Situation économique au Maroc: les piques d'Ahmed Lahlimi
Les sorties du Haut commissaire au Plan agacent souvent une partie des officiels. La dernière en date ne devrait pas déroger à la règle: critique de l'obsession des pouvoirs publics pour les équilibres macroéconomiques, des recommandations des institutions internationales comme le FMI, alerte sur la rigidité de la structure de l'économie marocaine et le faible rendement des investissements... Il appelle à l'adoption d'un modèle de "nationalisme économique". Retour sur ses messages marquants.
Dépendre de la pluviométrie n'est pas soutenable
Le HCP prévoit pour 2019 une croissance économique de 2,9%, après celle de 3,1% estimée pour 2018 et 4,1% de 2017. Un ralentissement dû à la baisse de la croissance de la valeur ajoutée du secteur primaire, après deux bonnes campagnes agricoles, non compensée par la lente reprise des activités non agricoles.
Selon le Haut Commissaire au Plan, « on doit s’arrêter pour faire une évaluation de la situation économique et voir ce qu’il faut faire, d’autant plus que la conjoncture internationale est relativement favorable. On ne peut pas rester dépendant de la pluviométrie. Ce n’est pas soutenable ».
Pour Ahmed Lahlimi, rétablir les équilibres macroéconomiques, c’est bien, mais on ne peut pas s’en satisfaire. Il faut aller plus loin. « Il faut se poser les bonnes questions et faire les réformes nécessaires ».
Sans nier les efforts entrepris par le Maroc dans plusieurs domaines, Lahlimi se pose toutefois des questions sur les priorités des pouvoirs publics et appelle à la vigilance.
Pour lui, le rétablissement des équilibres peut être rompu à tout moment à cause de la conjoncture internationale et, justement, du modèle économique marocain basé sur la demande intérieure qui s’essouffle et qui est satisfaite en grande partie par les importations.
D’ailleurs, l’endettement public, qui atteint déjà un niveau critique, devrait repartir à la hausse à partir de cette année.
L’essentiel pour le HCP, c’est d’accélérer la mutation des structures de l’économie.
« Le Maroc peut fabriquer beaucoup de produits compétitifs, mais il ne le fait pas. Or la structure de la production n’influe pas uniquement sur le niveau de celle-ci mais également sur le niveau des inégalités sociales.
« C’est bien de fabriquer de l’automobile, donner aux investisseurs étrangers des terrains et des avantages. Mais il nous faut fabriquer des produits complémentaires pour créer une dynamique et améliorer la compétitivité du tissu productif », affirme Lahlimi.
De plus, « la production n’a pas suffisamment de contenu technologique et ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés ».
La structure de la production marocaine n'a pas changé en 20 ans
Pour le HCP, les réformes ne doivent pas être appréhendées sur la base des équilibres macroéconomiques, qui peuvent varier chaque année, mais sur la base des données structurelles de l’économie et de la société.
« La structure de la production marocaine n’a pas changé en 20 ans. Le poids de l’industrie est resté le même, l’agriculture demeure volatile ».
L’institution met l’accent sur deux indicateurs pour montrer l’essoufflement du modèle suivi par le Maroc:
- L’investissement (formation brute du capital fixe - FBCF) a évolué en moyenne annuelle de 7,1% entre 2000 et 2007, de 4,3% entre 2008 et 2012, et de 1,2% entre 2013 à 2017.
- La consommation des ménages a évolué en moyenne annuelle de 3,3%, 5,8%, et 2,3% sur la même période.
Pour Lahlimi, « ces données de base, de fond, de structure doivent nous amener à réfléchir.»
« Le Maroc a fait des efforts, a essayé d’investir et de mobiliser ses ressources propres et même les ressources étrangères.
« Les citoyens et les entreprises ont fait beaucoup d'effort. La pression fiscale au Maroc est parmi les plus élevées des pays en voie de développement. Les prélèvements sociaux sont également élevés.
Selon lui, le problème réside dans l’utilisation de ces ressources. « Est-ce qu’on a investi dans les secteurs qu’il faut ? Est-ce qu’on a trouvé le bon équilibre entre les infrastructures et la production ? Est-ce qu’on a investi convenablement dans l’éducation et la santé ? ».
« Il y a un problème de gestion des ressources. Il faut prendre des mesures pour améliorer la gouvernance et le rendement des investissements. On ne peut pas obtenir de bons résultats sur le plan de la croissance alors que la base de l’investissement est fragile.»
Quelles réformes mener, quelles recommandations suivre ?
Lahlimi préconise de faire une étude approfondie «maroco-marocaine» de la situation structurelle du Maroc mais aussi de l’évolution de l’économie mondiale.
« Le monde change à un rythme rapide, on ne peut plus rester dépendant des analyses et recommandations du FMI qui se répètent et se ressemblent depuis 50 ans.
« Les technologies évoluent vite, le monde est arrivé aujourd’hui à l’intelligence artificielle, à l’internet des objets, à l’économie des plateformes, aux crypto-actifs…
« Ces technologies révolutionnent tous les domaines: la production, la communication, le commerce, la finance, l’éducation, la santé… »
D’autre part, « la mondialisation telle qu’on la connaissait a changé. Les grandes puissances reviennent à l’interventionnisme. Le protectionnisme revient avec force et l’implication des Etats dans la production et le développement technologique pour prendre de l’avance sur les autres est de plus en plus forte. La géopolitique change également et de façon continuelle ».
Pour tout cela, Ahmed Lahlimi, qui se veut porteur de valeurs nationalistes et progressistes, dit qu’« il faut qu’on soit strict envers soi-même. Il faut un retour vers soi, ce qui ne veut pas dire l’isolement. Nous devons rester ouverts sur le monde et les valeurs universelles. Mais nous devons être stricts dans l’analyse de la situation et élaborer une vision stratégique où participeront les démocrates de tous bords ».
« On doit fixer un modèle économique national qui se veut un modèle de nationalisme économique ».
« Le monde change, on doit changer avec. Si on ne le fait pas volontairement, on le fera contraint avec les choix des autres », conclut le patron du HCP.
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