“Les réseaux sociaux manipulent les opinions en privilégiant les données toxiques” (David Chavalarias)
Des experts, réunis à l’occasion de la Semaine de la Science, ont évoqué la toxicité des environnements numériques, liée à la manipulation des opinions des réseaux sociaux et à l’ambiguïté de leurs algorithmes. L’éclairage de David Chavalarias, mathématicien, écrivain et directeur de recherche au CNRS.
Lancée le lundi 20 février à l’Université Mohammed VI Polytechnique de Benguérir, la 3e édition de la Semaine de la Science, qui accueille une cinquantaine d’intervenants, s’articule autour du thème de la complexité.
"Orchestrer différentes disciplines"
Saâd Tazi, directeur du pôle Art et culture de l’Université Mohammed VI Polytechnique, fait partie du comité organisationnel de cet évènement. "Le thème de la complexité a été retenu, car il est récurrent et intemporel". Il s'agit de briser les silos entre les disciplines, de trouver une façon de convertir un concept en un produit, et d’articuler plusieurs facteurs de façon harmonieuse.
"Les mathématiques, par exemple, ne servent à rien si elles n’ont pas une dimension sociale. La complexité, c’est justement l’orchestration entre ces différentes disciplines", illustre Saâd Tazi.
Des systèmes complexes pour faire face à la toxicité des réseaux sociaux
David Chavalarias, mathématicien, écrivain et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, a animé un panel intitulé "Données toxiques : comment les réseaux sociaux manipulent nos opinions".
"La manière dont sont déployés les réseaux sociaux va à l’encontre du bien-être humain et collectif, car les technologies utilisées sont conçues pour optimiser des valeurs économiques, et non sociales ou relatives au bien-être humain et collectif", explique David Chavalarias dans un entretien avec Médias24.
"Au final, les réseaux sociaux contribuent à la manipulation des opinions, et ce pour deux principales raisons. D’abord, ils veulent maximiser l’engagement, c’est-à-dire le nombre de clics des internautes. Or lorsque l’on déploie ce genre d’objectif à l’échelle de plusieurs millions de personnes et que l’on y intègre de l’intelligence artificielle, on produit des environnements qui amplifient la toxicité et l’hostilité entre les gens", poursuit le mathématicien. "On a un biais cognitif ‘de négativité’ : entre deux informations, on va privilégier celle qui transmet un danger parce que l’on veut comprendre ce qui, justement, nous met en danger. C’est un comportement instinctif."
La sélection de l’algorithme des réseaux sociaux n’est pas neutre ; elle priorise le contenu avec une certaine négativité. "Le réseau social va ainsi amplifier la toxicité de notre environnement numérique, ce qui génère de la radicalisation et de la polarisation. C’est comme ça que l’on finit par se retrouver face à une réalité déformée." Voilà pour la première raison.
La seconde est que "l’individu a tendance à s’inspirer de l’avis des autres lorsqu’il ne trouve pas de réponse à ses propres questions". Dès lors, les internautes peuvent "fabriquer les autres" et les influencer. Il s’agit de pratiques d’astroturfing, une technique qui repose sur la simulation d'un mouvement spontané ou populaire à des fins politiques ou économiques pour, in fine, influencer l’opinion publique. Des armées numériques en quelque sorte.
"Sur les réseaux sociaux, vous pouvez acheter de la publicité ciblée et accéder à l’intimité des utilisateurs pour pouvoir les cibler. En réalité, nous ne sommes pas adaptés à nos environnements numériques. Il va donc nous falloir déployer de nouvelles stratégies pour y évoluer si l’on veut éviter le déchirement du tissu social", souligne David Chavalarias.
"Il faut forcer certaines plateformes à dévoiler leurs algorithmes"
Pour faire face à cette problématique, plusieurs pistes peuvent être suggérées. "Il faut agir au niveau institutionnel, collectif et individuel. A l’échelle individuelle, il nous faut comprendre l’absence de neutralité des environnements numériques et questionner le contenu que l’on souhaite y partager, en concordance avec les valeurs que l’on veut véhiculer. Il faut aussi choisir ses réseaux sociaux : chacun a une politique d’usage et de modération, et certains sont meilleurs que d’autres."
Au niveau collectif, David Chavalarias juge nécessaire de réviser le statut des informations collectées sur les réseaux sociaux et de leur octroyer un statut de bien public. "Il faut forcer certaines plateformes à dévoiler leurs algorithmes", défend-il.
Enfin, des actions systématiques doivent être mises en place. La fondation des systèmes complexes est fondamentale pour éviter des mouvements de masse, de panique, et ainsi contourner ce genre de dynamique. "Nous pourrons mieux guider nos pratiques collectives en nous observant en tant que société."
"Le tout est supérieur à la somme des parties"
De son côté, le sociologue et philosophe Edgar Morin, également présent lors de l’évènement, a proposé la définition suivante de la complexité : "Lorsque le tout est supérieur à la somme des parties."
"Tout système, quel qu’il soit, est complexe. Ce que nous considérons comme objet est un système : un atome est un système de particules, une molécule est un système d’atomes, un être vivant est un système de molécules, etc."
Concernant la notion de crise, Edgar Morin a rappelé que cette dernière était "une source d’erreurs et d’illusions incroyables (la recherche d’un coupable imaginaire) et, en même temps, une possibilité de créativité nouvelle (des solutions)". A titre d’exemple, la particularité de la pandémie de Covid-19 est qu’"elle ne fut pas seulement une crise médicale ; elle a aussi généré des crises sociales (confinement) et domestiques et des effets multiples sur les aspects sociaux, politiques et économiques".
Edgar Morin a appelé à "déclencher une nouvelle mondialisation" tirée par la solidarité humaine. "Une humanité menacée par le péril écologique, la crise économique et le processus de déchaînement des profits sur le monde, aggravant les inégalités et la guerre en Ukraine."
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