Covid-19. Jaâfar Heikel: Le suivi à domicile, alternative à l'hospitalisation
ENTRETIEN. Jaâfar Heikel, épidémiologiste, infectiologue et économiste de la santé, a réservé la clinique qu'il dirige à la lutte contre le Covid-19. Aujourd'hui, il pense qu'il faut prendre la hausse des cas avec une certaine sérénité et pose surtout la question: faut-il maintenir l'hospitalisation des cas asymptomatiques ou avec peu de symptômes ?
Médias24: La hausse du nombre quotidien de nouveaux cas conduit beaucoup de personnes à s’interroger. Faut-il s’inquiéter ?
Jaâfar Heikel: Je suis un peu surpris que les gens soient surpris.
Il a été décidé à juste titre d’augmenter et d’accélérer notre stratégie de dépistage. Celle-ci fait partie des outils essentiels de planification du déconfinement.
Il est évident que lorsqu’on allait dépister dans les entreprises où il y a de la main-d’œuvre nombreuse et parfois dans des conditions de proximité importantes comme dans l’industrie, nous allions avoir une hausse des nouveaux cas.
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une partie des nouveaux cas est diagnostiquée grâce au suivi systématique des cas contacts. La stratégie de suivi des sujets contacts fonctionne bien.
Par ailleurs, il faut savoir que 95% des cas dépistés sont soit asymptomatiques soit avec peu de symptômes.
Le troisième point, c’est qu’aujourd’hui, nous savons gérer un cas positif. Nous suivons la stratégie DIT, dépister isoler traiter. C’est ce que nous sommes en train de faire.
Cela étant dit, il faut être le plus pédagogue possible, communiquer beaucoup plus et mieux, pour que toute la population comprenne.
-S'il y a autant de cas, c’est que le virus circule…
-Il est évident qu’avec le déconfinement, le virus va circuler davantage. D’où l’importance primordiale des gestes barrière et des mesures sanitaires.
Il faut imaginer cela avec une certaine sérénité. Mon inquiétude concerne les mesures d’accompagnement du déconfinement, de la réouverture des commerces, en particulier les mesures barrière, la prévention, l’hygiène, l’éducation…
-On a dépassé 2.500 cas actifs et on ne va pas tarder, à ce rythme, à atteindre 3.000 ou 3.500 cas actifs, le pic de ce qu’on avait eu pendant le confinement…
-Justement, c’est un point important à prendre en considération.
Si on va regrouper les cas actifs uniquement dans deux endroits, il y a deux éléments qui incitent à la réflexion :
*d’une part, nous avons déjà remarqué une réticence de la part de personnes, au moment des dépistages. Des personnes ayant la tentation d'éviter le dépistage de crainte de se retrouver à Benslimane ou Benguerir.
*d’autre part, de façon sereine, objective et pragmatique, il faut se demander s’il n’y a pas d’alternatives de prise en charge, comme le suivi à domicile par exemple ou les chambres d’isolement dans plusieurs unités de soins.
C’est ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne… On prend en charge les malades asymptomatiques ou faiblement symptomatiques, d’une manière pragmatique et opérationnelle. L’hospitalisation n’est qu’une option. Aujourd’hui, nous avons du recul et une maîtrise des protocoles thérapeutiques.
On peut envisager des unités dans des structures publiques ou privées, éventuellement dans un cadre de PPP (partenariat public privé), avec dans chaque unité, 4 ou 6 lits réservés aux personnes asymptomatiques ou pauci-symptomatiques qui ne peuvent pas s’isoler chez elles.
Je comprends et je soutiens la décision de l’Etat de regrouper les cas dans deux hôpitaux, mais il faut penser à d’autres alternatives. Le Maroc a réussi le confinement, il doit maintenant réussir son déconfinement.
Il faut poser cette question cruciale aux experts : faut-il systématiquement hospitaliser les personnes positives asymptomatiques ? Et bien réfléchir avant d’y répondre.
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