Pr Larbi Zagdouni : “Il faut maîtriser la demande en eau dans son ensemble”
Les politiques publiques sont les principales lignes conductrices dans tous les secteurs. Le stress hydrique que traverse le Maroc n’y fait pas exception. Cette crise s'explique par une combinaison de facteurs, incluant la sécheresse et les changements climatiques, mais aussi par les choix stratégiques et les programmes agricoles découlant de ces politiques mises en œuvre depuis les années 1960, qui, en se concentrant exclusivement sur l’augmentation de l’offre en eau, ont négligé la gestion de la demande. Interview.
Les débats autour de la pénurie, exacerbée par la succession des années de sécheresse depuis 2018, ont souvent épargné les politiques de gestion de l’eau ainsi que les politiques agricoles. Or, celles-ci doivent faire l’objet d'une étude approfondie et de critiques constructives pour éviter de répéter les mêmes erreurs à l’avenir.
Dans ce cadre, Médias24 s’est entretenu avec le Pr Larbi Zagdouni, agro-économiste et ruraliste, ancien enseignant-chercheur au département des sciences humaines de l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II à Rabat, qui jouit d'une haute estime dans les milieux scientifiques.
Médias24 : Le récent rapport de l’IRES, auquel vous avez contribué, met en évidence le rôle des politiques publiques dans l’aggravation de la situation hydrique, des premières politiques des années 1960 au Plan Maroc vert (PMV) en 2008. Vous y incriminez des politiques ayant pour objectif d’augmenter l’offre en eau sans se soucier de gérer la demande. Pouvez-vous développer ce point ?
Pr Larbi Zagdouni : Au préalable, il est nécessaire de préciser que le rapport auquel vous faites référence est la synthèse des travaux de la journée de réflexion stratégique sur "L’avenir de l’agriculture au Maroc dans un contexte de la rareté structurelle de l’eau" que l’Institut royal des études stratégiques (IRES) a organisée le 28 février 2024.
Concernant la focalisation sur l’augmentation de l’offre en eau, elle était recevable pour la période fondatrice de la politique de l’eau lancée dans les années 1960. Du fait du caractère hautement aléatoire et aride du climat du Maroc, il était justifié pour le pays d’investir massivement dans la construction de barrages et dans les aménagements hydro-agricoles pour accroître ses capacités de mobilisation et de stockage de l’eau. L’objectif étant d’améliorer la couverture des besoins croissants du pays en eau potable et d’atténuer l’impact des aléas climatiques sur son agriculture en y développant l’irrigation.
Plus d’un demi-siècle après, cette option privilégiant l’augmentation de l’offre sur la maîtrise de la demande en eau prime toujours, alors même que le pays se trouve confronté à une crise hydrique des plus sévères de son l’histoire. La poursuite de cette option se manifeste cette fois-ci à travers la mise en œuvre de programmes de construction de nouveaux barrages, de stations pour le traitement des eaux usées, de stations de dessalement d’eau de mer et des eaux saumâtres, ainsi que la prospection de nouvelles ressources en eaux souterraines.
Or, force est de constater qu’au cours des quarante dernières années, l’agriculture marocaine a connu une évolution qui aurait dû alerter les responsables des secteurs en charge de l’eau, et de l’agriculture en particulier, sur la nécessité de contrôler l’usage des ressources en eau par ce secteur et de prendre les mesures nécessaires pour en maîtriser la demande.
En effet, le début de la décennie des années 1980 fut marqué par une succession d’années de sécheresses sévères, suivie de la mise en œuvre du Programme d’ajustement structurel (PAS) dans le secteur agricole. Programme dans le cadre duquel il sera procédé à l’abrogation d’une des dispositions fondamentales du Code des investissements agricoles (CIA) de 1969 : l’assolement obligatoire dans les grands périmètres d’irrigation.
L’année 1985 verra la création du Fonds de développement agricole (FDA) comme instrument d’incitation à l’investissement privé dans le secteur. De ce contexte émergera un certain engouement des agriculteurs, dans les grands périmètres d’irrigation comme en zones bour, pour l’exploitation des ressources en eaux souterraines pour l’irrigation de cultures de rente.
Cette tendance va prendre des proportions et des dimensions autrement plus dommageables avec la mise en œuvre, en 2008, du Plan Maroc vert (PMV). En effet, outre l’extension des superficies irriguées dans le secteur public, notamment autour des nouveaux barrages, et dans le cadre de l’extension des superficies des filières agricoles qu’il s’était fixé comme objectif de promouvoir, ce plan a subventionné, généreusement et sans discernement, la mise en irrigation...
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