", nous dévoile-t-elle.
Les membres de ces confréries ont la profonde conviction que les prières des personnes qui sont en transe seront entendues par Dieu, ces personnes sont donc perçues comme un intermédiaire entre les "pèlerins" et Dieu. Aujourd’hui, pour la majorité de la population, cette pratique semble irrationnelle: "un problème est résolu par des stratégies et non en demandant à un intermédiaire de faire une prière".
La symbolique du sang
Selon Guessous, lfrissa c’est d’abord et surtout du sang. La symbolique du sang était très importante dans toutes les sociétés et continue à l’être aujourd’hui dans ces confréries.
D’après la sociologue, le sang qui coule, c'est ce qui permet de faire des offrandes aux démons, c’est une sorte de pratique préventive pour que les mauvais démons ne nuisent pas à la personne, et que les bons continuent à la protéger.
Elle ajoute: "Pour ces gens, cette pratique n’a rien de barbare, c’est même une croyance sacrée. Le sang est aussi important pour ces confréries car il permet de ‘laver’ l’honneur, il fait partie des cultes religieux" (référence au sacrifice d’Abraham par le sang).
Dans le passé, le sang est aussi lié à ce qu’on appelle "al aar" (la honte ou le scandale). "Supposons que vous vouliez obtenir quelque chose d’une personne, cette dernière refuse. Al aar est le dernier ressort: sacrifier une bête, souvent un mouton, devant la porte de cette personne. Cette dernière ne pourra plus refuser votre requête car le sang a coulé et il se peut qu’elle ait des malheurs si elle refuse", nous explique la sociologue.
Pourquoi une telle pratique existe-t-elle encore ?
Selon Guessous, c’est parce qu’il y a une infime minorité de la population marocaine qui continue d’y croire, et il est très difficile d’interdire ce genre de pratiques sous prétexte que nous voulons protéger les animaux de la souffrance, vu qu’on parle de croyances réellement ancrées dans les mentalités des pratiquants. Les autorités ne peuvent pas du jour au lendemain interdire ce genre de rituels issus de croyances profondes et pratiqués dans plusieurs mausolées au Maroc.
En ce qui concerne l’aspect "barbare" de cette pratique, la sociologue donne l’exemple de l’actrice et militante pour les droits des animaux, Brigitte Bardot qui avait créé une polémique en disant qu’égorger le mouton lors de l'aid est une souffrance pour l’animal. D’après Guessous, ce qu’une personne considère comme étant barbare (et c’est un mot à utiliser avec prudence car le Maroc, pendant la première moitié du XXe siècle, était encore perçu par les Occidentaux comme étant un pays qui procède à des pratiques barbares) peut être acceptable pour une autre.
Plus concrètement, avec l’accès de plus en plus démocratisé à l’école et l'ouverture croissante à la science et à la médecine, ainsi que la sensibilisation via les médias et les réseaux sociaux, les gens deviennent de plus en plus rationnels et ces pratiques auront complétement disparu dans deux décennies, selon elle.
Des dogmes du prophète sont récités lors de ces rituels. Quel lien avec l’Islam?
Aucun, confirme Guessous. Ces pratiques ont existé des milliers d’années avant l’Islam. Elles remontent à la période de paganisme (au latin paganus, païen) bien avant les religions monothéistes. Le Maroc a ensuite été en partie juif et chrétien puis islamisé.
C’est là que ces pratiquants ont intégrés des paroles liés à l’Islam (dikr) dans ces pratiques. C’est le même procédé pour les derviches du soufisme qui, eux, tournent quand ils sont en transe, alors que pour d’autres confréries, cela se fait en s’attaquant aux bêtes pour les dépiécer.
L’homme a toujours imploré des puissances inconnues (dieux, saints, soleil..), avec l’arrivée de l’Islam, les rites sont restés intacts. Ces confréries ont enlevé ce qui est païen et introduit le Dieu unique et le prophète.
La chèvre déchiquetée ne serait qu’une manière d’apaiser la violence humaine au nom du mystique et de la religion (René Girard)
Médias24 a consulté "La violence et le sacré", l’essai d’anthropologie emblématique de René Girard, anthropologue et philosophe français. Ce dernier est le fondateur d’une théorie intéressante expliquant le pourquoi de ces rituels d’offrande.
Selon lui, il faut plutôt s'interroger sur les rapports entre le sacrifice et la violence. Il écrit: "On choisissait toujours, parmi les animaux, les plus précieux par leur utilité, les plus doux, les plus innocents, les plus en rapport avec l'homme par leur instinct et par leurs habitudes (...). On choisissait dans l'espèce animale les victimes les plus 'humaines', s'il est permis de s'exprimer ainsi." Pourquoi?
Pour lui, le sacrifice rituel est une simple question de substitution. Le choix de victimes animales détourne la violence de certains êtres qu'on cherche à protéger, vers d'autres êtres dont la mort importe moins ou n'importe pas du tout (une chèvre..).
Il donne l’exemple du loup dans les contes de fées qui avale une grosse pierre à la place de l'enfant qu'il convoitait, ce qui pourrait bien avoir un caractère sacrificiel. Une substitution sacrificielle ayant pour objet de tromper la violence.
Ces rituels seraient donc, selon lui, comme un moyen de régulation de la violence sociale. Il affirme qu'à travers le sacrifice, la violence qui menace la communauté est rituellement chassée.
Pour Girard, l'origine de l'ordre social et de sa stabilité réside dans des actes répétés de violence collective envers une victime solitaire, le bouc émissaire.
Au cas où vous voulez visionner la vidéo, cliquer ici.
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