Reportage. Au centre-ville de Casablanca, Derb Omar, un marché asphyxié (1/2)
Les transformations urbaines qui touchent le centre-ville de Casablanca entravent son activité commerciale historique. Le marché de Derb Omar, fournissant la majeure partie du commerce de gros au Maroc, semble aujourd’hui menacé sans une solution concertée pour le déplacer.
Sur la Place de la victoire, au centre-ville de Casablanca, les embouteillages sont le lot quotidien des passants, commerçants et riverains. Précédemment provoqués par les grands taxis qui avaient l’habitude de stationner sur le boulevard Mohamed VI, ce sont aujourd’hui les travaux des deux lignes de tramway qui se rejoignent sur place, ainsi que les travaux d’embellissement et de circulation qui bouchent la place.

Destructuration du commerce
Ces travaux ont impliqué le rétrécissement des boulevards Mohammed VI et Oulad Ziane et certaines avenues comme Rahal Meskini, Mohamed Smiha et Abdelkrim Khattabi, où les espaces de stationnement ont été supprimés et où la largeur des trottoirs est inférieure à un mètre.
Résultats : la circulation aussi bien piétonne que des véhicules est entravée. Les nombreux camions qui avaient l’habitude de stationner aux abords de ces axes se sont déplacés là où ils trouvent de la place; que ce soit sur certains trottoirs ou dans les ruelles adjacentes. Des centaines de triporteurs, de camionnettes et de porteurs avec leurs charrettes ont pris le relais entre les endroits de stationnement et les commerces, ajoutant à l’encombrement habituel. Les travaux ont ainsi complètement déstructuré le commerce sur place et suscité la colère des commerçants et riverains.

"Nous n’avons pas de problèmes avec le tram ; au contraire, il modernise le quartier, c’est une solution écologique et qui devra permettre de réduire les nuisances sonores. Mais tout ça s’est fait sans consulter les commerçants. On ne nous donne aucune alternative concernant les changements qu’il y a, on nous laisse nous débrouiller", accuse Saïd Farah, secrétaire général de l’Association de l’Union des commerçants et professionnels de Derb Omar.
C’est justement cette absence de solutions qui fait que les problèmes se superposent dans l’une des zones les plus fréquentées de la capitale économique. Selon les professionnels, plus de 1.200 camions assurent quotidiennement le chargement et le déchargement des marchandises dans la zone commerciale. Moins de 25% de ces camions appartiennent aux commerçants ; le reste dépend de prestataires ou appartiennent aux fournisseurs qui, aujourd’hui, usent du "système D" pour continuer à travailler dans l’anarchie.

"Jusqu’à présent, aucune solution officielle n’a été mise en place, et nous n’avons pas non plus d’interlocuteurs", déplore Aziz Bounou, président de l’Association de l’Union des commerçants et professionnels de Derb Omar. "Nous avons proposé plusieurs solutions depuis les assises nationales du commerce, organisées à Marrakech en 2018, mais jusqu’à présent, rien de concret n’a été mis en place. Pire, ne savons plus à qui nous adresser tellement tous les intervenants se renvoient la balle."

Une problématique récurrente
"Les premières propositions de déplacement du quartier de Derb Omar ont été présentées dans les années 1990 avec la construction d’un centre commercial à Sidi Othmane, mais les commerçants ont refusé de suivre", affirme un ancien responsable de l’urbanisme à Casablanca ayant requis l’anonymat. Aujourd’hui, située aux abords du centre de maintenance du tram et du bus à haut niveau de service (BHNS), cette kissariat, construite sur un seul niveau, est toujours fermée. Les murs de la façade à la peinture jaunie commencent à s’effriter.
Et notre source d’ajouter : "Dans le schéma directeur de 2010, une zone logistique et commerciale a été définie à Mediouna avec un terrain de 33 ha. Toutefois, le projet n’a pas encore été mis en place."
En effet, un premier appel à manifestation d’intérêt à été lancé en 2015 pour créer un "Derb Mediouna" pour remplacer Derb Omar. Le projet, dont les travaux devaient être lancés en 2016 par Casa Aménagement pour un budget de 600 millions de dirhams, semble aujourd’hui en stand by. Les responsables de la ville affirment tout de même que ce projet est intégré dans le plan d’action communal 2021-2027 en tant que "priorité du Conseil de la ville de Casablanca", mais aucun calendrier de travaux n’a été précisé.

L’assiette foncière du projet a même été affectée à une zone industrielle, selon les dires des commerçants de Derb Omar interrogés à ce sujet. Ces derniers s’insurgent d’ailleurs de cette approche non concertée.
"Nous ne sommes pas des tuiles que l’on délogerait d’un coup de truelle et que l’on irait placer ailleurs", affirme Saïd Farah. "C’est un quartier commercial qui a plus de 100 ans et qui s’étend tout au long du boulevard Mohammed VI, depuis le quartier des Habous jusqu’au boulevard Mohammed V. Il est question de près de 10.000 commerces et 60 kissariats. On vend au gros la majorité des produits disponibles sur tout le Maroc", poursuit-il.
Aziz Bounou du renchérir : "La non-concertation avec les professionnels fait que les projets proposés ne sont pas adaptés à nos besoins. Nous avons une conception qui peut développer le commerce de gros à Casablanca et nous positionner, comme c’était le cas jusqu’à dernièrement, comme une vraie place commerciale africaine."
Un marché de gros à vocation africaine ?
Les représentants des commerçants voient grand. Ils s’inspirent du marché du commerce international Futian, dans la ville de Yiwu, en Chine, où ils ont l’habitude de s’approvisionner, ou encore du marché Murshid, à Dubaï, ou de celui de Kowloon à Hong-Kong. "Il nous faut un espace commercial et logistique qui s’étale sur une centaine d’hectares, connecté à l’autoroute et où peuvent s’installer les commerces mais aussi les banques, les hôtels, la douane..."
Les commerces de Derb Omar ne seront alors que des show-rooms et des espaces de vente au détail. On pourrait aussi y rassembler les commerçant de Garage Allal et Korea. Tous les dépôts seront rassemblés en un seul endroit, ce qui fluidifiera la circulation au centre-ville et perpétuera l’héritage du quartier. "En tant que commerçants, on est prêt à investir dans un espace pareil, mais c’est aux autorités de sécuriser le foncier", se prend à rêver Saïd Farah.
"Avant, les grossistes sénégalais et mauritaniens venaient à Derb Omar pour se sourcer. Aujourd’hui, ils préfèrent aller directement en Chine. Avec un marché structuré et connecté avec l’autoroute, on serait compétitifs. D’autant que de nombreux commerçants chinois sont d’ores et déjà installés à Derb Omar, dans une kissariat dédiée, et de plus en plus mettent en place des unités industrielles, notamment dans la chaussure, dont les produits peuvent être destinées à l’export", explique Aziz Bounou.

Les difficultés s’accumulent
Une projection future qui ne cache pas les difficultés actuelles. Car au-delà des travaux, la crise Covid est passée par là. Les commerçants contactés sont unanimes sur la baisse de leur chiffre d’affaires. "Avec les travaux et la circulation, les quantités achetées ont chuté. Nous fonctionnons beaucoup avec les applications de communication, ce qui est très différent d’un client qui vient sur place pour acheter. Nous envoyons les nouvelles collections, mais comme il ne s’agit que de photos, nos clients achètent le minimum", affirme Saïd Farah.
À cela s’ajoutent les séquelles du Covid. Beaucoup de commerçants ont subi la baisse de leur chiffre d’affaires, en plus de la rupture des chaînes de valeurs. Ainsi, la multiplication des périodes de fermeture a généré des stocks d’invendus et leurs lots de dettes fournisseurs. Par ailleurs, les restrictions de déplacement, en plus du changement des conditions commerciales des fournisseurs, ont ralenti l’activité. "Avant, nous avions beaucoup d’avantages, comme l’envoi d’échantillons et les avances exigées par les fournisseurs ne dépassaient pas 20%. Aujourd’hui, on achète sur catalogue avec une avance exigée de minimum 50% avant l’envoi de la marchandise. On est obligés de se déplacer plus souvent en Chine pour toute opération commerciale", explique un grossiste sur place.
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