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SOCIETE

Engagement citoyen au Maroc : les jeunes veulent participer, mais se heurtent à un mur institutionnel (rapport)

L'association Les Citoyens a organisé ce jeudi 17 juillet une conférence de presse pour présenter son dernier rapport intitulé "Comment les jeunes voient-ils l'engagement citoyen ?". Fruit de la tournée nationale des "Cafés Citoyens" 2024-2025, le rapport dresse un constat sans concession et propose des pistes d'action concrètes.

L'association Les Citoyens a organisé ce jeudi 17 juillet une conférence de presse pour présenter son dernier rapport intitulé "Comment les jeunes voient-ils l'engagement citoyen".
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Le 18 juillet 2025 à 18h40 | Modifié 18 juillet 2025 à 18h57

Le rapport de l'association Les Citoyens, résultat d'une tournée nationale et d'une enquête auprès de plus de 1.100 jeunes, bat en brèche l'idée d'une jeunesse désengagée. Il montre au contraire une génération pleine de volonté, mais dont l'énergie se heurte à un système qui peine à l'entendre et à l'intégrer.

Une citoyenneté à deux vitesses et une défiance systémique

Le premier constat du rapport est celui d'une "citoyenneté à deux vitesses". Avec 42% des jeunes déclarant n'avoir jamais participé à un mécanisme de démocratie participative, le rapport pointe une fracture sociale et territoriale. Les outils comme le vote ou les pétitions sont jugés méconnus ou inaccessibles, nourrissant le sentiment que "notre voix ne change rien". Cette situation crée un cercle de participation restreint, réservé à une élite informée, et accentue l'écart entre les gouvernants et les gouvernés.

Cette distance alimente une défiance démocratique systémique. Le chiffre est éloquent : 7 jeunes sur 10 (70%) n'ont pas confiance dans les institutions et les élus. Cette crise de légitimité ne se traduit pas par une opposition frontale, mais par un "désengagement progressif", un scepticisme nourri par l'absence de résultats visibles et le sentiment d'être traité comme une "jeunesse à sensibiliser" plutôt que comme un partenaire. Cette perception d'une "démocratie sans effet" fragilise l'adhésion des jeunes au contrat social.

Un engagement informel foisonnant mais invisible

Pourtant, cette mise à distance des circuits formels n'est pas synonyme de passivité. Le rapport révèle un engagement informel, créatif et résilient. Les jeunes Marocains initient des actions concrètes à leur échelle : campagnes de propreté, aides locales, sensibilisation sur les réseaux sociaux. C'est une "citoyenneté du darija, de l'urgence et de la débrouille". Bien que 72% des jeunes considèrent le monde associatif comme un lieu privilégié d'engagement, cette énergie reste "invisibilisée dans les radars des politiques publiques".

Une citoyenneté du darija, de l'urgence et de la débrouille

Ce dynamisme se heurte à un double manque. D'une part, une absence criante d'éducation civique pratique dans le parcours scolaire et associatif. Seul 1 jeune sur 12 (8%) estime que les Marocains maîtrisent le fonctionnement des associations, transformant la participation en un "droit dormant". D'autre part, et c'est un point central, une demande forte de reconnaissance. Une phrase revient sans cesse lors des Cafés Citoyens : "On fait beaucoup, mais personne ne le voit". 45% des jeunes réclament des mécanismes clairs de valorisation. Ce manque de reconnaissance génère un découragement tangible et un sentiment d'inutilité.

Cinq chantiers pour passer du diagnostic à l'action

Face à ce diagnostic, le rapport ne se contente pas de critiquer et formule "5 raisons d'agir" pour inverser la tendance :

- Reconnecter les jeunes aux institutions : il est jugé essentiel d'activer les commissions consultatives de la jeunesse dans les communes pour en faire de réels espaces de dialogue.

- Valoriser l'engagement informel : le rapport préconise la création d'un fonds régional pour soutenir financièrement les initiatives citoyennes qui échappent aux cadres classiques.

- Introduire l'éducation citoyenne : pour former des acteurs du changement, il faut intégrer un module pratique de citoyenneté active dès le collège, basé sur des activités concrètes.

- Déployer des espaces de participation locaux : il s'agit de transformer les maisons de jeunes en véritables "hubs de participation" pour ancrer l'engagement dans les territoires et réduire l'exclusion.

- Rendre l'impact visible : pour lutter contre le découragement, le rapport suggère de lancer une campagne nationale de valorisation ("Les jeunes changent le Maroc") pour créer un effet d'entraînement et une culture de la reconnaissance.

Démocratie participative : les outils existent, mais sans mode d'emploi

Après avoir dressé le constat d'une jeunesse engagée mais méfiante, le rapport de l'association Les Citoyens plonge au cœur du problème : les mécanismes de la démocratie participative. L'analyse révèle un décalage criant entre des droits inscrits dans la Constitution et leur application sur le terrain. Face à des outils jugés complexes, inaccessibles et souvent inefficaces, les jeunes expriment une frustration silencieuse et une envie d'agir découragée.

Le rapport met en lumière un paradoxe fondamental : les outils de la démocratie participative, tels que les pétitions, les motions citoyennes ou les budgets participatifs, "existent sur le papier", mais restent largement hors de portée pour la majorité des jeunes. Comme l'exprime Zainab Cherrat, ambassadrice à Rabat-Salé-Kénitra, "c'est comme si on avait planté un arbre sans montrer où il se trouve, ni comment en cueillir les fruits."

Un parcours d'obstacles : complexité et méconnaissance généralisée

Le premier obstacle est une méconnaissance généralisée des mécanismes. Près d'un jeune sur deux (48%) évalue l'efficacité de ces outils avec une note très faible (1 ou 2 sur 5). Ce déficit de connaissance, qui touche aussi bien les jeunes que certains élus locaux, transforme le droit en une abstraction inutilisable.

Lorsqu'un jeune tente de s'approprier ces outils, il se heurte à une complexité dissuasive des procédures. Formalités juridiques, seuils de signatures élevés, rédaction en arabe administratif... Ces "barrières bureaucratiques créent un effet repoussoir", rendant les démarches quasi inaccessibles, surtout en milieu rural où les ressources d'accompagnement sont rares. La nécessité de formations en citoyenneté et leadership est plébiscitée par 3 jeunes sur 4 (75%) pour surmonter ces difficultés.

Le témoignage de Hamza Bouksim, de la région Souss-Massa, est édifiant : "Avant le Café Citoyen, je n'avais jamais entendu parler des pétitions inscrites dans la Constitution. J'ai appris qu'on pouvait initier des propositions concrètes, ça m'a motivé. Mais le chemin est flou : il n'y a pas de guichet d'information, et même les responsables locaux ne savent pas toujours comment ça fonctionne".

Un impact invisible et des inégalités criantes

Le problème le plus décourageant reste l'impact quasi invisible des propositions citoyennes. Près de 4 jeunes sur 10 (36%) attribuent la note minimale à l'utilité réelle de ces outils. Les propositions formulées sont rarement prises en compte, suivies d'effet ou valorisées. Cette absence de retour institutionnel alimente une "frustration silencieuse" et renforce l'idée que la démocratie participative est un "exercice sans débouché réel, voire un alibi de consultation".

À cela s'ajoutent des inégalités territoriales criantes. Dans les provinces rurales ou enclavées, les structures de proximité (maisons des jeunes, centres culturels) sont souvent "absentes, fermées ou inactives". Cette fracture territoriale prive des milliers de jeunes d'un accès égal à leurs droits civiques, une préoccupation majeure pour 61% d'entre eux.

L'exclusion n'est pas choisie, elle est subie

Malgré ces freins, le rapport souligne une envie d'agir persistante, mais découragée. Deux tiers des jeunes (66%) appellent à la mise en place de fonds pour soutenir leurs initiatives. Leur demande est vive, mais se heurte à un "mur d'inertie". Le rapport souligne que "l'exclusion n'est pas choisie, elle est subie", et qu'avec les bons dispositifs, la mobilisation pourrait être "massive, constructive et structurante".

Cinq chantiers pour rendre la démocratie participative concrète

Pour transformer ces outils dormants en leviers d'action, le rapport détaille cinq nouvelles "raisons d'agir" :

- Réduire le fossé juridique et démocratique : il faut démystifier les droits constitutionnels par un programme national d'animation citoyenne dans les communes, avec des ateliers en darija et amazighe pour que chaque jeune puisse s'approprier ces outils.

- Rendre les mécanismes accessibles à tous : le rapport propose de lancer une plateforme mobile multilingue (arabe, amazighe, darija) permettant de déposer une idée, de soutenir une pétition ou de participer à une consultation locale sans se déplacer, avec des points relais (cybercafés) pour accompagner les jeunes.

- Restaurer la crédibilité par la transparence : pour lutter contre le sentiment d'inutilité, il est crucial de créer un tableau de bord public en ligne pour suivre en temps réel le statut de chaque proposition citoyenne ("reçue", "en cours d'étude", "validée", "rejetée").

- Réduire les inégalités territoriales : il faut réhabiliter au moins un espace civique par commune (maison des jeunes, centre culturel) pour en faire des hubs de participation ouverts, mettant fin au "privilège urbain" de l'engagement.

- Capitaliser sur la volonté d'agir : le rapport suggère de mettre en place des budgets participatifs jeunes dans chaque région. Inspirés de modèles existants, ils permettraient aux jeunes de proposer et de voter pour des projets locaux à financer, combinant apprentissage civique et transformation concrète de leur territoire.

e-participation : une jeunesse connectée, mais une démocratie hors ligne

Le rapport de l'association Les Citoyens s'est penché, dans sa troisième partie, sur le terrain de jeu favori de la jeunesse : l'espace numérique. Alors que les jeunes ont massivement investi le digital pour "débattre et se mobiliser", souligne le rapport, les institutions peinent à suivre, créant une nouvelle forme de fracture démocratique.

L'émergence du numérique a transformé les règles du jeu. Pour les jeunes générations, l'engagement ne se détourne pas de la chose publique, il la "réinvente" en ligne. Les plateformes digitales sont devenues des "tribunes, des espaces de débat, de revendication et de construction collective". Pourtant, le rapport montre que cette e-participation reste "sous-estimée, mal encadrée, et rarement reconnue comme un levier sérieux de transformation démocratique".

Un dialogue de sourds : l'activité des jeunes face au silence institutionnel

Le rapport révèle un triste paradoxe. D'un côté, plus de 2 jeunes sur 3 (68%) utilisent les réseaux sociaux pour parler de sujets politiques ou sociaux. Ils y promeuvent des causes, interpellent les décideurs et partagent de l'information. De l'autre, les institutions publiques y sont peu présentes et leurs campagnes, lorsqu'elles existent, sont jugées "rares, descendantes, et peu interactives".

Ce "silence numérique institutionnel" est vécu comme une forme de mépris et contribue à "fragiliser la confiance". La conséquence est directe : 1 jeune sur 2 (50%) déclare ne pas signer de pétitions ni participer à des campagnes numériques. Les plateformes officielles comme chikaya.ma sont méconnues et jugées peu ergonomiques, alimentant l'idée qu'elles sont "davantage des vitrines que des leviers d'influence réels".

La double fracture numérique et un écosystème créatif non soutenu

Le rapport met en garde contre une vision idéalisée du numérique. Il existe une "double fracture, technologique et cognitive", qui reproduit les inégalités sociales en ligne. Pour les jeunes des zones rurales, la faible connexion internet, l'absence d'équipements personnels et le manque de compétences digitales constituent autant d'obstacles.

Parallèlement, un riche écosystème créatif (podcasts citoyens, chaînes YouTube engagées, blogs d'analyse) se développe, mais il reste "isolé, sans réseau de soutien, ni reconnaissance".

Cinq leviers pour réconcilier le numérique et la démocratie

Pour transformer ce potentiel en une force démocratique, le rapport formule cinq recommandations stratégiques dédiées au numérique :

- Intégrer la voix numérique des jeunes dans les politiques publiques : il est proposé de créer un observatoire national des dynamiques citoyennes numériques (au sein du ministère de la Jeunesse ou du CESE) pour analyser les tendances (hashtags, campagnes) et en faire une source d'intelligence collective pour les décideurs.

- Moderniser les outils institutionnels : le rapport appelle à une refonte des plateformes de participation pour les rendre intuitives, adaptées aux mobiles, et systématiquement traduites en darija et amazighe. L'objectif est de les transformer en véritables leviers démocratiques.

- Combler la fracture numérique : pour garantir une participation inclusive, il est suggéré de lancer un programme "Wi-Fi Citoyen" dans les maisons des jeunes et bibliothèques, couplé à des ateliers de formation à l'e-participation pour les jeunes ruraux.

- Créer une communication publique interactive : il faut "humaniser" la présence numérique des institutions en formant des community managers jeunes et réactifs dans chaque collectivité, et en organisant des débats en direct et des sessions de questions-réponses pour renforcer l'interaction.

- Soutenir les créateurs de contenu citoyen : le rapport recommande d'investir dans cet écosystème en lançant un fonds national pour les médias citoyens jeunes, finançant podcasts, chaînes YouTube et autres formats innovants qui ancrent les messages citoyens dans la culture des nouvelles générations.

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Le 18 juillet 2025 à 18h40

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