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ECONOMIE

Paiements électroniques : avec les banques dans le tour de table du CMI, l’enjeu de la concurrence reste entier

Depuis mai dernier, la libéralisation du marché des paiements électroniques bat son plein, sous l’impulsion du Conseil de la concurrence qui a forcé la fin du quasi-monopole du CMI. Mais le Maroc peine encore à repenser en profondeur son écosystème, laissant planer le doute sur la baisse effective des tarifs et l’émergence d’une véritable concurrence entre les acteurs.

Paiements électroniques : avec les banques dans le tour de table du CMI, l’enjeu de la concurrence reste entier
Ghassan Waïl El Karmouni
Le 11 juillet 2025 à 10h13 | Modifié 12 juillet 2025 à 20h12

Les annonces d’ouverture des établissements de paiement de la part des banques, notamment celles actionnaires du Centre monétique marocain (CMI), s’accélèrent. Un mouvement qui s'est mis en branle depuis le 1ᵉʳ mai dernier, date à laquelle elles ont été autorisées par le Conseil de la concurrence à démarrer leurs opérations.

Un mouvement qui s’accélère

La création de ces nouvelles structures risque de continuer pour permettre aux dernières banques qui ne disposent pas encore d'établissements de paiement dédiés de s'en doter. Ce mouvement a été imposé par le Conseil de la concurrence qui a cassé le quasi-monopole du CMI sur les solutions de paiement fin septembre 2024.

Le marché, qui était alors dominé par le CMI avec près de 97% des parts, devrait ainsi, selon les recommandations du Conseil de la concurrence, s’ouvrir à de nouveaux acteurs. En plus des neuf banques faisant partie du tour de table du CMI, il pourrait être question de nouvelles structures dépendantes des banques ou indépendantes après agrément de la Banque centrale.

Jusqu’à présent, six nouvelles filiales ont annoncé ou sont en cours d’annonce du lancement de leurs activités dans les solutions de paiement. Il s’agit d’Attijari Payement (AWB), de Chaabi paiement via M2T (BCP), de Damane Cash (BOA), de Barid Bank, de Lana Cash (CIH) et d’Al Filahi Cash (CAM). En plus de celles-ci, trois opérateurs indépendants ont eu leurs agréments. Naps, l’opérateur derrière la plainte auprès du Conseil de la concurrence, VPS et Cash Plus, qui devrait selon nos sources annoncer incessamment son offre.

Pour le moment, malgré cet afflux de nouveaux arrivants, aucun n’a franchement communiqué sur ses offres commerciales à proprement dit ni sur les tarifications des services, et cela, même si l’objectif initial de toute l’opération est de baisser les prix des transactions du fait de la concurrence.

Les opérateurs se regardent donc toujours en chiens de faïence en attendant la cession des contrats liant les commerçants au CMI, estimés à plus de 55.000 contrats.

Le CMI appelé à se transformer

Selon Rachid Saihi, directeur général du CMI, "la cession du fonds de commerce du CMI, conformément aux engagements pris auprès du Conseil de la concurrence (CC), devrait se faire d’ici le 2ᵉ semestre 2025. Le chantier est lancé et suivi aussi bien par le CC que par la Banque centrale. C’est un grand chantier où sont impliqués une banque d’affaires et un cabinet d’avocats pour l’accompagner."

En, effet, conformément à ses engagements vis-à-vis du CC, le CMI a arrêté de prendre de nouveaux clients à partir du 1ᵉʳ novembre 2024 et devait céder tout son portefeuille aux établissements de paiement dépendant des banques qui font partie de son tour de table d’ici le 31 octobre 2025. Cette obligation est accompagnée d’une autre, qui est en lien avec l’"examen" du tour de table du CMI.

"Concernant l’examen de l’actionnariat, nous sommes en train de préparer des propositions pour le conseil d'administration du CMI qui doit prendre sa décision à ce sujet avant le 31 octobre. Personne ne peut à ce niveau présager des décisions qui seront prises, mais concernant le tour de table, il sera examiné, voire remodelé", précise Rachid Saihi.

Un groupe de neuf établissements, dont huit sont dans le top 10 des banques, est, selon une de nos sources, les véritables maîtres du jeu de la monétique au Maroc ; ce qui ne garantit pas la neutralité de la plateforme comme demandé par le CC.

Une source du marché financier nous explique ce qui suit : "Dans le système actuel, ce sont les banques qui sont les maîtres, car, in fine, ce sont elles qui détiennent à la fois la domiciliation des comptes et la gestion des flux des usagers et des bénéficiaires du e-paiement. Elles détiennent ainsi une quantité incroyable de données qui mettraient à mal la concurrence avec le maintien de leur présence au sein du CMI. Dans la nouvelle configuration, le CMI n’est plus chargé de commercialiser le contrat unique au nom de ses banques actionnaires mais devient un back-office de traitement des opérations des établissements de paiement que chaque banque devra créer à la place de sa participation au capital de CMI. Le CMI devra alors être parfaitement neutre".

Et d’ajouter : "Par ailleurs, elles appliquent ou imposent les tarifs des commissions, ainsi que les conditions de compensation en plus de l’interchange qui est plafonné à 0.65% du montant de la transaction. C’est un enjeu de rentabilité pour les banques, la tentation est alors grande de garder ce rôle pivot".

Pour notre source, l’injonction du CC d’"examiner" l’actionnariat du CMI "est très soft. Ce qu’il faudrait, c’est revoir le système de telle sorte qu’il soit au-dessus des comptes bancaires et donc des banques. Un système qui enlève effectivement le monopole sur cette partie services de paiement monétiques et les met à égalité avec de nouveaux entrants indépendants, fintechs ou autres. Cette architecture et le système de comptes peuvent être logés chez Bank Al-Maghrib ou une autre entité publique, ce qui garantirait plus sa neutralité et permettrait une égalité et une fluidité de traitement pour tous, que ce soit les banques, les établissements de paiement, les émetteurs de factures, les plateformes de e-commerce, les établissements de transferts, etc. Nous avons plusieurs exemples réussis comme l’Inde ou le Brésil qui ont opté pour ce genre d’architecture".

Comment l’Inde a révolutionné son économie numérique

L’Inde a réalisé une réelle révolution numérique à travers deux outils publics. L’Open Network for Digital Commerce (ONDC), qui vise à créer un écosystème de commerce électronique ouvert, interopérable et inclusif. Contrairement aux plateformes centralisées dominées par de grands acteurs comme Alibaba, Temu, Avito, Glovo, etc., l’ONDC repose sur un ensemble de protocoles et de spécifications open source permettant aux acheteurs, aux vendeurs et aux plateformes de se connecter entre eux, indépendamment de l’infrastructure sous-jacente.

À ce réseau décentralisé de commerce électronique permettant à tout commerçant d’accéder au e-commerce de manière démocratique, sécurisée et à bas coût, le gouvernement indien a intégré l’ONDC à une interface de paiement unifiée (UPI). L’UPI assure ainsi la fluidité des paiements tandis que l’ONDC offre un réseau ouvert pour connecter les différents acteurs du marché. L’UPI est un système de paiement en temps réel développé par la National Payments Corporation of India (NPCI) qui permet des transactions instantanées entre différents comptes bancaires (des acheteurs et des vendeurs, quelles que soient leurs banques).

L'UPI permet des transactions peer-to-peer (entre particuliers) et marchandes (pour les paiements aux commerçants) de manière instantanée et sécurisée. Les commerçants peuvent accepter des paiements via des codes QR générés par leurs applications (sur ONDC ou autres), éliminant ainsi les coûts liés aux terminaux de paiement traditionnels. Ce système est également intégré à une large gamme de services, permettant aux utilisateurs de payer leurs factures, de réserver des billets ou des hébergements, de faire des transferts, voire d’effectuer des investissements via des applications compatibles.

L'intégration de l'UPI dans l'ONDC permet aux commerçants indiens, même à ceux des zones rurales, de participer au commerce numérique sans avoir besoin d’investir dans des solutions de paiement. Il permet aussi aux individus de dématérialiser leurs échanges monétaires. Les paiements ou les transferts peuvent être effectués par tout possesseur de smartphone connecté en utilisant un code QR, ce qui simplifie grandement l’expérience d'achat pour les utilisateurs et les vendeurs.

En permettant l'interopérabilité entre les différentes plateformes et en offrant un accès facile au système de paiement, l’UPI soutient la décentralisation du commerce numérique et favorise l'inclusion financière (puisque la possession d’un compte bancaire ou d’un wallet est obligatoire) et, in fine, la suppression des transactions en cash.

Vers une vraie concurrence ?

Une architecture qui n’est pas à l’ordre du jour au Maroc, selon les experts interrogés par Médias24. C’est le cas d'Ismail Bellali, expert en monétique et fondateur d'un cabinet de conseil spécialisé dans les paiements digitaux. "Avec la multiplication des opérateurs de paiement, une bonne douzaine à terme, il s’agit surtout d’accélérer au plus vite l'expansion du réseau des acceptants, c’est-à-dire les sites marchands et les commerçants qui offrent à leurs clients la possibilité de paiement par carte bancaire, d'assurer de meilleurs tarifs aux commerçants grâce à une concurrence plus efficiente, d'améliorer la qualité du service et surtout de faire entrer des acteurs plus innovants".

Pour lui, ce sont des objectifs qui sont à la portée des acteurs de l'écosystème marocain des paiements à la faveur d’une plus grande concurrence. "Au niveau de la tarification, on pourrait assister dans le futur à une baisse significative en faveur du commerçant si Bank Al-Maghrib impose un nouveau plafonnement à la commission de l'interchange".

Toutefois, selon l’avis de différents acteurs contactés par nos soins, malgré le plafonnement de l’interchange, il n’y a pas eu de baisses sensibles des tarifs qui ont été observées.

Et c’est là un des enjeux de ce mouvement : aboutira-t-il à une concurrence plus acharnée, et donc à des baisses des prix et à une amélioration/diversification des services de manière significative ?

La tentation de répondre par la négative est très forte, surtout avec le maintien des banques comme acteur central dans le système, avec un fournisseur de service quasi unique pour le moment qu'est le CMI.

Car nous ne nous y trompons pas, il s’agit bien d’un business basé sur une économie d’échelle. Plus un opérateur réalise d'opérations, plus son coût unitaire par opération diminue. On se retrouve ainsi dans les mêmes configurations des marchés avec un opérateur historique ayant largement amorti ses infrastructures, qui continuera à être le pivot du marché.

Il est en effet très difficile de développer une infrastructure concurrente et encore moins de la rentabiliser. En l’absence d’une supervision forte, le CMI se positionnera toujours en market maker, donnant le ‘la’ ne serait-ce qu’en termes de coût d’accès à la plateforme et à son infrastructure numérique, malgré l’existence de trois opérateurs indépendants.

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Ghassan Waïl El Karmouni
Le 11 juillet 2025 à 10h13

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