Racisme au Maroc : pourquoi le vivre-ensemble passe par une vraie politique migratoire
Racisme, rejet de l’autre, stigmatisation… Au Maroc, le vivre-ensemble passe par une vraie politique migratoire. Analyse du sociologue Mehdi Alioua.
Dernièrement, sur les réseaux sociaux en particulier, une vague de propos et de comportements racistes prend de plus en plus d’ampleur envers les étrangers, notamment les migrants issus d’Afrique subsaharienne. Ce rejet de l’autre soulève de nombreuses interrogations. D’où vient-il ? Existait-il auparavant sans être remarqué ou bien s’agit-il d’un phénomène nouveau ? Mais la question la plus importante est de savoir comment y remédier pour assurer un vrai vivre-ensemble.
Car le Maroc n’est plus seulement un pays de transit. Il est devenu, par la force des choses et des politiques, une terre d’accueil. Ce changement bouscule les habitudes et interroge les mentalités.
En effet, depuis quelques années, le Royaume est devenu une terre d’installation, notamment pour des ressortissants d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Certains viennent étudier, d’autres chercher du travail ou s’installer durablement. Face à cette transformation, les Marocains découvrent une cohabitation à laquelle ils n'étaient pas préparés. Le quotidien change, les repères aussi. Et quand les institutions ne donnent pas de cadre clair, la peur de l’inconnu se transforme en rejet. Pour comprendre cette transformation et les tensions qu’elle suscite, il faut interroger notre histoire et les choix politiques à venir.
Des racines à nos jours
Contacté par Médias24, le sociologue Mehdi Alioua, professeur à l’Université internationale de Rabat (UIR) et ancien président du GADEM (Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants), rappelle que “le racisme n’est pas nouveau”, puisque la société a longtemps “classé les gens selon leur apparence, leur couleur de peau ou leur religion”. Selon lui, l’histoire de l’esclavage, les discriminations subies par les “haratins” ou les minorités religieuses ont laissé des traces profondes.
“On a inventé des races qui n’existent pas biologiquement, mais qui ont existé juridiquement et même presque théologiquement”, explique-t-il. Les “haratins” est une “déformation du mot en arabe (حراطين), comme le montre si bien Chawki El Hamel, l’historien américo-marocain de l'Arizona State University”.
“Il montre qu’on a inventé cette race-là, en expliquant qu’il s’agit d’une déformation phonétique du mot amazigh “herdani” ou “aherdane” qui veut dire “noir”. Mais en arabe, on a dit “hartani” pour désigner d’anciens esclaves qui ont été libérés mais qui continuent à mal se comporter et qu’on peut donc ré-esclavagiser, alors qu’ils sont musulmans. Pourtant, l’esclavage n’est pas permis par l’islam de manière générale et encore moins lorsqu’il s’agit de musulmans”, souligne notre interlocuteur.
Selon lui, “il a fallu trouver et inventer des raisons [au racisme, ndlr]. La raison principale est que ces gens étaient noirs de peau. Et cela a continué jusqu’à aujourd’hui. On a encore des cimetières dans le Sud-Est marocain où les “hartani” ne sont pas enterrés, alors qu’ils sont musulmans”.
Pour Mehdi Alioua, “ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que ce racisme-là s’est reconfiguré par rapport à la donnée de la colonisation et de la période post-coloniale”.
Un racisme “reconfiguré”
Ce système de hiérarchie raciale s’est renforcé pendant la colonisation. “Les Français, les Espagnols, dans notre pays, et les Britanniques ou encore les Hollandais ailleurs, ont recréé des catégories raciales issues de la colonisation où l'on séparait ceux qui étaient européens de ceux qu’on appelait ‘indigènes’ avec un code de l’indigénat raciste”.
“Donc la question raciale s’est reconfigurée mais elle est restée dans l’idée originelle, seulement avec ce rajout de la modernité capitaliste et de la colonisation”, poursuit-il.
Et d’ajouter : “Ce qui se passe, c’est que depuis une vingtaine d’années, les Marocains ont pris conscience de l’installation de populations d’Afrique subsaharienne, essentiellement d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale. Et ont alors repensé la question du racisme par rapport à la question migratoire. On est donc dans ce qu’on appelle la xénophobie, c’est-à-dire la peur de l’étranger. Mais lorsqu’on analyse de près la question, et même si l’on remarque un ensemble de rejets à l’égard des Français dans les mots, il n’en reste pas moins que dans les faits, il n’y a aucune règle discriminatoire envers les Français ou les Européens de manière générale. Au contraire, ils sont mis sur un piédestal, comme s’ils étaient supérieurs aux autres populations étrangères issues du continent”.
“Donc, lorsqu’on parle des migrants, on fait référence à ceux ‘noirs de peau’. On les appelle “les Noirs” ou “les Africains”, un euphémisme sachant que nous sommes du même continent. Parfois, ce sont des termes encore plus racistes qui sont utilisés. Et ce, alors que la majorité des migrants sont européens. Il y a donc une sorte d’obsession vis-à-vis des migrants originaires d'Afrique de l’Ouest ou d'Afrique centrale. Et on se focalise sur les problèmes de délinquance et d’intégration. Mais on ne parle pas de ces volets-là lorsqu’il s’agit d’autres migrants. Ceci montre bien que le problème relève d’abord d’une distinction raciale et non pas d’une distinction sur la base de la nationalité”, poursuit Mehdi Alioua.
La complexité des flux migratoires
Dans ce cas, quelle est la solution ? Faut-il utiliser la répression ? Pour Mehdi Alioua, “nulle part, ni au Maroc ni ailleurs sur terre, on ne peut lutter contre le désespoir par les lois répressives. Elles ne font que l’augmenter. Donc on ne règlera rien”.
Selon lui, “la question de la liberté de circulation doit être actée, parce qu’elle fait partie des droits fondamentaux”. Il fait référence à l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, “que le Maroc a ratifiée et mentionnée dans le préambule de sa Constitution”.
“Cet article est donc de fait considéré comme une loi nationale qui dispose que ‘toute personne a le droit de quitter un pays, y compris le sien, et d’y revenir’. Mais ce n’est pas le cas de la liberté d’installation. Elle n’est pas inscrite dans les déclarations des droits fondamentaux”, souligne notre interlocuteur.
Selon lui, “un État souverain a le droit de savoir qui peut rester sur son territoire ou pas. Or, le fait d’empêcher des gens de circuler ou de sortir risque de créer des problèmes”.
“Il est compliqué pour notre pays, comme pour d’autres, de gérer les flux migratoires, notamment lorsqu’ils sont non autorisés ou lorsqu’ils sont mixtes ; c’est-à-dire qu’à l’intérieur de la circulation migratoire, il y a aussi des populations à la recherche d’asile ou d’autres formes de protection. Il est donc complexe pour un État de laisser entrer et sortir des gens lorsqu’ils n’ont pas de documents, tel un visa”, conclut-il.
Le racisme qui s’amplifie aujourd’hui au Maroc à l’égard des migrants d’Afrique subsaharienne ne relève donc pas simplement d’un mouvement nouveau. Il appartient à une histoire longue, marquée par des discriminations, une hiérarchie raciale et des représentations héritées de l’esclavage et de la colonisation.
Il prend désormais place dans un contexte nouveau, celui d’un Maroc devenu terre d’accueil, appelé à structurer sa politique migratoire pour accompagner ces évolutions.
La réponse ne peut donc être ni la stigmatisation ni la répression. Elle doit passer par la construction de mécanismes concrets d’intégration et de cohabitation. Le vivre-ensemble ne se décrète pas. Il se construit.
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