Sociologue: “Avec le boycott, le peuple marocain a découvert son potentiel”
Ahmed Al Motamassik, professeur universitaire et chercheur en sociologie, répond aux questions de Médias24 sur le mouvement de boycott.

Ahmed Al Motamassik, chercheur en sociologie de l'entreprise
Médias24: En tant que sociologue, quel regard portez-vous sur le mouvement de boycott?
Ahmed Al Motamassik: Le mouvement relève de ce qu'on appelle l'action sociale. Toutes les sociétés ont besoin d'une soupape de sécurité. Celle-ci peut se manifester de différentes manières, notamment par le biais de relais politiques, syndicaux ou associatifs. Lesquels permettent de drainer la frustration sociale et aspirations non satisfaites. Mais quand ces relais perdent de leur crédibilité ou de leur impact au niveau social, la société cherche d'autres moyens.
Là en l'occurrence, il s'agit du boycott, avec comme support les réseaux sociaux. Pourquoi les réseaux sociaux? Parce que la peur du gendarme, c'est-à-dire du pouvoir, diminue. Les gens sentent qu'ils peuvent s'exprimer et s'expriment.
Ce qui est nouveau au Maroc, c'est que le boycott a été organisé de manière presque systématique. Trois produits ont été visés. Et au vrai, ce ne sont pas seulement les produits qui ont été visés, mais des symboles négatifs qu'on a associés au quotidien difficile du Marocain lambda.
Le mouvement a créé une conscience que je ne crois pas politique. C'est la conscience d'un peuple qui s'exprime par tous les moyens dont il dispose, blagues, dessins, proverbes, poèmes… D'ailleurs, j'ai été agréablement surpris par la créativité des Marocains. C'est un côté positif qui est à étudier. Le peuple se découvre et découvre son potentiel.
-Quel est le message que voudraient transmettre les boycotteurs?
-Le message, c'est y en a marre. Les gens l'expriment sur les réseaux sociaux, parfois de manière débordante et anarchique, parfois de manière structurée et rationnelle. Mais le fait est là, les gens disent qu'ils n'en peuvent plus.
Je trouve que c'est salutaire. Car avant, c'était 1965 et 1981 et les gens sortaient dans la rue. Ce que j'ai apprécié dans ce mouvement, c'est l'aspect pacifiste. On exprime ses revendications sans casse, ni violence. Heureusement pour notre pays qu'il existe cette porte de sortie, cette soupape de sécurité.
Les gens s'expriment et en même temps, leur expression a un impact. Cet épisode a interpellé tout le monde, partis politiques, gouvernement etc.
-Vous avez identifié le boycott comme une action sociale pacifique et impactante. N'est-elle pas, à ce titre, amenée à remplacer d'autres modes de revendications plus classiques ?
-Je suis tout à fait d'accord. D'ailleurs, nous ne sommes pas les seuls. L'Espagne, l'Amérique latine, la Tunisie ou l'Algérie ont connu le même épisode.
J'insiste sur l'importance des réseaux sociaux, qui permettent une certaine liberté d'agir. On est chez soi et on peut créer un réseau avec des gens qu'on ne connaît pas. On met en place une communauté virtuelle mais agissante.
Dernièrement, un ami voulait s'acheter une bouteille d'eau et n'a trouvé qu'une bouteille de Sidi Ali. En la prenant, personne n'a rien dit mais on sentait la réprobation dans le regard des gens. C'est dire qu'il existe une pression sociale. Et le mouvement joue de cette pression qui est désormais anonyme, mais paradoxalement déclarée.
-Le boycott s'est focalisé sur des produits spécifiques. Comment l'expliquez-vous?
-C'est très significatif. Dans la perception des Marocains, les trois produits représentent la domination. Mais ce n'est pas tout. En sociologie, il y a ce qu'on appelle le phénomène du bouc émissaire.
Dans un ouvrage dédié, l'anthropologue René Girard explique que la société crée un bouc émissaire pour domestiquer la violence. C'est un phénomène social qui permet de cristalliser toute la frustration et la crispation sur certains symboles.
En quelque sorte, ces trois personnes morales ciblées sont des boucs émissaires (Rire).
-Le mouvement du boycott est-il spontané ou téléguidé?
-Instrumentalisé, oui, récupéré, oui...mais téléguidé, je ne crois pas. Cette question se pose avec récurrence et à vrai dire, s'y attarder n'est qu'une manière d'éluder le problème. Il ne faut pas éluder le problème. S'il existe un mouvement de boycott à l'échelle nationale, c'est qu'il y un problème qu'il faut résoudre.
J'insiste, il ne faut pas passer à côté de la question fondamentale, celle des inégalités au Maroc.
-Cette question revient régulièrement dans les débats: Les boycotteurs sont-ils plus dans l'émotion que dans la rationalité?
-C'est une fausse question. On ne peut pas jeter la pierre aux gens parce qu'il n'ont que cette émotion pour s'exprimer. Dire que les boycotteurs sont émotionnels pour conclure qu'ils sont inférieurs, c'est un raccourci. Et puis, on ne peut demander à un mouvement de masse d'être rationnel.
-Le boycott a atteint des proportions insoupçonnées. Comment expliquez-vous son succès?
-La raison du succès tient au fait que les gens partagent les mêmes souffrances. La communauté de ressenti de souffrance. Des personnes adhèrent au mouvement parce qu'elles se sentent concernées dans leur quotidien. Elles le vivent.
-Quelles seront les conséquences à terme sur la société marocaine?
-Il y a longtemps, j'avais consacré un article au mouvement du 20 février et au printemps arabe. A l'époque, beaucoup de gens m'avaient dit que le printemps arabe, c'était de l'histoire ancienne. J'avais dit attention! Quand un mouvement social agit silencieusement et s'infiltre comme l'eau, si on n'arrive pas à le suivre en le canalisant positivement et pas par la répression car elle ne règle jamais rien, les conséquences peuvent être dommageables.
-Comment gérer positivement le mouvement?
-Positivement, c'est-à-dire qu'il faut encourager les gens à s'exprimer librement, tout en les responsabilisant. Il y a des choses qu'on peut dire, mais dans le respect de l'autre, même ennemi. C'est là la citoyenneté et c'est à l'Etat que revient le rôle de l'inculquer.
Si l'Etat ne capte pas le message du boycott, ne l'encadre pas et ne réagit pas à certains éléments flagrants, notamment au niveau des inégalités et des besoins primaires qui ne sont pas satisfaits pour une grande partie de Marocains, je crois qu'il aura des problèmes.
-Comment vous évaluez la gestion du boycott par les entreprises concernées et par l'administration?
-D'abord, j'ai été ahuri par la communication des trois grandes entreprises marocaines, qui ont obtenu l'effet inverse de ce qu'elles attendaient. Pour des entreprises structurées et qui brassent des milliards, l'absence de la communication de crise est étonnante.
Idem pour le gouvernement. Le b.a.-ba de la communication de crise n'a pas été observé. Il y a eu des réactions primaires qui ont amplifié l'ampleur du mouvement.
Or, le principe de la communication positive, c'est de ne jamais dévaloriser son interlocuteur, d'écouter ce qu'il a à dire. Et surtout, de dire la vérité, d'informer. Dans le cas du boycott, on peut noter un blocage au niveau de l'information. En bloquant l'information, on crée la rumeur qui est incontrôlable. Et effectivement, la rumeur a beaucoup joué dans les réseaux sociaux.
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