Facture énergétique en recul, dirham fort : décryptage des prix à la pompe au Maroc
Entre la baisse des cours du pétrole brut et l’appréciation significative du dirham face au dollar depuis avril 2025, l'opinion publique s'interroge sur l'impact sur les prix à la pompe au Maroc et sur les raisons de la récente hausse dans ce contexte. Voici ce que disent les données et les experts, en attendant les appréciations du Conseil de la concurrence.
Les marchés mondiaux du pétrole sont engagés depuis le mois d’avril 2025 dans une trajectoire généralement baissière alimentée par un ralentissement de la demande mondiale, notamment en Chine et en Europe, ainsi que par une offre globalement stable du côté de l’OPEP+. Une légère inversion de la tendance à la hausse est remarquée, depuis juin.
Pétrole en recul, dollar en baisse
Selon les données relatives aux prix mensuels moyens, les cours du pétrole brut n’ont jamais dépassé les 70 $ le baril depuis le mois d’avril jusqu’au 13 juillet, date de publication du présent article. Cela représente plus de trois mois consécutifs de détente sur les marchés pétroliers.
En parallèle, le prix du baril de Brent sur le marché spot est passé de 77 $ avant l’accord de cessez-le-feu entre l'Iran et Israël à 70 $ actuellement, tandis que les contrats à terme pour livraison en septembre évoluent aux alentours de 70,36$.
Cela suffit-il à conclure que les prix doivent baisser à la pompe ? Voici ce que nous avons recueilli en attendant le prochain rapport du Conseil de la concurrence.
Pour le cas du Maroc et de son secteur des hydrocarbures, l'indicateur le plus pertinent à suivre, ce sont les cotations CIF des produits raffinés plutôt que le prix du baril. Car le Maroc importe l'ensemble de ses besoins en hydrocarbures, notamment sous forme de produits finis.
D'ailleurs, dans ses reportings de suivi des engagements pris par les sociétés de distribution en gros de gasoil et d’essence, le Conseil de la concurrence adopte les cotations CIF comme référence : "Les prix de vente à la pompe du gasoil et de l’essence ne sont pas directement liés au cours du baril de pétrole brut, mais plutôt aux cotations de référence des produits raffinés, dits « Platts », sur les marchés internationaux, notamment le marché de Rotterdam qui en demeure le marché de référence dans la région".
Doit-on conclure pour autant à l'absence de corrélation ? Là encore, la réponse est non. "Il y a bien sûr une corrélation entre le prix du baril et celui du produit fini. Mais cette corrélation n'est pas mathématiquement proportionnelle et n'est pas instantanée", nous explique un expert du secteur des hydrocarbures.
"Quand vous entendez que le Brent a augmenté ou baissé, comprenez que c'est une négociation aujourd'hui entre une raffinerie et un vendeur de pétrole brut pour une livraison future entre un et trois mois. Il s'ensuivra le processus de raffinage et puis la mise sur le marché du produit fini en prenant en compte sa gestion de stock de matières premières et de produits finis", poursuit notre expert qui précise que "les deux marchés (brut et raffiné) répondent à des logiques différentes".
Les cotations Platts et leur évolution ne sont pas des données publiques comme c'est le cas pour le cours du baril. Il est complexe de se les procurer afin d'apporter une évaluation du niveau de répercussion des fluctuations des cours internationaux sur les prix nationaux.
La structure du prix des carburants au Maroc repose sur une série de composantes, dont la plus volatile est justement le prix d’achat international exprimé en dollars. À cela s’ajoutent les frais logistiques, les marges de distribution, les droits de douane, la taxe intérieure de consommation (TIC) et la taxe sur la valeur ajoutée (TVA). La plupart de ces éléments sont soit fixes, soit peu sensibles aux fluctuations conjoncturelles.
À défaut d'avoir la série des cours du Platts, nous nous appuyons sur une donnée publique, à savoir les chiffres de l’Office des changes, arrêtés à fin mai 2025.
Ces chiffres confirment la dynamique baissière des prix d'achat à l'international à travers la facture énergétique. Hormis le mois de mars où une stagnation a été constatée, la facture énergétique a enregistré des baisses sur l'ensemble des bulletins mensuels des échanges extérieurs de l'année 2025.
Baisse sensible des prix visible dans les importations…
À fin mai 2025, la facture énergétique a enregistré une baisse de 6,5% en glissement annuel, soit une économie de plus de 3,1 MMDH. Cette baisse résulte avant tout de "la contraction du coût des approvisionnements en gas-oils et fuel-oils, dont la valeur a chuté de 14,6%, essentiellement sous l’effet d’un repli des prix internationaux de 19,3%, alors même que les volumes importés ont progressé de 5,9%", affirme l'Office des changes.
La facture énergétique a évolué comme suit selon l'office des changes :
- À fin janvier : baisse de 11,6% faisant suite, essentiellement, à la baisse des approvisionnements en gas-oils et fuel-oils de -26,1% sous l'effet prix en recul de -8,3%, conjugué à une baisse des quantités importées de -19,4%.
- A fin février : baisse de 1,9%. Cette évolution fait suite, essentiellement, à la baisse des approvisionnements en gas-oils et fuel-oils de -4,9% sous l'effet prix en recul de -12,4%, et ce malgré la hausse des quantités importées de +8,6%.
- À fin mars : Quasi-stabilité. Hausse des approvisionnements en gaz de pétrole et autres hydrocarbures de +711 MDH et de l'énergie électrique de +199 MDH, atténuée par la baisse des importations des gas-oils et fuel-oils.
- À fin avril : -4,9%. Cette évolution fait suite, essentiellement, à la baisse des approvisionnements en gas-oils et fuel-oils de -13,7% sous l'effet prix en recul de -17,6% et ce, malgré la hausse des quantités importées de +4,7%.
Ce décalage entre la progression des quantités et la diminution de la valeur met en évidence l’ampleur de la détente sur les marchés mondiaux et confirme que le facteur prix est bien le principal moteur de la baisse de la facture énergétique.
… et dépréciation du dollar: une double détente
Mais il y a un autre facteur tout aussi important : le change. Parallèlement à cette détente des prix, le dollar américain s’échange actuellement à 8,99 DH. Depuis le début de l’année, la dépréciation du dollar face à la monnaie nationale atteint environ 11,4%.
Concrètement, cela signifie que pour une même quantité de pétrole importé, le prix payé par les opérateurs marocains est mécaniquement plus bas, car exprimé dans une devise qui a perdu de sa valeur. Cette appréciation du dirham est donc un levier supplémentaire qui renforce la baisse des coûts d’importation des carburants.
Ainsi, l'appréciation du dirham, couplée à la tendance baissière des prix, constitue une double détente sur le coût d’acquisition des carburants pour les opérateurs marocains et devrait, en toute logique, se traduire par une baisse des prix à la pompe.
De la difficulté de collecter et de suivre les évolutions des prix à la pompe
Ce qui nous amène à la question centrale de ce sujet : les prix à la pompe au Maroc reflètent-ils fidèlement les fluctuations des prix d'achat à l'international ?
De toute évidence, il y a un gap entre la perception des citoyens et les affirmations des professionnels qui sont difficilement vérifiables pour le grand public.
L'opinion publique reste méfiante. Elle ne comprend toujours pas la dynamique de changement des prix à la pompe ni les raisons du déphasage qui existe entre les évolutions des prix internationaux et nationaux. On peut résumer cette méfiance en une phrase : "toute hausse est suspicieuse et toute baisse n'est peut-être pas totale ou n'est pas immédiatement appliquée".
Force est de constater qu'il est impossible de suivre de façon rigoureuse les variations des prix à la pompe. Il n'existe pas d'entité indépendante chargée de centraliser les prix au Maroc, vers laquelle il est possible de se tourner pour obtenir de manière précise les prix en vigueur sur le marché.
La seule indication actuellement utilisée pour faire le suivi est une communication de représentants des professionnels des stations-services qui apportent périodiquement une moyenne de hausse et de baisse des prix ou une constatation des variations des prix sur un échantillon de stations-services.
Certains confrères s'en sont fait l'écho. Voici sommairement ce que nous avons relevé pour 2025:
- Baisse mi-mars.
- Baisse début avril.
- Baisse mi-avril.
- Baisse début mai.
- Baisse mi-mai.
- Hausse début juin.
- Hausse début juillet.
Les récentes hausses sont-elles justifiées alors que les signaux vont dans le sens de la détente ?
Nous avons interpellé un professionnel du marché : "Les prix bougent. Ils augmentent et baissent selon une dynamique du marché. En 2022, le litre de gasoil frôlait les 16 DH et celui de l'essence 17 DH. Si ce litre est aujourd'hui entre 10 et 11 DH pour le gasoil et 12 et 13 DH pour l'essence, c'est qu'entre temps, les prix ont varié à la fois à la hausse et à la baisse pour s'afficher aux niveaux actuels. C'est la preuve que les prix bougent et qu'ils baissent", affirme-t-il.
"La baisse de la facture énergétique que vous avez soulevée est visible sur les prix. Le prix du litre de gasoil était de 13,50 DH en janvier 2024, il était de 11,20 DH en janvier 2025", ajoute-t-il.
Concernant la hausse du 1ᵉʳ juillet, il apporte l'explication suivante : "la guerre a été déclenchée le 13 juin, les prix du produit fini ont explosé à partir de cette date jusqu’à fin juin".
Selon notre interlocuteur, "le cours Platts était sous la barre des 700$ entre le 1er et le 13 juin et il a atteint les 800$ la tonne et les a même dépassés certains jours". "La moyenne Platts des mois d'avril et de mai était autour de 640$ pour des prix moyen à la pompe de 10,80 DH en avril et 10,40 en mai".
Il affirme aussi que « la hausse n’a pas été entièrement répercutée, elle aurait dû être 80 centimes, mais les opérateurs se sont contentés d’une hausse entre 35 et 40 centimes ». Est-ce l’effet du mélange des stocks ou bien cela présage-t-il des hausses futures ? La question reste entière.
Sur le facteur changes, le professionnel affirme que la baisse de changes « n’efface pas la hausse des prix, mais l’atténue. Au lieu d’avoir une hausse, par exemple, de 1,20 DH, elle n’est que d’un dirham ».
Que retenir de tout ce débat ? La formation des prix des carburants au Maroc reste difficile à décrypter. L'analyse des chiffres et des dynamiques du marché à l'international et leur transposition sur le marché national ne sont pas à la portée de tous.
Ce qui nous ramène donc à la question du suivi et de la confiance. Actuellement, le secteur est sous la surveillance rapprochée du Conseil de la concurrence. Ce dernier doit être en mesure de nous apporter un éclairage dans son prochain rapport sur le secteur, que ce soit sur la question de l'application des variations internationales sur les prix ou du respect des règles de la concurrence.
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