Comment le nombre d’avortements clandestins a diminué de 50% au Maroc (Pr Chafik Chraibi)
Les avortements clandestins ont reculé de moitié depuis la multiplication des arrestations de médecins qui pratiquaient ce type d’opérations, selon le président de l’Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin. Dans ce contexte répressif, le Pr Chafik Chraibi affirme qu’un nombre croissant de femmes optent pour la pilule du lendemain, en vente libre au Maroc, ou encore pour des comprimés abortifs disponibles sur Internet au marché noir, quitte à se mettre en danger, faute d’assurance sur leur traçabilité.
"Depuis le début des arrestations en 2018 de plusieurs médecins et de leur personnel qui avaient été accusés de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse illégales, notre association a constaté une baisse sensible du nombre d’avortements clandestins par aspiration", nous révèle le Pr Chafik Chraibi. Le président de l’Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (AMLAC) expose les conséquences de ce contexte répressif qui a fait passer de 3.000 DH à plus de 6.000 DH le coût d'une telle opération dans les rares cabinets médicaux qui continuent à les pratiquer.
"Au moins 100.000 avortements clandestins évités chaque année par l’automédication"
Selon ce fervent opposant aux avortements clandestins, la nouvelle donne judiciaire a poussé de nombreux médecins à refuser ces actes et, de facto, les femmes concernées à recourir à d’autres solutions pour mettre un terme à leur grossesse.
N’ayant d’autre choix pour des raisons personnelles qu’il ne nous appartient pas de juger, les femmes ont en effet, depuis cette époque, de plus en plus recours à l’automédication, soit autorisée, soit illégale, pour avorter sans l’aide d’un médecin ou, pire encore, d’une faiseuse d’anges.
La généralisation de cette pratique aurait, selon notre interlocuteur, permis de faire baisser de 50% le nombre annuel d’avortements clandestins, estimé entre 220.000 et 292.000, soit un minimum de 100.000 interruptions volontaires de grossesse en moins chaque année.
Ruée vers les contraceptifs d’urgence autorisés au Maroc
Informées par leur gynécologue ou par le bouche-à-oreille, un nombre croissant de femmes ont ainsi opté pour la pilule du lendemain qui, comme son nom l’indique, est un comprimé qui se prend à l'issue d'un rapport sexuel non protégé pour éviter une grossesse non désirée.
Vendue en pharmacie sans ordonnance, elle permet à une femme qui n'a pas encore ovulé d’arrêter de façon instantanée son ovulation et, par conséquent, de ne pas tomber enceinte.
"Si l’ancienne pilule appelée Norlevo était efficace jusqu’à vingt-quatre heures après un rapport sexuel, l’Ellaone, qui est disponible depuis plus récemment dans nos pharmacies, est non seulement quatre fois plus efficace, avec un taux de réussite de 99%, mais a également une durée d’action plus longue qui peut atteindre cinq jours", explique le gynécologue, tout en tenant à préciser que leur efficacité diminue au fur et à mesure que l'on s’éloigne du moment du rapport.
Ainsi, la généralisation des contraceptifs d'urgence est à l’origine d’une diminution importante du nombre d’avortements clandestins.
Le marché noir des pilules abortives est en pleine expansion sur internet
Et d’ajouter que les femmes enceintes ayant dépassé le délai d’utilisation de ces pilules sont de plus en plus nombreuses à tenter de se procurer des comprimés abortifs interdits au Maroc, alors qu’ils sont en vente libre dans les pharmacies à l’étranger, y compris dans plusieurs pays africains.
Si, au départ, son indication était de traiter les ulcères de l’estomac, les médecins ont découvert que le Cytotec provoquait aussi des contractions utérines et arrêtait les grossesses jusqu’à dix semaines,
Utilisé ensuite dans les hôpitaux pour stopper les hémorragies des femmes enceintes, ce produit qui entraîne une contraction importante de l'utérus a permis de réduire de deux tiers la mortalité maternelle, qui est passée de 332 décès pour 100.000 naissances à 50 décès annuels pour 100.000.
"Révolutionnaire, le Cytotec, prescrit dans les maternités pour traiter les hémorragies de la délivrance, a vu son usage détourné au Maroc après des fuites dans les hôpitaux où s’est organisé un énorme trafic lucratif", révèle le Pr Chafik Chraibi. Il précise que les femmes sont obligées de payer deux comprimés à 2.000 DH au marché noir, alors qu’une boîte de 30 pilules coûte 100 DH à l’étranger.
Hormis cette pilule miracle, les médecins ont également découvert qu’un deuxième médicament nommé Artotec, qui était utilisé au départ pour traiter de fortes douleurs rhumatismales, avait aussi des vertus abortives en provoquant des contractions utérines menant à l’expulsion du fœtus.
En vente libre sans ordonnance au Maroc, ce produit avait été retiré de toutes les pharmacies dès que les autorités avaient découvert qu'il était utilisé illégalement pour avorter.
Et de conclure que, comme pour le Cytotec, les femmes souhaitant avorter se le procurent au marché noir sur internet à un prix démesuré, sans aucune garantie de traçabilité, et avec des conséquences qui peuvent s’avérer très dangereuses pour la santé des utilisatrices.
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