Reportage. Médias24 à Aït Bouguemez, l’agriculture face à l’enjeu de la durabilité (3/4)
Ayant opté dès les années 1980 pour l’agriculture destinée au marché, la vallée des Aït Bouguemez appelle les autorités à assurer la durabilité de ce choix en assurant des infrastructures routières et à renforcer la protection de la vallée contre les risques climatiques.
À l’intersection entre les routes régionales 302 et 317 débute l’entrée ouest de la vallée des Aït Bouguemez à 1 760 m d’altitude. Une large ceinture de verdure en contrebas contraste avec la couleur jaune sèche et austère des environs.
Serpentant jusqu’à 2.150 m d’altitude et atteignant jusqu’à un km de largeur, cette vallée en Y du massif de M’Goun, dans le Haut Atlas central, a connu l’installation des populations depuis des millénaires.
Agriculture en étages
Des gravures rupestres pouvant dater de 4.500 ans, disséminées dans la région, témoignent des batailles entre les hommes et contre la nature.
Des greniers collectifs pluri-centenaires construits en altitude en pisé ou en pierre sont autant de vigies attestant de l’activité agricole et de la vie sociale sédentaire dans cette vallée.
Ici, l’activité agricole se fait en étages. Les terrains en pente, sur les bas versants les moins escarpés, sont destinés aux cultures bour, souvent en terrasses. C’est là que la plupart de la trentaine de villages de la vallée sont installés.

À quelques dizaines de mètres plus bas, en fond de vallée, s’étendent sur près de 1.500 hectares les terrains les plus riches en eau et en sédiments (plaine alluviale). L’agriculture y est irriguée et essentiellement destinée au marché. Répartis en petits vergers, ils s'étendent à perte de vue, sur 25 km de long, en une multitude de carrés tout en nuances de vert.
Les zones au-dessus des villages sont souvent caractérisées par des espaces forestiers utilisés pour le pâturage tout au long de l'année. Ces zones servent également de sources de bois pour le chauffage, ainsi que de sources de fourrage foliaire. Les terrains en haute altitude (jusqu’à 3 700 m) sont dédiés aux parcours d'estivage où les troupeaux de moutons et de chèvres paissent pendant la saison estivale après la fonte des neiges.
Le choix du marché
Jadis consacrés à l’agriculture vivrière, les terrains plats font aujourd’hui place à une quasi-monoculture marchande, l’une des sources de la richesse de la vallée : la pomme.
"Nous avons commencé le pommier depuis 2005", nous apprend Bilal, assis sur un rocher en face de la vallée. Face à lui, plusieurs parcelles avec des pommiers de différents âges et tailles, à peine cachés par quelques jeunes noyers en bordure.
Entre deux âges, le visage émacié, buriné par le soleil, Bilal affirme que le pommier lui a permis d’améliorer son niveau de vie. "Hamdoullah, j’ai pu faire grandir mes 5 enfants, les envoyer à l’école, etc., mais c’est beaucoup de travail". Bilal vit encore avec un de ses fils qui l’aide à entretenir ses vergers. Ses deux autres fils ont migré en ville, alors que ses filles ont rejoint leurs maris.
"Nous cultivons aussi du maïs, du blé, quelques légumes, des pommes de terre et de la luzerne pour notre propre consommation, mais 95 % de la superficie en fond de vallée [irriguée, NDLR] est destinée à la pomme", énumère notre interlocuteur.

Avec près de 7.000 m² en fond de vallée, Bilal fait partie de la moyenne des propriétaires de son douar, dont les superficies agricoles en avoisinent souvent, selon ses dires, les 5.000 m².
La vente de ses pommes lui a permis l’année dernière de générer un chiffre d’affaires de 60.000 DH. "Avant, les rendements étaient faibles, le blé rapportait 100 ou 200 3abra par an [1.800 à 3 600 kg, NDLR], même les rendements des noyers sont faibles. Un noyer peut occuper la place de 30 pommiers", affirme Bilal. Avec un rendement de la pomme à 18 tonnes/ha en moyenne, le compte est vite fait… Cependant, précise notre paysan, de son chiffre d’affaires, il faut soustraire le coût des intrants.
"Rien que pour les produits phytosanitaires, j’ai payé cette année plus de 25.000 dirhams, je peux vous montrer la facture", affirme-t-il en manipulant son smartphone. À cela, il faut ajouter les coûts de l’acheminement de l’eau.
Eau, bien commun…
Dans la vallée, les investissements concernant l’irrigation sont souvent du fait de la communauté. Ainsi, que ce soit pour le creusement des puits, ou la gestion des séguias, ce sont des associations de villageois qui en prennent la charge.
L’investissement initial se fait soit à travers une collecte auprès des villageois, soit auprès de bienfaiteurs. Il y a peu de puits individuels. Une fois le puits creusé, les villageois mettent en place des tournées d’eau organisées à travers le Orf, la loi coutumière.
Chaque faction de la tribu détient ainsi un droit d’eau dépendamment des superficies historiques de la faction. Ces droits sont ensuite répartis entre les différents propriétaires. Dans le douar de Bilal, les droits d’eau sont répartis en 80 parts.

"Dépendamment de la météo, j’ai le droit d’irriguer mes terrains une fois tous les 20 à 35 jours. Nous utilisons le pompage solaire, donc s’il n’y a pas de soleil, je dois attendre que les autres aient épuisé leurs droits d’eau".
Dans cette organisation communautaire, il arrive souvent que les frais d’entretien et de gestion du système donnent lieu au paiement d’une redevance. À Aït Bouguemez, elle peut aller jusqu’à 50 dirhams par heure d’irrigation. Cette redevance est payée à l’association. Elle utilise les montants collectés pour entretenir les séguias, organiser les assemblées générales des membres, faire face à des dépenses urgentes, etc. Un système de sanctions est aussi organisé en cas de non-respect des règles communes. Des amendes peuvent ainsi être infligées aux récalcitrants et c’est l’association qui les collecte.
Ce système de gestion des biens communs, très répandu dans l’Atlas et ailleurs dans le Maghreb central, concernait divers domaines, comme la gestion des parcours de pâturage, certains travaux agricoles, les routes, les mosquées, etc. Il se cantonne aujourd’hui de plus en plus dans la gestion de l’eau et parfois des estives ou Agdals en amazigh.
Plus de connectivité
Les revenus issus de la production sont eux individuels et marchands, insérés dans les chaînes de valeurs nationales, voire internationales. «Nous vendons notre production de pommes à des commerçants d’Agadir qui la stockent, mais aussi au marché de gros de Casablanca pour la consommation immédiate", explique notre interlocuteur.
En plus des revenus de la pomme, il faut ajouter les revenus générés par quelques ovins ou caprins que peut revendre Bilal. La production de la pomme dans la région de Béni-Mellal-Khénifra a été estimée à près de 60.000 T en 2023, soit près de 7% de la production nationale. La vallée des Aït Bouguemez en détient une large majorité.
Un peu plus haut dans la vallée, pas loin du village R’bat, nous rencontrons Brahim, un autre paysan. Beaucoup plus âgé que Bilal, il se souvient du début du pommier. "Ici, on produisait de la pomme de terre. On avait commencé cela dans les années 1980. On revendait essentiellement notre production à Casablanca. Dès les années 1990, quelques villages se sont essayés à la pomme et cela a bien marché. Aujourd’hui, tout le monde en fait".

Bien qu’il reconnaisse que cette monoculture demande beaucoup plus de travail et consomme beaucoup d’eau, Brahim en est satisfait. "Ici nous n’avons rien, après les problèmes que nous avons eus avec la pomme de terre, le pommier nous a permis d’augmenter nos revenus. Il est vrai que nous manquons de plus en plus d’eau, mais c’est le seul moyen pour nous de nous en sortir".
Le pommier est une culture qui consomme beaucoup d’eau. Les besoins d’un pommier sont estimés entre 700 et 900 mm/an, surtout en été. La pluviométrie dans la vallée est, elle, de 500 à 700 mm/an. Le recours aux forages de puits est ainsi nécessaire pour apporter l’appoint.
Tout comme Bilal, Brahim a participé à la marche de la population d’Aït Bouguemez vers Azilal. "L’État ne nous donne rien. On a tout fait nous-mêmes, que ce soit la pomme de terre ou la pomme. Nous travaillons dur, mais nous avons des difficultés à commercialiser notre production à cause des routes qui sont dans un mauvais état, ce qui renchérit les coûts du transport et le rend plus dangereux".
Résilience climatique
Autres revendications liées aux infrastructures de base : la protection contre les phénomènes climatiques et l’irrigation. "J’ai perdu une grande partie de mes terrains cette année. Et depuis quelques années, c’est devenu pire à chaque orage. L’année dernière, j’ai dépensé plus de 20.000 DH pour dégager les rochers qui ont englouti en partie mon terrain". Avec les effets des dérèglements climatiques, les orages sont en effet de plus en plus fréquents et violents.
"Nous voulons que l’État mette des murets en gabion pour ralentir le déversement de l’eau des chaâbas et protéger la vallée. Les anciens murets réalisés par les Eaux et Forêts ont été engloutis par la montagne. Il faut aussi de la reforestation des bassins versants". Et d’ajouter : "Beaucoup de séguias ont été endommagées, nous n’avons pas les moyens de les reconstruire et il en faut d’autres ainsi que de nouveaux puits pour assurer l’irrigation des pommiers. Il y a moins de neige ces dernières années, ce qui fait que les niveaux d’eau ont beaucoup baissé. Nous avons besoin de nouveaux puits. On a réussi à avoir des dons pour creuser un nouveau puits, mais l’État nous en empêche".

Diverses personnes interrogées durant notre reportage pointent un manque de projets d’infrastructures et de développement dans la vallée. Pire, elles fustigent les diverses normes imposées. Que ce soit pour l’adduction de l’eau d’irrigation, les normes de construction en zones de montagnes plus coûteuses, la règlementation plus contraignante du tourisme chez l’habitant, etc. Leur sentiment : "L'État ne nous donne rien, mais nous empêche de faire".
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