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Abderrahim Habib : “Sans la DGSN, le Maroc serait submergé de cocaïne”

ENTRETIEN (2/3). Une semaine après une saisie de 476 kilogrammes de cocaïne d’une pureté de 64%, le chef du département de la lutte anti-drogue revient pour Médias24 sur les méthodes de travail de ses équipes pour enrayer le trafic de cette drogue destinée à 70% à l’Europe et à 30% au marché illicite national. Selon Abderrahim Habib, les saisies à répétition ont permis de préserver la santé des Marocains mais également la stabilité du Maroc, menacée par cette drogue aux conséquences criminogènes.

Abderrahim Habib : “Sans la DGSN, le Maroc serait submergé de cocaïne”
Samir El Ouardighi
Le 27 novembre 2019 à 17h21 | Modifié 11 avril 2021 à 2h44

Après la publication de la première partie de l’interview de Abderrahim Habib consacrée au trafic national et international de haschich, Médias24 publie la deuxième partie qui analyse l’afflux de cocaïne au Maroc dont les narcos sud-américains veulent faire une plaque tournante vers l’Europe.

Le patron de la lutte anti-stups revient également sur les menaces criminogènes d’une substance qui pourrait, selon lui, menacer la stabilité du pays si ses services ne faisaient pas "avorter 80 à 90%" des tentatives d’inonder le Royaume pour en faire un nouveau marché de la consommation.

Abderrahim Habib : “Sans la DGSN, le Maroc serait submergé de cocaïne”

(Abderrahim Habib, patron de la lutte anti-drogue à la DGSN)

-Mardi 19 novembre, la DGSN a saisi 476 kg de cocaïne. Que pouvez-vous dire de cette affaire ?

-Pas grand-chose car l’enquête est en cours et la garde à vue des suspects n’est pas finie.

Tout ce que je peux dire est que, encore une fois, c’est le travail remarquable de la DGST qui a fait démarrer l’enquête et qui a permis d’aboutir à cette belle saisie et à l’arrestation de 2 personnes.

-Ces saisies de cocaïne ne cessent de se multiplier alors que la Maroc n’est pas un pays producteur…

-En effet, mais au niveau du continent africain et même au niveau mondial, le Maroc effectue désormais les plus grosses prises de cette substance.

Ainsi, de 2015 à aujourd’hui, ce sont près de 6 tonnes de cocaïne qui ont été interceptées.

La particularité de ces saisies est que la marchandise saisie contient un taux de concentration très élevé à savoir une pureté comprise entre 65% et 90%.

En d’autres termes, cela revient à dire qu’une fois coupée, une tonne saisie donne 6 tonnes qui sont revendues dans la rue au consommateur final.

-Les profits sont donc énormes ?

-Cela donne en effet une idée des énormes sommes d’argent qui sont générées après écoulement.

Ces saisies permettent à la fois de préserver la santé de nos concitoyens et d’éviter le développement d’une criminalité connexe.

-C’est-à-dire ?

-Le trafic de stupéfiants, quel qu’il soit, est une infraction transversale où l’on retrouve le trafic de voitures volées, des agressions ultra-violentes liées à la consommation de produits psychotropes type karkoubi, le blanchiment d’argent, des règlements de comptes, meurtres, séquestrations, torture …

Il implique donc des menaces beaucoup plus graves que le seul risque sanitaire pour les consommateurs.

-Sur les 6 tonnes saisies ces dernières années, combien étaient destinées au marché local ?

-La majorité était pour le continent européen mais une partie était réservée au Maroc.

-Combien ?

-Entre 25 et 30% des quantités saisies devaient être écoulées auprès des consommateurs marocains.

-Le marché local est donc en plein développement ?

-Oui mais comme le Maroc est producteur de cannabis, la 1ère drogue consommée reste le haschich.

-Vos succès montrent que le Maroc est devenu une plaque tournante du trafic international…

-C’est un terme très exagéré car plaque tournante peut laisser croire que l’anarchie règne au Maroc.

-Alors un tremplin ?

-Ni plaque tournante ni carrefour mais nous sommes parfaitement conscients du fait que les cartels de narcos sud-américains essayent d’exploiter la position géographique du Maroc pour en faire une plaque tournante du trafic de cocaïne vers l’Europe.

Dans le passé, ces trafiquants envoyaient leurs cargaisons vers l’Afrique de l’Ouest (Guinée Conakry, Cap Vert …) avant de remonter l’Afrique vers le continent européen.

Les narcos sud-américains nous trouvent toujours sur leur route.

Depuis quelques années, ils essayent de plus en plus d’utiliser la proximité du Maroc avec l’Espagne pour organiser leur trafic très lucratif vers l’Europe du nord

Si la position géographique nord-africaine du Royaume suscite des convoitises, il faut cependant préciser que les narcos sud-américains nous trouvent toujours sur leur route.

-Honnêtement, sur 10 cargaisons de coke qui passent par le Maroc, combien arrivez-vous à en saisir ?

-Je dirais entre 8 et 9.

-Carrément ? N’est-ce pas un peu beaucoup exagéré ?

-Absolument pas.

-Dans ce cas, pourquoi continuent-ils à utiliser la route du Maroc ?

-Pour la simple raison qu’il y a déjà une logistique au Maroc de réseaux criminels d’exportation de haschich.

En effet, les narcotrafiquants cherchent toujours à tisser des liens et des alliances avec leurs homologues marocains qui exportent déjà de la résine de cannabis vers l’Espagne.

Ce qu’il faut retenir de nos actions et de nos succès contre ce trafic est que sans nous, le territoire national aurait été submergé par la cocaïne.

-A ce point ?

-Quand je dis submergé, vous n’imaginez pas les répercussions sur toute la société marocaine et même sur sa stabilité.

Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans un certain pays d’Amérique du sud où des quartiers entiers de ville sont contrôlés par des cartels de trafiquants et échappent aux autorités.

Sachant que l’ordre règne au Maroc, 80 à 90% de saisies n’est pas une estimation exagérée.

-Quid des trafiquants marocains et des consommateurs locaux ?

-En 2019, la DGSN a interpellé 35 trafiquants internationaux, 1.025 nationaux et 348 consommateurs.

Je dois préciser qu’il y a une grande différence entre un trafiquant de coke et un dealer de haschich.

Interpeller le premier s’avère plus compliqué car il est beaucoup plus organisé et discret que l’autre.

-A ce propos, avez-vous des agents qui font de l’infiltration, par exemple, dans des boîtes de nuit ?

-Si l’activité undercover n’est pas encore réglementée au Maroc, elle existe depuis longtemps à la DGSN.

Nous avons en effet des cadres qualifiés qui se font passer pour des trafiquants et qui parviennent à interpeller des personnes en flagrant délit.

Tout cela s’inscrit dans un plan d’action pérenne de nos services qui n’épargnent aucun moyen pour engranger des succès dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, toutes catégories confondues.

Nous nous devons de nous adapter car la criminalité évolue sans cesse et si nous restons aux vieilles méthodes, nous finirons par être largués.

En effet, il faut savoir que si une bonne partie de notre travail est de surveiller et de filer, nos adversaires font aussi de la contre-surveillance".

*Dans la troisième et dernière partie de cette interview qui sera publiée jeudi 28 novembre, notre interlocuteur fera le bilan tout en analysant les conséquences du trafic et de la consommation intérieure des autres drogues comme l'ecstasy, le karkoubi et enfin l'héroïne.

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Tags : DGSN
Samir El Ouardighi
Le 27 novembre 2019 à 17h21

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