Boycott du lait: Les petits éleveurs en grande détresse
La décision de Centrale Danone de réduire sa collecte de lait de 30% en réaction à la chute de ses ventes causée par le mouvement de boycott a été prise le 29 mai. La société collectait, avant cette décision, plus de 2 millions de litres de lait par jour auprès de 120.000 éleveurs. Plus d’un mois après, ces derniers affirment vivre une situation très difficile.
Contactés par Médias24, la plupart des représentants des éleveurs de plusieurs régions ont refusé de répondre à nos questions. Des consignes de silence ont-elles été données? Et si oui, par qui? ciblent-elles particulièrement Médias24? Quelques-uns de nos interlocuteurs ont raccroché dès qu'ils ont entendu le nom du journal.
Notre objectif était de sonder l’impact du boycott sur les petits producteurs (moins de 10 vaches), qui constituent 95% de l’ensemble. Selon nos sources, des éleveurs envisagent de vendre une partie de leurs vaches.
Seuls deux présidents d’associations régionales ont accepté de nous parler. Il s’agit de Jilali Loudasdi, président de l’association Al Khair des éleveurs bovins de Ben Ahmed, regroupant 25 coopératives et 3.600 agriculteurs; et Hassan Assali, président de l’association régionale des éleveurs bovins du Gharb, comptant 150 centres de collecte de 50 à 300 agriculteurs chacun.
Pour ces deux représentants, la situation n’a connu aucune amélioration car la décision de Centrale Danone prise il y a un mois est toujours en vigueur.
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"Les éleveurs de notre région sont lourdement impactés. Le manque à gagner provoqué par les 30% de réduction de la collecte de lait, on le paie de nos poches. Le lait retourné par les centres de collecte est tout simplement jeté. C’est un manque à gagner important", déclare Jilali Loudasdi.
Même son de cloche dans la région du Gharb. "Il n’y a pas d’amélioration, au contraire la situation s’est aggravée. Il y a des agriculteurs qui ont tout arrêté à cause des pertes subies. Ils ramenaient leur lait aux coopératives qui l’acceptaient deux fois sur trois. Les camions de collecte tardent à passer, des fois trois jours, et le lait finit par être jeté. Certains centres de collecte ont même fermé, par exemple à Sidi Slimane", affirme pour sa part Hassan Assali.
Un manque à gagner important pour les producteurs
Ce dernier donne un exemple chiffré pour montrer l’ampleur des pertes pour les petits éleveurs.
Avec 5 vaches, un agriculteur peut produire environ 25 litres de lait par jour, soit 5 litres par bête. «On est loin de la productivité de 20 litres par tête, qu’on voit dans les grandes exploitations disposant de vaches racées, utilisant des techniques d’élevage et de traite modernes ainsi que des aliments de bétail de qualité», précise M. Assali.
Les 25 litres sont rémunérés à environ 90 DH (prix unitaire de 3,50 DH, il n’a pas changé après le boycott), soit un peu plus de 1.300 DH par quinzaine (les éleveurs sont payés tous les 15 jours).
Avec la réduction de la collecte de 30%, le manque à gagner dans cet exemple est de 800 DH par mois.
«C’est une grosse perte pour le petit agriculteur sachant que l’activité est déjà très peu rentable. Plusieurs d’entre nous sont endettés et nous faisons face à des charges importantes, par exemple, l’alimentation d’une vache», martèle Jilali Loudasdi.
Pourquoi ne pas vendre le lait non collecté à d’autres industriels ou directement sur le marché ?
Loudasdi clarifie: «On ne travaille qu’avec Centrale Danone. Les autres industriels ne sont pas actifs dans notre région. En plus, on ne peut pas changer de partenaire car on a des programmes en cours. Même s’il n’y a pas de contrat formel, il y a une relation historique qu’on ne peut pas rompre».
Concernant la vente de lait de colportage, «c’était possible durant le Ramadan et avec de faibles quantités. Mais ce n’est plus faisable aujourd’hui. Au delà de la baisse de la demande, l’éleveur éloigné de la ville ne peut pas consacrer toute la journée à écouler son lait ou le vendre à un intermédiaire à un prix dérisoire. De plus la consommation de ce type de lait peut être très dangereuse pour la santé, notamment des enfants».
M. Assali confirme: «On ne travaille qu’avec Centrale Danone. Les éleveurs n’ont pas le choix. Ceux qui sont loin des villes ont du mal à écouler leur production. Et même dans le cas contraire, les revenus sont faibles».
Les éleveurs endettés veulent une suspension provisoire des prélèvements
Dans ces conditions, plusieurs éleveurs n’en peuvent plus et ont commencé à vendre leurs vaches. «En tous les cas, il n’y a plus d’éleveur qui investit dans le développement ou le renouvellement. Et si cela dure plus longtemps, il y aura un désinvestissement massif dans le secteur», met en garde M. Loudasdi.
«La situation est plus difficile pour ceux qui ont des dettes avec les producteurs d’aliments ou des prêts en cours avec la banque», ajoute M. Assali.
«Nous avons demandé à Centrale Danone de négocier avec les banques une suspension provisoire des prélèvements pour les agriculteurs ayant acquis des vaches importées, le temps que la situation s’améliore. Mais nous n’avons eu aucune réponse», affirme le représentant des éleveurs du Gharb.
Ce dernier explique: Avec la réduction de la collecte, l’essentiel de la rémunération du lait collecté est retenu à la source par Centrale Danone pour rembourser les prêts. Autrement dit, pour les agriculteurs endettés, l’activité ne génère presque plus de revenus.
«Le problème est que même la vente des vaches est devenue plus difficile. Les gens ont peur et n’ont plus de visibilité. Les bêtes finissent à l’abattoir dans certains cas», raconte M. Assali.
Les éleveurs déplorent l'inaction des pouvoirs publics
Les pouvoirs publics sont-ils conscients de cette situation? Au lendemain de la décision de Centrale Danone de réduire sa collecte de lait, le gouvernement a publié un communiqué où il prend acte de l’évolution du boycott et son impact sur le secteur du lait. «La poursuite du boycott est à même de causer de gros dommages pour les coopératives laitières et les producteurs qui y adhèrent, dont une majorité de petits agriculteurs…», peut-on lire sur le document.
Mais selon les éleveurs sondés, aucune mesure n’a été prise pour les soutenir. «Les pouvoirs publics n’ont rien fait pour nous, nous n’avons aucune indemnisation pour compenser les pertes subies. C’est une bataille avec l’opinion publique. C’est le consommateur qui doit savoir que c’est l’éleveur qui est le plus impacté», conclut M. Loudasdi.
Pour sa part, Hassan Assali affirme: «Les pouvoirs publics n’ont pas pris contact directement avec nous et n’ont pris aucune mesure».
Notons que le ministère de l’agriculture s’est bien réuni avec les responsables de la FENEPROL (fédération nationale de producteurs de lait) au lendemain de la décision de Centrale Danone. Mais cette rencontre a davantage servi à dresser des constats qu’à prendre des mesures.
«Le consommateur, qui est malgré tout dans son droit de boycotter une marque, est en train de faire vivre une situation difficile au petit éleveur, qui est l’acteur le plus touché, dans l’indifférence des autorités. L’Etat doit ne serait-ce qu’interdire l’importation et l’utilisation de la poudre de lait. Plusieurs opérateurs ont profité du boycott pour recourir à ces pratiques», ajoute M. Assali.
Qu’en est-il du sit-in que devaient organiser les éleveurs devant le parlement pour attirer l’attention sur les difficultés qui les guettaient, et qui a été annulé à la dernière minute?
«Le président de la fédération nationale, censée défendre les intérêts éleveurs, a changé d’avis. Il est pour rappel éleveur et industriel. Le gens se demandent pourquoi ce silence, ils croient que nous ne sommes pas impactés, que l’activité est rentable alors que c’est faux… Le boycott nous a permis de découvrir des choses qu’on ignorait auparavant…», conclut M. Assali.
Mardi 26 juin, Emmanuel Faber, PDG de Danone, a fait le déplacement au Maroc et promis de vendre le lait frais avec zéro marge pour tenter de redresser la situation. La recherche du nouveau modèle devant permettre de tenir cet engagement a été confiée à Corinne Bazina qui dirige Danone communities.
La concrétisation risque de prendre du temps. Les petits éleveurs devront prendre leur mal en patience à moins d’une réaction concrète du gouvernement entre-temps…
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