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Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)

Aït Bouguemez, dite vallée heureuse, a connu un mouvement social qui a remis au-devant de la scène l’urgence du développement des zones de montagne.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
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Le 28 juillet 2025 à 18h09 | Modifié 29 juillet 2025 à 9h20

Aït Bouguemez n’est pas la plus pauvre commune de la province d'Azilal. Elle jouit de nombreuses ressources en comparaison avec les zones voisines. Que ce soient les communes d'Aït M’hamed, d'Aït Abbas, de Zaouiat Ahenssal ou d'Aït Bou Oulli.

Aït Bou Oulli

Il suffit de faire un tour de ce côté de la montagne pour s’en rendre compte. Il est en effet beaucoup plus aisé de prendre la route vers Aït Bouguemez en venant d'Azilal qu'en venant de Marrakech, via Demnate et Aït Bou Oulli.

Depuis Aït Bouguemez, la route menant au chef-lieu de la vallée d’Aït Bou Oulli, Abachkou, est en piteux état. Éboulements et crues ont emporté de larges portions de la chaussée. Tortueuse, étroite et semée de nids-de-poule parfois remplis d’eau, la R302 est difficilement praticable. Le faible trafic qui l’emprunte en dit long sur les obstacles qu’elle impose.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
La route menant au chef-lieu de la vallée d’Aït Bou Oulli, Abachkou, est en piteux état.

Abachkou évoque un décor de western. Ce petit centre rural se caractérise par un certain désordre, où se mélangent construction en parpaing sans revêtement et construction en pisé. Quelques commerces, intégrés aux habitations, se signalent par des enseignes peintes à même les murs.

Des pistes relient Abachkou aux douars environnants. Les gravats jonchent le centre du petit village, perché à plus de 1.700 mètres d’altitude. L’ensemble apparaît désorganisé, une impression accentuée par les travaux en cours pour l’aménagement de trottoirs et l’installation de l’éclairage public.

Abachkou, chef-lieu d'Aït Bou Oulli - Aït Bouguemez.
Abachkou, chef-lieu d'Aït Bou Oulli - Aït Bouguemez.

Le contraste est saisissant entre les paysages majestueux et le calme de la vallée en contrebas. Le rouge corail de la montagne, parsemée de maisons en pisé qui se fondent parfaitement dans le décor, domine la scène. Écarlate à la lumière du jour, cette teinte est rehaussée par le vert éclatant de l’étroite vallée qui s’étire en contrebas. Un mince fil d’eau traverse l’oued Aït Bou Oulli, un des affluents du barrage Hassan Ier.

Depuis la route, on aperçoit plusieurs ponts endommagés, tout comme la route, par la force des crues de plus en plus violentes, rendant les déplacements entre les deux versants de la vallée coûteux et risqués.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
Les crues ont détruit les ponts sur l'oued.
Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
Villages en flanc de montagne à Aït Bou Oulli - vallée Aït Bouguemez. (C) Médias24

Des indicateurs moins mauvais que ceux de la province

À moins de 50 km de là, Tabant, chef-lieu de la vallée d’Aït Bouguemez, offre un contraste apparent. Il pourrait paraître exemplaire en comparaison avec ce que nous avons vu jusque-là.

Tabant est aussi en travaux, avec un chantier d’aménagement des trottoirs et de l’éclairage public. Mais ici, tout est à l’arrêt, contrairement à Abachkou. Plusieurs engins sont restés immobiles pendant toute la durée de notre séjour à Aït Bouguemez. Selon les habitants, les travaux, lancés il y a plus d’un an sur un linéaire de 2 km, peinent à avancer, sans échéance claire.

Malgré cela, Tabant fait figure d'exception dans ces montagnes. Plus grande, plus animée, plus étendue et relativement plus prospère, la commune se distingue. Ses indicateurs de pauvreté sont d’ailleurs nettement inférieurs à ceux de ses voisines. Son taux de pauvreté multidimensionnelle est passé de 28% à 10% entre 2014 et 2024, selon les statistiques du HCP. C’est bien en dessous de la moyenne provinciale d’Azilal – la province la plus pauvre du Maroc –, où 17% de la population vit encore en situation de pauvreté multidimensionnelle, contre 33,7% dix ans plus tôt.

À l’échelle locale, Tabant reste la mieux classée pour cet indicateur. À Aït Abbas, commune mitoyenne, ce taux est passé de 72% à 41%. À Zaouiat Ahanssal, il a reculé de 82% à 49,4%. À Aït Bou Oulli, le taux a fortement baissé, passant de 50,5% à 11,5%. Enfin, dans la commune d’Aït M’hamed, limitrophe du chef-lieu provincial, il est passé de 60,4% à 41,1%.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
Chantier à l'arrêt à Tabant - Aït Bouguemez
Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
Chantier à l'arrêt à Tabant - Aït Bouguemez

Aït M’hamed

Bien que beaucoup mieux desservie et plus proche du chef-lieu que d’autres communes de la région, Aït M’hamed reste l'une des zones les plus pauvres du Maroc. À seulement 20 km d'Azilal, la pauvreté y est visible. Faire un tour dans le souk hebdomadaire du samedi suffit pour s’en rendre compte.

Malgré la foule, la pauvreté se mesure au nombre et à la qualité limitée des produits proposés.

Des dizaines de vendeurs sont alignés le long de la rue principale, pas loin de la station des taxis. La demande est visiblement faible.

Quelques vendeurs de miel, produit phare de la région, attendent leurs acheteurs visiblement sans succès. Conditionné dans des bouteilles de sodas recyclées ou des boîtes en plastique, le précieux liquide vendu jusqu’à 450 dirhams le litre ne trouve pas preneur.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)

Même les ustensiles de cuisine et outillage de seconde main mis à la vente sont en mauvais état.

Sous la chaleur écrasante du mois de juillet, des hommes et des femmes attendent, assis sur le trottoir en pente, chargés de leurs quelques achats, espérant un transport collectif pour regagner leurs mulets attachés en bord de route.

Contrairement à d’autres régions montagneuses ou vallonnées, où les motos chinoises remplacent de plus en plus l’énergie animale, ici ânes et mulets sont encore omniprésents, favorisés par le mauvais état des pistes, le faible maillage de la distribution des hydrocarbures ainsi que la faiblesse du pouvoir d’achat.

Plusieurs pick-up chargés d’ovins et de caprins rentrent visiblement après avoir pu écouler leur bétail. La place au bétail s’est promptement vidée vers midi. Les prix sont relativement bas par rapport à Casablanca, par exemple. Entre 1.000 et 1.200 dirhams le chevreau d’à peine six mois. Les agneaux du même âge sont négociés entre 800 et 1.000 dirhams. Ici, pas de gros camions pour transporter des quantités importantes vers les grands marchés comme Azilal ou Béni Mellal, pourtant proches. Les volumes restent modestes.

Pourquoi Aït Bouguemez a marché

Dans cet environnement, Aït Bouguemez, la « vallée heureuse », ne semble pas avoir usurpé son surnom. En comparaison, à Tabant, l’activité commerçante semble plus animée. Plusieurs cafés et autres bouis-bouis sont ouverts toute la semaine. Les tagines et plats d’abats se vendent vite.

Pour un visiteur, trouver à manger après 14 h peut être compliqué tellement la dynamique locale est forte. Quasiment tout est déjà vendu. Les gîtes et auberges sont nombreux et l’agriculture, à la fois vivrière et de marché, reste dynamique. Depuis les années 1990, cette complémentarité entre tourisme rural et production agricole a permis une amélioration notable du niveau de vie des habitants.

Nous observons aussi plusieurs chantiers de construction, le plus souvent des biens en parpaings sur plusieurs étages. Certains douars de la vallée ont toutefois gardé leur cachet authentique, avec des constructions en pisé et d’autres complètement en pierre.

Dans ces conditions, comment expliquer qu’un large mouvement social ait vu le jour ici, dans cette contrée relativement mieux lotie que ses voisines ? Le 9 juillet dernier, plus de 3.000 personnes selon les organisateurs (1.200 selon les autorités) ont entamé une marche d’une soixantaine de kilomètres vers le siège de la province d’Azilal. Un pèlerinage de deux jours, parti des douars de la vallée, qui a pris de court les autorités comme les observateurs.

Le mouvement a rapidement pris une tournure politique. Un bras de fer politique s’est engagé entre le PJD dont est issu le président du conseil communal de Tabant, un des deux derniers bastions nationaux du parti où il détient la majorité, et le RNI, son principal rival, qui détient la majorité du conseil provincial.

Les déclarations aussi bien du chef du gouvernement que du secrétaire général du PJD ont donné une dimension politique nationale à ce mouvement social, pourtant ancré dans des revendications locales.

"Personne ne s’attendait à ce que ce mouvement prenne autant d’ampleur et fasse autant de bruit. Si j’ai participé à la marche, c’est bien pour accompagner les gens qui tenaient à protester, de manière spontanée, contre l’exclusion de la vallée de la dynamique de développement que connaît le Maroc", affirme ainsi Khalid Tikoukine, président PJD de la commune de Tabant, accusé d’avoir politisé et instrumentalisé le mouvement.

Selon lui, le mouvement dépasse les clivages politiques. "Je n’ai aucun intérêt à politiser un mouvement où ont participé les représentants de tous les douars de la vallée avec des revendications simples qui dépassent le cadre des compétences du conseil communal : une meilleure connectivité télécom pour profiter de services publics et des aides de plus en plus digitalisées ; un élargissement des routes régionales pour plus d’accessibilité ; une protection accrue contre les effets des changements climatiques ; la mise à disposition permanente d’un médecin dans une commune qui compte plus de 16.000 âmes et qui est très fréquentée par des touristes nationaux et internationaux ; ainsi que la réouverture du premier centre de formation aux métiers de la montagne fermé depuis 2013. Ce sont des revendications qui visent à améliorer l’attractivité de la région pour l’investissement, et qui sont au cœur des prérogatives du développement socio-économique de l’État".

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)
Vue panoramique sur Aït Bouguemez à partir du grenier collectif Sidi Moussa.

Entre politique et marginalisation

Pour Khalid Tikoukine, ceux qui ont essayé de donner un caractère politique à ces revendications basiques sont les partis du pouvoir, qui détiennent plus de prérogatives et de budgets que la commune. "À l’échelle communale, notre budget est de 3 millions de dirhams, dont les deux tiers sont consacrés au fonctionnement. Moins d’un million sont destinés à l’investissement". Selon lui, "les projets gérés au niveau régional ou provincial profitent peu à Tabant, du fait d’arbitrages partisans", se défend-il.

Issu de la vallée et installé sur place, le diplômé en droit privé et entrepreneur de 43 ans rappelle d’ailleurs que si les choses en sont arrivées à la protestation, c’est bien parce que la population ne voit pas d’amélioration dans la région malgré les annonces de grands projets de développement un peu partout au Maroc.

Ce constat est partagé par Mohamed Mahdi, socio-anthropologue, ancien professeur à l'École nationale d'agriculture de Meknès et fin connaisseur du monde rural. "Malgré le développement que connaît la région depuis quelques années, les gens se sentent marginalisés. D’autant plus que c’est ce qu’on appelle un développement endogène, avec beaucoup d’implication de la population et de la société civile et très peu de contribution publique", résume-t-il.

"Un plan Marshall" pour la montagne

Pour Mohamed Mahdi, "les revendications exprimées lors de la marche sont simples, légitimes et cohérentes avec les besoins d’un territoire en développement". "C’est réducteur de dire que ces gens ont été manipulés pour des raisons politiciennes. Si les habitants décident de marcher pendant deux jours, c’est aussi parce qu’ils estiment que les canaux habituels des doléances ne fonctionnent plus".

Pour plusieurs de nos sources, y compris institutionnelles, la province d’Azilal nécessite un programme d’investissement et de mise à niveau important, "un véritable plan Marshall". "C'est une zone montagneuse de 10.000 km², avec des ressources hydriques et minières importantes. Pourtant, le développement y reste faible. Et les effets du changement climatique s’y font de plus en plus sentir", relève un cadre rencontré à Béni Mellal.

Comme dans le Rif, le Haouz ou d’autres régions enclavées, la question du développement des zones de montagne reste ouverte.

Malgré la création, dès 1994, du Fonds de développement rural et des zones de montagne, puis en 2024 de l’Agence de développement du Haut Atlas, le défi reste important.

Il illustre les fractures d’un développement à plusieurs vitesses, où les zones côtières concentrent la majorité des investissements publics, tandis que l’intérieur et les régions montagneuses restent sous-dotés au regard des besoins réels.

Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, “la vallée heureuse” qui attend son tour (2/4)

Sur le chemin d'Aït Bouguemez, après la marche… 

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Le 28 juillet 2025 à 18h09

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