Les visages cachés de la dépendance : portraits de Marocains ordinaires face à l’extraordinaire combat
Dans les couloirs feutrés des cabinets de psychiatrie, les visages de la dépendance défilent. Discrets, ordinaires, mais porteurs d’une souffrance profonde. À travers des portraits anonymisés de patients suivis dans un cabinet psychiatrique à Casablanca, cet article propose une plongée humaine et clinique dans la réalité des addictions au Maroc. Il met en lumière des parcours souvent silencieux, mais profondément révélateurs.
Au Maroc, comme ailleurs, les addictions touchent toutes les couches de la société. Elles ne sont ni une faiblesse morale, ni une déviance volontaire. Ce sont des maladies multifactorielles, qui enferment des individus dans une spirale dont il est difficile de sortir seul.
En tant que psychiatre addictologue, j’ai accompagné de nombreuses personnes dans ce combat. Voici quelques portraits anonymisés, pour incarner une réalité trop souvent ignorée.

Portraits de la dépendance
>Amina, 28 ans – L’illusion douce des benzodiazépines
Jeune cadre dynamique, Amina avait recours aux anxiolytiques pour "tenir le coup" au travail. Ce qui devait être une solution temporaire est devenu une dépendance invisible. Les insomnies, les tremblements et les crises d’angoisse ont remplacé le réconfort initial. Ses proches, ne voyant rien, ont pensé à une dépression passagère. Il a fallu plus de trois ans avant qu’elle ose consulter.
>Karim, 35 ans – La banalisation du cannabis
Au Maroc, près de 6% des jeunes consomment du cannabis régulièrement¹. Karim, lui, avait commencé à 16 ans. "Tout le monde fumait", disait-il. Vingt ans plus tard, il ne reconnaissait plus son propre visage dans le miroir : perte d’emploi, isolement, crises de panique. Il croyait encore que le cannabis était "moins grave que l’alcool". La psychothérapie a d’abord déconstruit ces idées, avant de reconstruire un projet de vie.
>Mehdi, 42 ans – Les jeux d’argent, l’autre addiction silencieuse
Mehdi a découvert les jeux en ligne lors d’un congé maladie. Très vite, il a parié plus que ce qu’il pouvait se permettre. Les dettes se sont accumulées, et avec elles la honte, les mensonges et l’éloignement familial. Les jeux d’argent pathologiques touchent environ 1 à 2% de la population générale², mais sont rarement diagnostiqués. La thérapie l’a aidé à reprendre confiance et à renouer avec ses proches.
>Youssef, 17 ans – Prisonnier des écrans
Youssef passait ses nuits à jouer en ligne. Son sommeil, son humeur, ses études : tout a sombré. L’addiction aux écrans est aujourd’hui une préoccupation croissante, notamment chez les adolescents³. Le dialogue avec ses parents, suivi d’une prise en charge structurée (psychoéducation, sevrage numérique progressif), a permis un retour progressif vers la réalité.
La dépendance au Maroc : une réalité préoccupante
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les troubles addictifs touchent environ 5,4% de la population mondiale⁴. Au Maroc, les données sont plus fragmentaires, mais les études disponibles indiquent :
- Une consommation régulière de cannabis chez près d’1 jeune sur 15¹
- Une prévalence de l’usage nocif d’alcool sous-estimée en raison du tabou⁵
- Une montée inquiétante des addictions comportementales (jeux, écrans, achats compulsifs)³
- Moins de 0,5 psychiatre pour 100.000 habitants au Maroc⁶
Les structures spécialisées sont encore rares. Beaucoup de personnes souffrent en silence, faute de prise en charge accessible, ou par peur du jugement social.
Briser le silence : une responsabilité collective
La dépendance est une maladie. Elle touche l’humain dans sa fragilité, sa solitude, mais aussi dans sa capacité à rebondir. Le traitement repose sur une approche globale : psychothérapie, soutien familial, parfois traitement médicamenteux.
Mais il faut surtout oser parler, écouter sans juger, accompagner sans culpabiliser. C’est dans la relation, dans le lien thérapeutique, que commence souvent la guérison.
Un chemin de reconstruction
Chacune de ces histoires est une victoire en devenir. Derrière chaque dépendance, il y a une personne. Un passé. Une souffrance. Mais aussi une force insoupçonnée.
Notre rôle, en tant que professionnels de santé, parents, enseignants ou citoyens, est de tendre la main. D’ouvrir des portes. Et de rappeler qu’il est toujours possible de s’en sortir.
Références :
1. Enquête nationale sur les comportements de santé des jeunes – ONDA Maroc, 2022
2. Petry NM. Pathological Gambling: Etiology, Comorbidity, and Treatment. American Psychological Association, 2005
3. Kuss DJ & Griffiths MD. Internet Addiction in Adolescents: A Review of Empirical Research. Int J Ment Health Addict, 2012
4. World Health Organization. Global Status Report on Alcohol and Health, 2018
5. Belghazi T. L’alcool au Maroc : usages, risques et regards sociaux, Revue Aswat, 2021
6. Atlas de la santé mentale – OMS Maroc, 2021
Contact auteur :
Pr Youssef El Hamaoui
Psychiatre – Addictologue – Professeur de psychiatrie à Casablanca
Site : https://addictions.ma
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