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Elections 2026

Législatives 2026. Coupe du monde, pouvoir d’achat, jeunesse… Les clés du scrutin (David Gœury)

ENTRETIEN 2/2. Pouvoir d’achat, emploi, abstention, fracture territoriale… Derrière l’enjeu logistique du Mondial 2030, les élections législatives de 2026 s’annoncent. Quels sont les enjeux, les clés et les thèmes de cette campagne qui a déjà commencé ? Un décryptage de David Gœury.

Entre inflation, pouvoir d'achat, éducation, jeunesse désabusée, et coupe du Monde, voici les clés du scrutiin législatif de 2026.
Les couches moyennes urbaines sont fortement abstentionnistes
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Le 19 mai 2025 à 16h21 | Modifié 19 mai 2025 à 17h17

À près d'une année des législatives de 2026, la classe politique s’interroge : sur quoi les électeurs marocains vont-ils vraiment voter ? À première vue, les grands enjeux du prochain mandat semblent déjà dessinés : pilotage du projet Coupe du monde 2030, climat, compétitivité industrielle… Mais la réalité du terrain électoral est bien plus fragmentée, entre inflation persistante, désengagement massif des jeunes urbains et défiance à l'égard des partis.

Après la première partie de l'entretien avec le géographe et chercheur à La Sorbonne, David Gœury, qui portait sur le découpage électoral à la lumière des résultats du recensement, voici la suite de cet entretien consacrée aux clés du scrutin.

Législatives 2026. Coupe du monde, pouvoir d’achat, jeunesse… Les clés du scrutin (David Gœury)

David Gœury

Médias24 : À votre avis, quels vont être les principaux thèmes ou les principaux points sur lesquels les élections législatives 2026 vont se jouer ? C’est une question que beaucoup se posent.

David Gœury : En amont, la question de la participation électorale et de la mobilisation des électeurs se pose.

Comment se mobilisent les électeurs marocains ?

Sur le plan thématique, l’agenda Coupe du monde 2030 s’impose à tous les partis du gouvernement. L'organisation d'un tel événement planétaire est toujours, pour les États qui l'organisent, un moment de très forte mobilisation sur les questions d'infrastructures, de partenariats, d’image...

Ainsi, le gouvernement qui sera élu en 2026 aura comme agenda prioritaire l'organisation du Mondial de football. Et ce ne sera pas uniquement une affaire sportive, mais intersectorielle.

Entre agenda global et urgences locales

Ensuite, il y a les défis stratégiques. C'est-à-dire qu’il y a en arrière-plan des questions qui ne sont pas liées à un mandat, telles que le réchauffement climatique qui a des effets accélérés sur le territoire marocain, notamment sur les régions Souss-Massa et Marrakech-Safi qui basculent d’une situation semi-aride à aride, ainsi que les profondes transformations de l'industrie qui lient énergie, compétitivité et emploi, comme l'automobile et l’aéronautique. Ces secteurs nécessitent des investissements et une vision sur la longue durée.

Ce sont des choses qui ne sont pas forcément au cœur des questionnements des électeurs et des électrices, mais qui vont de facto mobiliser le gouvernement, avec de gros investissements et des négociations concernant les financements ou les investisseurs.

Ce sont donc des questions qui s'inscrivent dans des temporalités très longues.

Inflation et pouvoir d’achat : un déclassement qui s’invite dans l’isoloir

– Et quel est le lien avec l'élection ?

– Les électeurs et les électrices votent surtout à l'aune de leur situation personnelle : l'emploi et le pouvoir d’achat. En 2021, les thèmes étaient la question de l'emploi, l'éducation et la formation, ainsi que la santé. Ces trois questions cruciales étaient centrales pour les électeurs urbains depuis 2011.

L'emploi et l'éducation sont extrêmement liés. Les ménages et surtout les jeunes Marocains et Marocaines ont bien conscience que l'intégration de filières de formation – comme la diplomation de qualité, la formation professionnelle de qualité – amène à de bons emplois. Ainsi, toute la question est la réussite scolaire et l'accès à ces bons emplois. On le voit d’ailleurs pour les lauréats des écoles d'ingénieurs, de la formation professionnelle de techniciens liés à des structures industrielles de proximité, que ce soit l'automobile, l'aviation ou autre…

Les bons emplois restent concentrés sur les axes autoroutiers A1 et A5, grosso modo, de Safi à Tanger, en passant par Rabat et Casablanca

En revanche, celles et ceux qui échouent, qui n'arrivent pas ou ne se maintiennent pas dans le système scolaire savent qu'ils sont de plus en plus menacés par le chômage et les mauvais emplois.

On constate donc un fossé qui ne fait que s'accentuer entre celles et ceux qui intègrent les postes enviables, que les jeunes appellent la "Team Morocco", et ceux qui n'arrivent pas et qui se retrouvent de côté et disent qu'ils sont dans la "Team Maghreb", c'est-à-dire celle qui est tenue à l'écart de la croissance économique.

Là, cette pression sur la formation et la possibilité d'accéder à des bons emplois, elle n'a fait qu'augmenter depuis 2021. Cette divergence de trajectoires est croissante et prend une dimension territoriale. Il y a beaucoup de villes moyennes, de communes rurales, de quartiers excentrés qui se trouvent complètement à l'écart de cette dynamique d'emploi.

Prenons par exemple l'Oriental, exception faite du sud des deux communes de Bouarg et Selouane qui sont tirées par le projet Nador West Med. Il n'y a pas de création d'emplois de qualité. L'Oriental est lourdement frappé par la déprise de l’activité et le marasme économique. Cette situation concerne même des villes comme Meknès et Fès, où l’activité qui est générée n’est pas suffisante face à la demande d’emplois des jeunes. Les bons emplois restent concentrés sur les axes autoroutiers A1 et A5, grosso modo, de Safi à Tanger, en passant par Rabat et Casablanca. Malgré l’autoroute A2, la dynamique économique s’arrête pour l’instant à Tiflet, obligeant le gouvernement à s’engager fortement au profit de Fès et de Meknès.

La question de l'emploi de qualité et de la formation de qualité reste donc centrale… Mais cette question est désormais devancée par celle de l’inflation et du pouvoir d’achat.

L'inflation a touché les catégories les plus dépendantes des prix du marché. Comme il y a un contexte de réchauffement climatique et d'effondrement de la petite agriculture familiale dans de nombreuses localités, désormais même les ménages qui avaient jusque-là une certaine autonomie ont été affectés par l’inflation, comme les ménages urbains d’ailleurs.

La classe moyenne urbaine est très affectée par l’inflation, et la frange la plus modeste s’est appauvrie, ayant le sentiment d’un déclassement très fort par rapport aux ménages qui ont profité des nouvelles aides sociales. Cette classe moyenne a renoncé à consommer des produits alimentaires qui étaient entrés dans son quotidien comme la viande rouge, le poisson, mais également le poulet.

Cette inflation va véritablement discréditer la parole politique, comme il est possible de l’observer dans de nombreux pays, par exemple lors des dernières élections aux États-Unis. Est-ce que les aspects moraux, tels que la lutte contre la corruption, le conflit d'intérêts, vont surgir ou pas ?

C’est un sujet toujours présent et fortement relayé sur les réseaux sociaux, depuis le boycott de 2018. Les partis politiques de l’opposition posent la question de la responsabilité vis-à-vis de la situation économique générale, comme on l’a vu dans les débats sur le marché du poisson, des viandes rouges, etc. C’est un sujet particulièrement sensible et potentiellement inflammable, car à même de catalyser les frustrations profondes des ménages marocains. C’est aussi un point de tension entre les partis de la coalition.

– Pourriez-vous nous donner l'essentiel de ce que serait une typologie de l'électorat au Maroc ? Il y a historiquement un électorat urbain et un électorat rural ; quelle est la différence entre les deux ?

– La différence, c'est la notion du problème de l'ancrage.

Beaucoup de ruraux veulent conserver un lien privilégié avec leur commune d'origine, ce qui expliquait le fait que beaucoup de gens qui habitaient les grandes villes comme Casablanca ne votaient pas dans la circonscription de résidence principale, mais votaient dans leur village d'origine.

Lors des dernières élections de 2021, on a observé des taux d'inscription dans les villages qui étaient particulièrement forts, dépassant les 90%, et une mobilisation électorale extrêmement importante le jour du vote. Cet électorat vit en ville, mais reste profondément attaché à sa commune rurale d'origine pour s’assurer de disposer d’un contact direct avec le conseil communal. Ce hiatus est de plus en plus important entre un électorat urbain qui reste très attaché au village, alors que ce même village se vide de sa population résidente année après année.

– Et l'urbain alors, quelles sont ses caractéristiques ? L'urbain qui n'a pas d'attache rurale…

– Il y a dans les villes un électorat militant, historique, socialisé politiquement autour d'idéologies politiques pour forger des identités partisanes : celles de gauche, à vocation socialiste, comme le PPS ou l’USFP, ou à référentiel islamique avec le PJD, ou à vocation économique de droite libérale. La généalogie des partis réalisée par Tafra a démontré un vrai clivage droite-gauche.

On avait ces forces-là, mais après, on a observé un épuisement de ce militantisme.

L’épuisement du militantisme de gauche a commencé dans les années 2000 du fait de la participation aux coalitions gouvernementales sans arriver à imposer son agenda politique, mais aussi d'une absence de renouvellement générationnel.

Il n'a pas connu de nouveau souffle malgré des tentatives après 2011. Les élections de 2021 n’ont pas permis de voir apparaître une réelle dynamique, ce qui a laissé un électorat orphelin, qui ne se reconnaît pas dans des partis dont l’appareil est aujourd’hui extrêmement contrôlé et qui ne se retrouve pas dans les projets politiques proposés. Le déclin est lié à la fois au désengagement de militants historiques de gauche et à l'absence d'engagement des jeunes qui ont des sensibilités de gauche.

En deuxième lieu, citons l'engagement très fort mené par la mouvance islamiste qui, en 2011-2016, était la seule qui arrivait à mobiliser sur un programme, avec un réseau de militants très dense. Mais, ces militants ont été extrêmement déçus par la séquence 2016-2021, leur désengagement a été extrêmement fort en 2021, de nombreux militants historiques se sont abstenus de voter. Cette catégorie militante est la plus à même d'apparaître aux élections législatives de 2026, et notamment dans un vote de contestation de ce qui s'est passé sur le mandat de 2021-2026. Elle se remobilise régulièrement dans la rue, notamment sur la question de Gaza, et reste très active sur les réseaux sociaux.

L'électeur urbain majoritaire, c'est l'abstentionniste

– En 2021, il y a eu concomitance des scrutins locaux et législatif, et le PJD s’est effondré…

– En 2021, ce qui était rédhibitoire, c'étaient l'incompétence et l'incurie des présidents de commune PJD qui avaient dirigé les villes durant six années. Les militants du PJD ont voulu sanctionner la direction du parti et une génération qui cumulait mandats locaux et nationaux sans savoir comment saisir cette opportunité.

En 2026, il y aura seulement les législatives. On verra si les figures connues reviendront pour briguer des sièges de députés, ou si le PJD va miser sur une nouvelle génération. La surprise sera d’autant plus forte qu’en 2021, le recul du PJD s'était fait étape par étape, élection après élection. D'abord, les élections professionnelles, les syndicales, puis ensuite la mobilisation pour les élections communales.

Le troisième profil militant s'inscrit, lui, dans une logique libérale, entrepreneuriale, qui concerne les personnes qui sont les gagnantes actuelles des transformations économiques marocaines. Celles et ceux qui ont des salaires élevés, qui ont des opportunités économiques, et qui sont les plus proches des partis de la majorité actuelle. Cependant, démographiquement, ils sont moins nombreux que les autres catégories et, surtout, divisés entre plusieurs forces politiques (RNI, PAM et Istiqlal) ; et ce sont eux qui vont devoir choisir s'ils sont prêts à défendre le bilan des cinq dernières années. Or ce n’est pas un profil qui fait campagne et s’engage sur le terrain.

Enfin, en quatrième lieu, l'électeur urbain majoritaire, c'est l'abstentionniste : l'électeur désabusé. Cette catégorie représente l'écrasante majorité des urbains, plus des deux tiers de l’électorat potentiel dans certaines circonscriptions. Ils peuvent dépasser les 80% des électeurs urbains. Il apparaît très peu probable qu’ils se mobilisent en 2026 si l’offre électorale reste la même. Le taux de participation risque d’être très faible.

Jeunes, femmes, urbains : les angles morts de la politique marocaine

– Donc, vieillissement de l’électorat et des militants historiques, jeunes complètement désabusés, faible engagement politique, forte abstention dans les villes…

– Tout le monde dit qu'il faut faire campagne auprès des jeunes. Mais, dans les faits, ils sont exclus des politiques publiques. Ils subissent un taux de chômage très élevé, ce qui traduit vraiment l'insatisfaction, et les structures politiques de mobilisation ne sont pas vraiment à leur écoute. Ils accèdent très peu aux instances de décision, et il n’y a eu aucune politique d’envergure à leur bénéfice. Par conséquent, ils sont très critiques des structures partisanes.

Dans les villes, on observe un intérêt politique au moment des études supérieures, qui vont correspondre avec la socialisation politique. Cet intérêt va se traduire souvent par de fortes déceptions et, de fait, un éloignement du politique jusqu'à un âge qui va être un retour d'engagement qui se fait dans la quarantaine ou la cinquantaine.

L'entrée des électeurs urbains dans le vote se fait autour de 40 ans. C'est autour de cet âge que l'on observe un pic d'inscription.

– Est-ce qu'il y a un comportement spécifique des femmes au niveau du vote ?

– Ce sujet est complexe. Nous manquons de données quantitatives solides permettant de comparer l'électorat féminin et l'électorat masculin.

Des travaux ont été menés en 2021 uniquement sur les jeunes. L’une des tendances actuelles qui s’observent au Maroc comme dans de nombreuses parties du monde est que les jeunes femmes apparaissent plus progressistes que les jeunes hommes. Les jeunes femmes sont plus optimistes du fait d’un accès plus important aux études secondaires et supérieures, même si elles souffrent ensuite d’un taux de chômage extrêmement élevé. Mais, là encore, les femmes restent fortement marginalisées politiquement.

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Le 19 mai 2025 à 16h21

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