Le HCP publie des données très attendues sur le secteur informel
Voici une synthèse des principaux résultats de l’enquête nationale sur les unités de production opérant dans l’informel en 2023/2024 publiée par le HCP.
- Deux millions d'unités de production concernées, un chiffre d'affaires global de 527 milliards de DH en 2023.
- 85,5% d'entre elles sont constituées d'une seule personne.
- 2,53 millions d'emplois.
- Près de la moitié dans le commerce.
- Une concentration dans les grandes villes.
- 13,6% de la valeur ajoutée nationale en 2023.
L'informel, c'est l'économie invisible. Par définition, il se situe généralement loin des radars. Il s'agit des unités de production qui ne tiennent pas de comptabilité.
C'est un domaine qui est entouré de flou, d'incertitudes, d'approximations. Les chiffres du HCP utilisent la méthode de l'enquête, c'est-à-dire un échantillon de base, en l'occurrence plus de 12.000 unités. Cet échantillon exclut toutefois deux secteurs poids lourds de l'informel: l'agriculture et l'illicite (contrebande, fraude fiscale, activités illicites de diverses natures...). De sorte qu'il faut considérer les chiffres comme des indicateurs de la situation non pas de la totalité de l'économie, mais seulement de l'économie hors agriculture et hors activités illictes.
Combien sont-elles au total, ces unités de production informelles? A combien s'évalue leur chiffre d'affaires cumulé sur une année? Quel est leur poids dans le PIB? Combien d'emplois représentent-elles? Quels sont les secteurs où s'activent ces unités? Le texte ci-dessous répond à ces questions et à bien d'autres. N'oubliez pas, en lisant les chiffres, qu'il s'agit d'une enquête, donc d'évaluation.
Nous vous renvoyons également à l'analyse de Médias24, publiée fin 2024, et qui estimait le nombre d'emplois dans l'informel à un tiers de la population active. Une estimation cohérente avec les nouveaux chiffres du HCP. En 2021, le CESE publiait ses recommandations pour résorber l'informel. La même année, Bank al-Maghrib estimait l'informel à 30% du PIB. Soulignons également le document récent de la Banque mondiale qui a été très médiatisé malgré le fait que les chiffres utilisés remontent à 2014.
Voici donc les principales données du HCP, sur lesquelles nous reviendrons plus en détail dans un prochain article:
Cette enquête nationale réalisée en 2023/2024 vise à actualiser les informations sur les unités de production opérant dans le secteur informel, son mode d’insertion dans l’économie nationale et sa contribution à la création de la richesse et de l’emploi.
Il est à rappeler que cette enquête concerne toutes les unités de production non agricoles ne disposant pas d’une comptabilité conformément à la réglementation comptable en vigueur au Maroc. Elles sont ainsi une partie de l’économie non observée. Cette enquête à l’instar de celle de 2014, n’inclut pas les activités illicites ou illégales, ni la production volontairement non déclarée pour éviter les obligations fiscales ou administratives, au sein d’unités de production opérant dans le secteur formel.
La réalisation de l’enquête a nécessité une approche en deux phases pour l’identification des unités informelles et ce, en raison de l’absence d’une base de sondage qui couvre toutes les composantes de ce secteur (unités localisées, unités sans local et unités exerçant à domicile). Cette approche a consisté d’abord à identifier un échantillon des unités de production informelles à partir de l’enquête nationale sur l’emploi et d’enquêter dans une deuxième phase, les unités identifiées. Au total un échantillon de 12.391 unités de production informelles a été enquêté.
Pour tenir compte des variations saisonnières, la collecte des données sur le terrain s’est étalée sur une période d'une année, d’avril 2023 à mars 2024.
1. La croissance du secteur informel principalement portée par les micro-unités urbaines et le commerce
Le secteur informel au Maroc compte environ 2,03 millions d’unités de production informelles (UPI) en 2023, soit une augmentation de plus de 353.000 unités par rapport à 2014[1].
Cette croissance est principalement urbaine avec:
-77,3 % des UPI localisées en milieu urbain,
-et une forte concentration dans la région de Casablanca-Settat (22,7%).
2. Les activités concernées: le commerce en tête
-Le commerce constitue la principale activité, avec 47% des UPI, bien que sa part a diminué,
-On constate une progression des services (28,3% des UPI),
-ainsi qu'une progression du BTP (11,6% des UPI).
Les UPI sont majoritairement de très petite taille, 85,5 % sont constituées d’une seule personne.
La majorité des unités informelles opèrent sans local professionnel et ont un accès limité aux infrastructures de base.
Plus de la moitié des UPI (55,3 %) n’ont pas de local professionnel fixe, et une proportion de 4,6% exerce à domicile:
-L’industrie se distingue avec 56,5% d’UPI disposant d’un local professionnel et compte également 22,5% d’unités travaillant à domicile.
-Le BTP est le secteur qui abrite la proportion la plus élevée d'activités sans local professionnel fixe (90,2%) majoritairement exercées chez le client.
L’exercice de l’activité informelle hors local professionnel est souvent lié à des contraintes financières (42,9 %) ou par la nature même de l’activité exercée (42,5 %), notamment dans les secteurs du transport et de la construction.
L’accès aux infrastructures de base est très inégal : bien que 94 % des unités disposant d’un local professionnel aient accès à l’électricité, seulement 46 % ont l’eau potable, 43 % un assainissement et 41 % un accès à Internet.
Les unités de plus grande taille (quatre emplois ou plus) bénéficient d’un meilleur accès aux infrastructures de base, tandis que les micro-unités (un seul emploi) font face à un déficit important en la matière.
Les unités informelles sont très peu enregistrées administrativement, même quand elles possèdent un local professionnel.
L’enregistrement administratif des unités de production informelles (UPI) demeure limité, malgré quelques signes d'amélioration.
Les taux d’enregistrement administratif restent globalement faibles :
-seules 14,2 % des UPI sont inscrites à la taxe professionnelle,
-9,8 % sont affiliées à la CNSS,
-7,5 % sont enregistrées au registre du commerce,
-6,2% sont affiliées au régime de la contribution professionnelle unique (CPU),
-et à peine 1,7 % bénéficient du statut d’auto-entrepreneur.
Ce faible taux d’enregistrement administratif est en grande partie lié aux conditions d’exercice : les UPI disposant d’un local professionnel sont significativement plus nombreuses à entreprendre des démarches d’enregistrement que celles exerçant à domicile ou sans local fixe.
Par ailleurs, des disparités sectorielles sont observées : le commerce et l’industrie présentent les taux d’enregistrement les plus élevés, alors que le secteur du BTP reste particulièrement en retrait sur ce plan.
→Qui sont ces entrepreneurs de l'informel? Le secteur informel reste largement dominé par les hommes, avec une amélioration notable du niveau scolaire moyen.
Entre 2014 et 2023, la présence féminine dans la direction des unités de production informelles (UPI) demeure marginale et en recul, passant de 8,8 % à 7,6 %, malgré une présence significative relative dans l'industrie (20,9 % en 2023 contre 22,3 % en 2014).
L’âge moyen des chefs d’UPI est passé de 42,5 à 45 ans. Leur niveau d'instruction s'est amélioré : la part des sans niveau scolaire a baissé de 34,3 % à 18,6 %, tandis que celle des chefs ayant un niveau scolaire du secondaire a progressé de 28,8 % à 40,5 %.
→La contrainte économique constitue la principale motivation à la création d'unités informelles, notamment pour les femmes.
Avant de créer leur UPI, 78,8 % des dirigeants étaient déjà actifs, notamment dans le BTP (81,4 %), avec de fortes disparités de genre : 82,3 % des hommes étaient en emploi contre seulement 36,1 % des femmes.
→Près de 60 % des chefs d’UPI étaient salariés auparavant. Par ailleurs, 38,3 % des femmes étaient propriétaires d’une autre UPI en tant qu’indépendantes, contre 27,6 % des hommes.
La création d’UPI est principalement motivée par des besoins économiques (68,3 %), avec une part minoritaire (31,7 %) choisissant cette voie par préférence ou tradition familiale.
→Les femmes, en particulier, accèdent au secteur informel souvent par nécessité (71,9% contre 65,1% pour les hommes) et rencontrent davantage de difficultés pour concilier vie professionnelle et obligations familiales : 30% d’entre elles déclarent éprouver des difficultés à gérer les deux sphères, contre seulement 8,1% des hommes.
→Le financement des unités informelles repose quasi exclusivement sur l'autofinancement, avec un très faible recours au crédit bancaire.
L’autofinancement constitue la principale source de création des UPI (72,2 %), tandis que le recours au financement formel reste marginal (1,1 % pour les crédits bancaires, 0,8% pour les microcrédits).
De même, le fonctionnement quotidien des UPI repose quasi exclusivement sur les fonds propres (91,0%). Les financements externes demeurent marginaux : 0,3% via les crédits bancaires, 0,5% via les microcrédits et 2,7% via les crédits auprès des fournisseurs.
→Seuls 2,1% des chefs d’UPI disposent d’un compte bancaire dédié à l’activité. L'accès au crédit bancaire est quasi inexistant pour les chefs d’UPI : 97,9 % n’y ont jamais eu recours. Les raisons principales incluent un refus volontaire d’endettement (56,6 %), un manque de besoin (11 %), ainsi que des obstacles structurels comme des garanties trop élevées (20 %) ou un statut juridique inadapté (2,6 %).
3. En 2023, 14,3% des ménages ont une unité informelle
Entre 2014 et 2023, la proportion de ménages ayant au moins une unité informelle est passée de 15,5 % à 14,3 %.
Cette baisse est observée aussi bien en milieu urbain (de 17,2 % à 15,6 %) qu’en milieu rural (de 12,8 % à 11 %).
La part des ménages ayant une UPI augmente avec la taille du ménage (de 5,2% pour les ménages formés d’une seule personne à 24,4% pour les ménages constitués de huit personnes et plus) et le nombre d’actifs occupés par ménage (de 20,6 % pour les ménages urbains avec un seul actif à 37,6 % pour ceux avec trois actifs ou plus).
4. Un tiers de l'emploi non agricole
L'emploi du secteur informel non agricole demeure significatif, représentant un tiers de l'emploi total non agricole.
En 2023, l’emploi dans le secteur informel représente 33,1 % de l’emploi non agricole[2], en baisse de 3,2 points par rapport à 2014.
Cette diminution est enregistrée dans les secteurs de l’industrie et des services (de 37,2% à 29,3% et de 21,5% à 20,6% respectivement) accompagnée d’une hausse dans le commerce et le BTP (de 68,5% à 69,8% et de 21,4% à 25,3% respectivement).
5. Nombre d'emplois dans l'informel: 2,53 millions de personnes en 2023
En volume, l’emploi du secteur informel est passé de 2,37 à 2,53 millions entre 2014 et 2023, soit 157.000 emplois créés. En d'autres termes, en 2023, le nombre d'emplois dans l'informel était évalué à 2,53 millions de personnes.
Le commerce et les grandes régions concentrent la majorité de l’emploi du secteur informel.
Le commerce concentre 44,1 % de l’emploi du secteur informel, suivi des services (28,7 %), de l’industrie (15 %) et du BTP (12,2 %). L’emploi du secteur informel est majoritairement urbain (77,6 %), et la région de Casablanca-Settat en regroupe 23,2 %, suivie de Marrakech-Safi (14 %) et de Rabat-Salé-Kénitra (12,9 %).
Le salariat informel, caractérisée par l’absence de contrat et de protection sociale, reste limité.
Le salariat ne représente que 10,4 % de l’ensemble de l’emploi du secteur informel. Plus de 77% des salariés ont été recrutés via l’entourage familial ou les amis et 60% ne disposent d’aucun contrat. Le salariat est plus fréquent dans l’industrie (17,2 %) et le BTP (15,9 %).
6. Chiffre d'affaires global: 527 milliards de DH en 2023
Malgré sa croissance en valeur absolue, la contribution relative du secteur informel à la production nationale a baissé.
Entre 2014 et 2023, le chiffre d’affaires annuel du secteur informel est passé de 409,4 à 526,9 milliards de dirhams, soit une progression de 28,7 %. Cette hausse reste modérée avec un taux de croissance annuel moyen de 2,6 %.
→La production informelle a également progressé, atteignant 226,3 milliards de dirhams en 2023, soit une augmentation globale de 22,3%. Or, malgré cette augmentation en valeur absolue, la part du secteur informel dans la production nationale hors agriculture et administration publique [3] est passée de 15% en 2014 à 10,9% en 2023.
→La structure sectorielle de la production informelle évolue : baisse modérée dans le commerce, progression dans les services, stabilité dans le BTP.
Le commerce demeure le secteur principal dans la structure de la production du secteur informel, bien que sa part ait légèrement diminué, passant de 34,7 % en 2014 à 30 % en 2023.
En revanche, les services affichent une progression significative, atteignant 24 % en 2023 contre 18,6 % en 2014. Le secteur du BTP se maintient de manière stable autour de 18,4%, contre 18,1 % en 2014. Par ailleurs, la part de l’industrie dans la production du secteur informel a légèrement reculé, passant de 28,6 % à 27,7 %.
Dans l’industrie, l’alimentaire gagne en poids (49,2 % en 2023 contre 36,2 % en 2014), au détriment du textile et habillement (16% contre 27,7%).
Les services sont dominés par le transport (37,2%) et la restauration/hôtellerie (29,4%).
Le commerce reste centré sur le commerce de détail (63,9%), et les travaux de finition renforcent leur place dans le BTP (57,1%).
13,6% de la valeur ajoutée nationale hors agriculture et administration
→La contribution relative du secteur informel à la valeur ajoutée nationale diminue.
Le secteur informel a généré 138,97 milliards de dirhams de valeur ajoutée en 2023, en hausse par rapport à 2014 (103,34 milliards de dirhams), avec un taux de croissance annuel moyen de 3,06 %. Sa contribution à la valeur ajoutée nationale hors agriculture et administration publique [4] est passée de 16,6% en 2014 à 13,6% en 2023. Le commerce reste le principal secteur contributeur (38,9 % contre 43,1%), en recul, au profit des services (25,6 % contre 19,9 %) et du BTP (14,8 % contre 14,3%). L’industrie, quant à elle, voit sa part diminuer de 22,8 % à 20,8 %.
→La valeur ajoutée du secteur informel est fortement concentrée dans les unités les plus productives.
La valeur ajoutée moyenne du secteur informel par UPI est de 68 499 DH, avec de fortes disparités : les 20 % les plus productives concentrent 65,4 % de la valeur ajoutée totale.
La productivité par actif occupé atteint 54 930 DH, avec des niveaux supérieurs dans l’industrie (75 707 DH) et le BTP (66 199 DH), contre 48 368 DH dans le commerce et 48 727 DH dans les services.
→Les unités informelles intensifient leurs échanges avec le secteur formel.
En 2023, 57% des approvisionnements du secteur informel proviennent du secteur informel lui-même, contre 70,9% en 2014.
Parallèlement, le recours au secteur formel a fortement augmenté (33,7% en 2023 contre 18,2% en 2014).
En aval, la majorité de la production informelle (79,5%) est destinée à la consommation des ménages, en hausse par rapport à 2014 (77,8%). Les ventes au secteur formel, bien que modestes, ont progressé (2,4% en 2023 contre 0,5% en 2014), tandis que les ventes destinées au secteur informel diminuent à 17,7% contre 21,3%.
[1]La comparaison est effectuée entre les données de 2023 et 2014, qui correspondent aux années de collecte des enquêtes ENSI 2013/2014 et ENSI 2023/2024 respectivement.
[2]HCP, Enquête nationale sur l’emploi, 2023.
[3]HCP, Direction de la Comptabilité nationale, comptes de 2013 base 2007 et comptes provisoires 2023 base 2014.
[4]HCP, Direction de la Comptabilité Nationale, comptes de 2013 base 2007 et comptes provisoires 2023 base 2014.
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