RGPH 2024. Le géographe David Goeury analyse les dynamiques territoriales et socio-économiques au Maroc (Interview )
Le RGPH 2024 révèle une population de 36,8 millions d’habitants. Ce constat masque pourtant d’importantes dynamiques territoriales, où certaines zones urbaines et littorales se développent rapidement, tandis que de nombreuses régions rurales s’essoufflent. Derrière ces chiffres se dessinent les effets conjugués de la métropolisation, de l’irrigation, des politiques publiques et du changement climatique.
Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024 a révélé des mutations démographiques significatives au Maroc. Avec une croissance de 8,8% en dix ans, portant la population à 36,8 millions d’habitants, le pays poursuit sa transition démographique et urbaine. Toutefois, derrière ce constat global se cachent des dynamiques territoriales hétérogènes et contrastées.
Alors que certaines communes, notamment en périphérie des grandes villes, connaissent une explosion démographique, d’autres, en particulier dans les zones rurales isolées, enregistrent un déclin marqué. L’attractivité croissante du littoral atlantique et la métropolisation accélérée réorganisent la répartition de la population, tandis que certaines régions, notamment celles soumises à un stress hydrique ou à une faible diversification économique, peinent à retenir leurs habitants.
Si ces constats semblent évidents, ils ne sont en réalité que la conséquence visible de transformations profondes qui s’opèrent sous l’effet de facteurs structurels. Derrière ces évolutions se dessine une recomposition spatiale et socio-économique du pays, influencée par des éléments aussi variés que l’accès à l’eau, le développement des infrastructures, les politiques publiques et les mutations du marché du travail.
La croissance démographique est ainsi portée par des territoires bénéficiant d’investissements en irrigation, en industrie ou en logistique, tandis que le recul de certaines communes reflète une fragilisation due au changement climatique et à l’absence d’opportunités économiques. Cette polarisation croissante pose un défi majeur pour l’aménagement du territoire et la gestion des ressources, notamment face aux nouvelles pressions exercées par l’urbanisation rapide et les transformations du tissu productif.
Dans ce contexte, Médias24 s'est entretenu avec David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, dont les recherches portent sur les dynamiques territoriales et les mutations socio-spatiales. À travers cet entretien, Médias24 donne la parole à un expert dont l’analyse offre une nouvelle lecture des chiffres du RGPH 2024, permettant d’appréhender avec finesse les mutations du territoire marocain et leurs implications pour l’avenir.
Médias24 : Pourquoi la population a-t-elle progressé juste de 8,8% en dix ans ? Et qu'est-ce qui explique la concentration de la croissance dans certaines communes seulement ?
David Goeury : Le ralentissement de la croissance démographique vient principalement de deux facteurs. Le premier facteur est la chute de la fécondité, soit du nombre d'enfants par femme. Cette dynamique était en place en 2014. Le Maroc s'achemine vers la fin de sa transition démographique. Le deuxième facteur est le bilan migratoire négatif. Le Maroc reste un pays d'émigration. Il y a plus de Marocains qui quittent le Maroc pour s'installer, durablement ou non, à l'étranger, que d'étrangers qui s'installent au Maroc. Donc, la balance migratoire reste négative. Ce phénomène va se prolonger et assez rapidement la population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens.
Derrière cette augmentation de la population à l’échelle nationale se cachent des différences territoriales considérables. C'est pour cette raison que, dans ce travail, nous avons choisi de travailler à l'échelle la plus fine, c'est-à-dire celle de la commune.
La population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens
Les différences entre les communes, voire entre communes voisines, sont extrêmement importantes. Par exemple, à Casablanca, on voit la divergence entre une commune comme l’arrondissement d'Anfa, qui va perdre plus de 30% de sa population, et une commune de Bouskoura qui va augmenter de 95% en dix ans, ou de Dar Bouazza qui va doubler.
C'est un élément très important à avoir en tête, les divergences démographiques sont extrêmement fortes entre communes limitrophes, que ce soit dans le monde urbain ou dans le monde rural.
- Quel impact ont l’industrialisation et le développement des plateformes logistiques sur la croissance démographique des périphéries urbaines ?
- Les communes qui connaissent la plus forte croissance sont celles qui concentrent à la fois les infrastructures, les plateformes logistiques, les zones industrielles, mais aussi l'agriculture irriguée. Elles accueillent les nouveaux lotissements dédiés aux logements sociaux. Au Maroc, le découpage communal a amené à avoir de vastes communes considérées comme rurales en périphérie des villes. Elles constituent une importante réserve foncière à proximité des villes. Ces communes périphériques portent et concentrent la croissance démographique et, en même temps, ce sont celles qui sont au cœur de l'internationalisation de l'économie marocaine en accueillant les entreprises tournées vers l'export, que ce soit dans l'industrie ou dans l'agriculture qui profite des mêmes plateformes logistiques. Cette dynamique s’observe à proximité de Casablanca, de Rabat, de Kénitra mais aussi d’Agadir.
- Comment expliquez-vous la poursuite de la littoralisation le long de l’axe Safi-Tétouan ?
- Ce processus de littoralisation se fait avec un épaississement de plusieurs kilomètres vers l'intérieur des terres. Les préfectures et les provinces du littoral atlantique nord ont une croissance démographique plus rapide que le reste du territoire national, puisque cet axe va avoir une croissance démographique de plus de 14% en dix ans, contre 8,8% sur le reste du territoire national.
Quand on observe à l'échelle communale, on se rend compte que les communes qui ont la plus forte croissance au sein de ces provinces et préfectures ne sont pas celles qui sont forcément ouvertes sur la mer, mais les communes qui sont juste au second plan. C'est-à-dire les communes qui sont le long des nouveaux axes de transport puisque, en fait, les infrastructures autoroutières et ferroviaires sont implantées avec un recul de quelques kilomètres. Ces infrastructures jouent un rôle très important pour permettre l'installation des plateformes logistiques et des zones industrielles, et donc vont renforcer cet axe littoral en favorisant le développement des communes qui sont le long de ces axes de transport. La côte est de plus en plus réservée aux activités touristiques qui, par nature, n’amènent pas à une augmentation de la population résidente puisque les logements sont réservés à des personnes qui viennent en vacances.
Ce processus de concentration sur le littoral atlantique est discontinu au sud de Safi où seuls quelques pôles urbains ont une forte croissance démographique comme Agadir ou Dakhla. En revanche, la côte méditerranéenne à l’est de Tétouan connaît un déclin démographique. Ce ne sont pas tous les littoraux qui sont attractifs. Ce qui prédomine est l’importance de l’effet plateforme logistique bien plus que l’effet tourisme.
- Comment expliquez-vous les différences des dynamiques métropolitaines entre les capitales régionales?
- Cette dynamique illustre l’importance du processus de métropolisation. Les centres-villes des grandes capitales régionales connaissent un déclin démographique, notamment à Casablanca, Salé, Rabat et Marrakech. Ce sont en fait les quartiers périphériques de ces grandes villes qui connaissent une très très forte croissance démographique. Les centres-villes concentrent les administrations dans le cadre de la régionalisation avancée, et accueillent les services aux entreprises, surtout à Casablanca, Rabat et, dans une moindre mesure, à Tanger, Marrakech et Agadir. Or, ces centres-villes sont saturés.
En revanche, les communes périphériques, où le foncier est disponible, sont à même de recevoir les zones industrielles et les plateformes logistiques en périphérie des villes. De plus, les centres-villes ont connu un recul très important de leur population du fait des politiques de lutte contre l’habitat insalubre ou non réglementaire. Les ménages les plus précaires ont été poussés à s'installer dans des quartiers périphériques ouverts aux grands projets immobiliers de logements sociaux. Par conséquent, l’attractivité des métropoles s’observe dans la croissance de leurs périphéries avec les nouveaux emplois industriels et l’arrivée des ménages les plus précaires. C’est ce qui explique le recul démographique de Casablanca et la très forte croissance démographique des provinces de Nouaceur, Médiouna et Berrechid par exemple.
Ce phénomène s'observe aussi à des échelles plus petites avec des villes qui sont des chefs-lieux de province. La dynamique démographique n’amène pas à une augmentation de la population du chef-lieu de province, mais dans les communes périphériques, comme c’est le cas à Nador.
Cependant, cette dynamique démographique ne concerne pas toutes les capitales régionales et tous les chefs-lieux de province. Pour les régions peu attractives, la capitale régionale stagne, avec une croissance inférieure à la moyenne nationale comme dans l'Oriental. Oujda est une capitale régionale qui n'arrive pas à créer une dynamique en raison du ralentissement démographique de l'Oriental, seule région qui a perdu de la population en dix ans du fait de la fermeture de la frontière avec l'Algérie. On observe aussi une dynamique faible autour d'Errachidia et de Guelmim. Ces capitales régionales n’arrivent pas à créer de synergies avec leur territoire proche. Dans les provinces rurales subissant un recul démographique généralisé, les chefs-lieux de province sont emportés dans une dynamique de déclin comme Jerada ou Al Hoceima.
- Quelles sont les principales causes du recul de la population dans certains chefs-lieux de province comme Berkane ou Jerada ? Comment pourraient-ils inverser la tendance et redevenir attractifs ?
- Beaucoup de chefs-lieux de province connaissent un ralentissement, voire un déclin démographique.
Ces chefs-lieux jouaient un rôle de refuge pour des ménages ruraux. Sauf que l’absence de diversification économique limite la création d’emplois résidentiels qui sont liés à l'activité de l'administration provinciale et les emplois de services à la personne. Le défi est donc de pouvoir générer une certaine diversification économique.
L’exemple emblématique est celui des villes minières, comme Youssoufia, Benguérir, Jerada ou Khouribga. Le déclin de l'activité minière entraîne un fort déclin démographique, et malgré les politiques publiques de diversification, ce déclin est continu à Jerada.
Pour les chefs-lieux de province véritablement excentrés, comme Al Hoceima, malgré toutes les politiques publiques mises en place et un volontarisme politique marqué, les efforts ne suffisent pas à engendrer une véritable dynamique économique et démographique
62% des communes rurales sont en déclin démographique
- Vous soulignez que l’irrigation est un levier de croissance. Quelles sont les communes à en avoir le plus bénéficié ?
- Les communes rurales sont particulièrement dépendantes de l’accès à l’eau. 62% des communes rurales sont en déclin et, donc, la majorité des communes rurales perd de la population. Cependant, en dix ans, dans l'ensemble des communes rurales, il y a eu un gain de population. Une minorité de communes rurales attirent de nouveaux habitants. En dehors des communes rurales qui servent de réserve foncière au développement urbain, il faut souligner la polarisation de l'activité agricole la plus intégrée aux marchés internationaux dans des communes rurales qui ont un accès privilégié à l'eau. C'est particulièrement observable dans la région de Souss-Massa où l'on voit bien que les communes rurales de la province de Chtouka-Aït Baha, qui bénéficient d'un accès sécurisé à l'eau, sont en très forte croissance, alors que celles qui en sont exclues sont en déclin.
Par l’investissement continu dans l'irrigation (barrages, nappes, dessalement), on voit une concentration très importante de populations rurales. Cependant, la dernière étape qui est celle du dessalement change complètement l'approche agricole. Car la rentabilité de l’eau dessalée n’est assurée que par des entreprises agro-industrielles extrêmement performantes, très intégrées aux marchés internationaux qui associent serres, unités d'emballage, unités de transformation tournées vers l'export.
Elles organisent des complexes agro-industriels attirant une main-d'œuvre ouvrière qui a les caractéristiques non pas d'une main-d'œuvre rurale, mais bien urbaine, qui réside dans les nouveaux lotissements et qui accède à cette zone par transports collectifs. Il faut donc s’interroger sur la catégorie rurale, et plutôt se demander si on ne voit pas apparaître de nouveaux territoires agri-urbains avec une situation de dépendance démographique à l'eau.
Pour le reste du territoire marocain, du fait de la sécheresse structurelle, les communes qui n'ont pas accès à de nouvelles ressources en eau, qui n'ont pas d'extension de leur périmètre irrigué, connaissent un déclin démographique, même dans des périmètres irrigués historiques comme autour de Béni Mellal et Fqih Ben Salah. Les zones très lourdement impactées par la sécheresse comme l'Anti-Atlas ou le Haut Atlas occidental voient leur population s’effondrer. Les communes rurales entre Essaouira et Agadir ou celles qui sont au sud de Taroudant ont perdu jusqu'à 70% de leur population.
- Vous parlez de "réfugiés climatiques". Observez-vous déjà des migrations internes marquées vers les zones mieux dotées en ressources hydriques ? Quelle serait la réponse la plus urgente à mettre en place pour ces communes en déclin ?
- La question du réchauffement climatique est une question qui devient vraiment cruciale parce que cela crée des transformations extrêmement profondes. Et on voit bien que les régions de Sous-Massa et de Marrakech-Safi, qui sont en train de basculer d'un régime semi-aride vers un régime beaucoup plus aride, avec l'apparition ou le retour de réfugiés climatiques, comme dans les années 1980. La baisse continue de la pluviométrie, combinée à un effondrement démographique, crée un cercle vicieux conduisant à l’abandon progressif de ces territoires. L’absence d’infrastructures adaptées aggrave la situation.
En effet, lorsqu’il pleut, si aucune infrastructure de collecte de l’eau n’est mise en place et si l’aménagement du territoire n’intègre pas des dispositifs permettant de capter et de stocker cette ressource, l’eau ne s’infiltre pas efficacement. Elle engendre alors principalement des phénomènes d’érosion et de ravinage, rendant les précipitations particulièrement destructrices. Cela entraîne la dégradation des routes, des terrasses agricoles et d’autres infrastructures essentielles, renforçant ainsi ce cercle vicieux. On constate ainsi que les ménages n’ont pratiquement aucune opportunité d’emploi. Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant. Tous les actifs finissent par quitter ces territoires pour chercher du travail dans les grandes métropoles.
Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant
Dès lors, on peut établir un lien avec le changement climatique en considérant l’émergence de réfugiés climatiques internes. L’élaboration et la reconfiguration des politiques publiques deviennent alors particulièrement complexes, car elles nécessitent une nouvelle approche et d’importants investissements pour adapter ces territoires aux nouvelles conditions climatiques.
Souvent, ce qui est opéré, c'est une logique de l'abandon, parce qu'en fait, on va se dire, pour un État qui a des ressources limitées comme le Maroc, qui a de multiples défis, faut-il véritablement investir dans des territoires qui sont en pleine déprise démographique, alors qu'on a d'énormes besoins dans des territoires périphériques de grandes villes qui restent sous-équipés ? C'est un débat complexe. La deuxième difficulté est que, face au réchauffement climatique, il faut repenser tout le métabolisme territorial. Le manque d’eau change la relation aux végétaux et aux pratiques culturales.
Or, la déprise démographique accentue les logiques opportunistes de pastoralisme, qui ne sont pas du tout régénératives, mais qui vont prendre les ressources qu'il y a, et donc ne pas reconstruire un écosystème, mais tout simplement consommer. Dans les années 2010, plusieurs initiatives ont été mises en place sous l’impulsion du ministère de l’Agriculture. Toutefois, ces projets ont été profondément perturbés par l’intensification du stress hydrique.
Cela soulève une autre question essentielle : faut-il privilégier de grands projets intégratifs ou, au contraire, repenser l’adaptation des cultures en sélectionnant des végétaux capables de résister efficacement à ces conditions climatiques extrêmes ? Ce défi implique également un engagement accru des collectivités territoriales, des associations et des coopératives, qui doivent agir dans un contexte particulièrement contraignant.
Il s’agit donc d’un enjeu majeur qui nécessite une refonte des politiques publiques afin de préserver, autant que possible, une activité économique locale et le maintien des populations sur place. Faute d’une action adaptée, certaines localités risquent d’atteindre un seuil critique de dépopulation, au-delà duquel toute réinstallation devient pratiquement impossible.
- Votre analyse montre une hausse des résidents étrangers (148.152 en 2024). Pourquoi se concentrent-ils dans si peu de communes ? Et comment l’arrivée de travailleurs étrangers dans des zones agro-industrielles (ex. Aït Amira) impacte-t-elle la dynamique locale ?
- Le Maroc n’est pas un pays où il y a une forte immigration. Le Maroc est un pays très touristique, mais ce n’est pas pour autant qu’il va y avoir un afflux de résidents étrangers. L’idée qu’il y aurait peut-être, par des politiques fiscales attractives, un afflux d’étrangers qui s’installeraient au Maroc, n’est pas advenue. À Agadir et à Marrakech, qui sont de grands pôles touristiques et qui connaissent un très fort afflux de visiteurs, la population résidente étrangère reste faible. On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine.
La population étrangère au Maroc est extrêmement concentrée, puisque vous avez en fait 90% des résidents étrangers dans 63 communes. Donc, cela veut dire qu’on est vraiment dans une situation où vous avez 90% de la population étrangère dans moins de 2% des communes marocaines. La moitié des communes marocaines n’abritent aucun résident étranger. Les étrangers sont concentrés dans les pôles économiques principaux, notamment à Casablanca et Rabat.
On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine
Maintenant, le nouveau phénomène, et c’est l’une des informations importantes sur les communautés étrangères au Maroc, c’est l’apparition d’une nouvelle catégorie : la main-d’œuvre étrangère, ouvrière, agricole, africaine qui vient s’installer dans les nouveaux périmètres irrigués. On l’observe aussi bien à Dakhla que dans la région de Souss-Massa, dans la province de Chtouka-Aït Baha. Et c’est vrai que c’est extrêmement important de savoir qu’il y a plus d’étrangers résidents dans la commune rurale d’Aït Amira qu’à Agadir.
On voit donc une main-d’œuvre étrangère venir alors que, dans le contexte du taux d’emploi au Maroc et du taux de chômage, on a quand même une population qui a un fort niveau de chômage et un faible taux d’activité, notamment féminin. Cela signifie que ces emplois ne sont pas couverts parce que, peut-être, il y a encore des questions de pénibilité, des questions d'accès au logement. C'est-à-dire qu'on voit bien que beaucoup de Marocains et Marocaines sont quand même à la recherche d'emplois de qualité, et donc des emplois qui sont peut-être moins pénibles, moins exposés aussi aux pesticides et autres produits. Et puis surtout, on est dans une expansion très rapide du périmètre urbain, alors que les infrastructures de logement ne suivent pas forcément.
Donc on reste quand même dans des quartiers réglementaires, mais il n'y a pas du tout des aménités urbaines, il n'y a pas tous les services urbains. Donc, à partir de ce moment-là, les ménages marocains vont privilégier d'être dans des villes plus équipées, où il y a plus de services à la scolarité, à la santé, etc. Alors qu'une communauté qui va pour essentiellement travailler dans l'agriculture n'aura pas les mêmes horizons d'attente.
Cette main-d’œuvre étrangère s’inscrit dans une nouvelle logique. La région était marquée par un fort passage de population étrangère africaine qui avait pour objectif principalement la migration vers l’Europe. Ces personnes allaient travailler de façon temporaire au Maroc pour payer leur passage vers l’Europe. Or, cette population s’est installée. C’est-à-dire qu’elle ne pense plus à un passage immédiat, elle se projette comme une communauté qui s’implante dans la région. Et c'est très nouveau. Surtout quand c'est dans une commune rurale qui n'est pas du tout adaptée. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de services consulaires, même les autorités locales ne sont pas du tout préparées, et il n'y a pas d'organisation communautaire.
Quand vous êtes dans une grande ville, il y a des consulats, des associations de résidents étrangers, donc une organisation communautaire. Se pose alors la question de l'intégration. Du fait de la concentration de ces populations ouvrières agricoles venant d'Afrique centrale ou d'Afrique de l'Ouest, il y a des tensions intracommunautaires, or les autorités sont un peu démunies, parce qu'elles doivent trouver des modalités de discussion, de compréhension des tensions qui traversent ces populations.
- Quelles stratégies concrètes pourraient stabiliser ou revitaliser les communes rurales isolées ? Et comment anticiper l’avenir de ces zones en déclin démographique et éviter la polarisation extrême autour des grandes villes ?
- C'est assez facile de développer et de concentrer des projets dans des pôles dynamiques, il y a beaucoup d'interlocuteurs, beaucoup de parties prenantes et, en plus, ce sont des projets qui sont considérés comme gagnants parce qu'ils permettent une intégration accélérée de l'économie marocaine à l'économie internationale, et ce sont en plus des activités d'export qui permettent aussi de gérer le problème de la balance commerciale qui est structurellement déficitaire. Donc on voit bien qu'il pourrait y avoir cette tentation, dans de nombreuses situations, d'accentuer cette polarisation et, en fait, d'abandonner les zones rurales en misant sur le fait que les gens se déplacent pour accéder aux emplois. Alors, pourquoi est-ce que c'est un problème ?
En premier lieu, la polarisation engendre une compétition entre toutes les activités. Cela crée une forte tension foncière, car il y a une concurrence entre les activités agricoles irriguées, les activités industrielles, les plateformes logistiques et la question du logement. En second lieu, l'intégration économique du Maroc à la mondialisation se fait par des gains de productivité. Autrement dit, lorsque le Maroc bénéficie de son intégration, c’est principalement grâce aux gains de productivité, que ce soit dans l'industrie ou dans l'agriculture. Même les nouveaux périmètres irrigués, mis en place avec le dessalement, sont conçus pour offrir des gains de productivité élevés.
Ils intègrent un haut niveau technologique et nécessitent, bien sûr, toujours une main-d'œuvre, notamment parce que les cultures concernées sont souvent fragiles. Toutefois, ces systèmes s'inscrivent dans une dynamique de très haute productivité avec finalement une faible création d’emplois. C'est ce qui explique pourquoi la création d’emplois reste insuffisante par rapport à la demande et à la jeunesse de la population. La jeunesse périurbaine souffre d’un très fort taux de chômage.
Il faut donc réinventer de nouvelles logiques territoriales, avec de nouveaux métiers qui doivent aussi prendre en compte la question de la transformation climatique du territoire. C'est-à-dire qu'il y avait historiquement dans toutes ces communes rurales qui gardaient la population, des travaux de petite hydraulique, de terrassement et d'aménagement qui permettaient de se saisir de la moindre opportunité de pluviométrie. Et on voit que tous les territoires marocains ont été façonnés dans la moyenne montagne, la haute montagne, par ces travaux qui permettent de se saisir de la moindre opportunité climatique.
Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l'arboriculture par exemple, qui crée peu d'emplois, de surcroît saisonniers
En privilégiant les grands aménagements sur les petits aménagements, les nouvelles technologies sur les technologies historiques qui permettaient de faire face aux aléas climatiques, ces logiques ont été occultées. Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l'arboriculture par exemple qui crée peu d'emplois, de surcroît saisonniers.
Il faut s’inspirer des activités historiques qui étaient des politiques de soins des territoires à long terme. On voit que les rares communes rurales isolées qui ont connu un accroissement démographique sont celles qui ont su concilier ces logiques avec une attractivité touristique. Or, cela nécessite des investissements différents, sans doute en faisant davantage confiance aux logiques coopératives, aux logiques associatives, que par la logique de marché donné à une entreprise. Parce qu'en fait, quand on promeut l’aménagement du territoire par des marchés publics privilégiant des entreprises, celles-ci font leur travail, puis s'en vont ; elles ne créent pas de dynamique d'apprentissage locaux par rapport à cette question environnementale. Elles ne se sentent pas responsables du territoire.
Cette refonte des politiques territoriales rurales nécessite un financement important, et c'est une question cruciale. Pour développer une véritable politique face aux enjeux du réchauffement climatique, de l'adaptation et de la modération, il est essentiel que le Maroc puisse accéder à des financements internationaux. Car, en ce qui concerne les finances publiques, dans une logique d'équité, la priorité doit être accordée aux nouvelles populations périurbaines qui sont elles aussi très vulnérables aux chocs exogènes.
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