Ahmad al-Mansour al-Dhahabi l’art de gouverner dans un monde en recomposition
Dans un monde en quête de repères, le Maroc convoque la mémoire d’Ahmad al-Mansour al-Dhahabi, sultan du XVIᵉ siècle et architecte d’un Makhzen rayonnant, pour nourrir son présent et éclairer son avenir. Plus qu’une gloire passée, il incarne une méthode : gouverner avec lucidité, conjuguer force et symbole, et inscrire l’État dans la longue durée. Un texte de Nabil Mouline.
"Nous avons décidé de donner à cette promotion le nom du sultan Ahmad al-Mansour al-Dhahabi, l’un des grands rois du Maroc, dont le règne apporta progrès et stabilité à l’ensemble du pays et lui permit de s’ouvrir sur sa profondeur subsaharienne et de consolider ses relations avec l’Europe. Soyez, que Dieu vous protège, à la hauteur de ce nom qui symbolise la ferveur patriotique, l’attachement aux symboles sacrés de la Nation, la droiture et la discipline".
Discours royal, 31 juillet 2025.
Loin d’un simple engouement mémoriel, le Maroc contemporain manifeste une volonté croissante de penser son devenir à l’aune de son histoire. Il ne s’agit pas d’ériger le passé en refuge, mais d’en explorer la profondeur pour mieux comprendre la singularité — ou l’ipséité — des trajectoires multiples du Royaume. Dans un monde où les repères se brouillent, convoquer des figures historiques n’a de sens que si cela permet de nourrir l’intelligence du présent, de façonner une continuité créatrice et d’affirmer un destin politique sans imitation.

par Nabil Mouline
Historien, chercheur au CNRS
Le choix de baptiser la nouvelle promotion militaire du nom d’Ahmad al-Mansour al-Dhahabi s’inscrit dans cette logique de transmission consciente et inconsciente. Il ne s’agit pas simplement d’honorer une gloire passée, mais de rappeler que dans les temps d’incertitude, certaines figures historiques peuvent offrir des clés pour comprendre, incarner et construire.
Dans les temps d’incertitude, certaines figures historiques peuvent offrir des clés pour comprendre, incarner et construire
Ahmad al-Mansour n’a pas été seulement un monarque puissant. Il a été l’architecte d’un projet politique ambitieux dans un monde en recomposition.
À la fin du XVIe siècle, le Maroc se trouve au cœur des tensions impériales, entre l’emprise ottomane à l’est, les ambitions ibériques au nord et les routes transsahariennes au sud. Dans ce contexte instable, al-Mansour parvient à consolider l’autorité chérifienne, à centraliser le pouvoir, à renforcer l’appareil administratif et militaire, tout en déployant une diplomatie subtile, audacieuse et parfois déroutante.
En convoquant cette figure aujourd’hui, il ne s’agit pas de nourrir la nostalgie d’un âge d’or figé, mais de redécouvrir une méthode : celle d’un leadership fondé sur la connaissance des rapports de force, la mobilisation des symboles, la maîtrise des instruments de gouvernement et la projection d’un horizon commun.
Il s’agit de rendre hommage à un moment de lucidité historique, à un art de gouverner, mais aussi d’assumer — avec prudence — les leçons complexes d’un règne qui, s’il a été brillant, n’a pas été exempt de fragilités.
La naissance du Makhzen
Le XVIe siècle a été l'âge d'or des empires par excellence, une période marquée par l'émergence d'entités politiques aux ambitions vastes et concurrentes : les Habsbourg, les Ottomans et les Mogholes.
Dans ce contexte de mutations géopolitiques, la dynastie zaydanide (1510-1658), naît dans un Maroc fragmenté et en proie aux convoitises ibériques et ottomanes. Pour s'imposer, les souverains de cette maison ont dû adopter un système de légitimation sans faille, mettre en place des institutions efficaces et mener une activité diplomatique énergique.
Un projet triptyque prend petit à petit forme : l'unification interne, la préservation de l'indépendance et une politique expansionniste. C'est sous le règne d'Ahmad al-Mansour (1578-1603) que ce projet a atteint son paroxysme, notamment à travers la consolidation du Makhzen comme instrument de gouvernement et de légitimation.
Le sultan a compris que la force brute ne suffit pas. Le Makhzen qu'il a fondé repose autant sur la contrainte que sur un système de représentations symboliques, une construction politique et symbolique destinée à affirmer la souveraineté du Maroc face à un ordre mondial en recomposition. Ce "califat imaginaire" n'est pas une utopie naïve, mais une entité stratégiquement positionnée, capable de rayonner au-delà de ses frontières.
Fonder le pouvoir par le sacré
Le Makhzen, en tant que système de domination, ne repose pas seulement sur des outils de coercition, mais surtout sur des fondements idéologiques et symboliques puissants. C'est sous le règne d'Ahmad al-Mansour que ce dispositif de légitimation a été formalisé, s'inspirant de l'Islam classique et des modèles culturels ambiants. Le sultan cherche à se positionner comme l'axe du monde et à faire de son pouvoir un phare de stabilité et de progrès.
L'idéologie califale est au cœur du système makhzanien. Le monarque cherche en effet à faire de sa figure un miroir de l’"idéal" en s’appuyant sur trois piliers :
1- La filiation biologique : le sultan revendique un statut de sharif qui lui confère une autorité supra-tribale et un rôle d'arbitre, tout en niant la légitimité des Ottomans à la dignité califale, car selon le droit musulman, seul un descendant de Qouraysh peut y prétendre.
2- La filiation intellectuelle : le sultan revendique le statut de ‘alim, considérant que le savoir est une condition essentielle à l’exercice du califat. Fort d’une formation solide dans les principaux domaines du savoir de son temps, al-Mansour a su capter l’estime des oulémas, dépositaires d’une part essentielle de la légitimité religieuse.
3- La filiation spirituelle : le sultan a intégré l’éthos soufi et s’est proclamé le Pôle spirituel de son temps (al-qutb), garant de l’équilibre cosmique. Sa sainteté se traduit par la baraka, qu’il diffuse aux êtres et aux choses, et par sa capacité à accomplir des karamat, signes de sa proximité avec le divin.
Pour rendre son idéologie lisible et partagée, al-Mansûr met en scène une panoplie d’insignes et un cérémonial minutieusement codifié. À travers ces dispositifs, le Makhzen cherche à inscrire le pouvoir dans la longue durée. L’exemplaire du Coran attribué à Ouqba ibn Nafi‘, les recueils de hadiths, l’ombrelle, le drapeau blanc symbolisent la centralité, la continuité, la force et l’islamité de la monarchie. Les cérémonies de bay‘a et du Mawlid donnent à voir, au plus grand nombre, la sacralité de l’institution. Ce complexe rituel, codifié par al-Mansour, s’est maintenu presque intact jusqu’au début du XXe siècle, et certains de ses éléments subsistent encore aujourd’hui.
Le pouvoir par la plume et l’épée
Ahmad al-Mansour ne se contente pas de proclamer. Il bâtit. Son règne est celui de la centralisation, de la rationalisation et de la mobilité.
Il consolide ainsi les assises fiscales de l’État, multiplie les offices, codifie les usages et affine le contrôle du territoire. Loin d’un État tribal, le "nouveau" pouvoir repose sur une machine administrative hybride, nourrie de traditions almohades, d’influences ottomanes et d’innovations locales car le monarque et son entourage ont compris que le Makhzen doit reposer sur des outils de coercition et de contrôle pour faire face efficacement aux défis internes et externes.
L’armée chérifienne, professionnalisée, cosmopolite, mobile, devient un pilier de la nouvelle architecture. La mahalla, camp volant du sultan, assure une présence symbolique et coercitive permanente. L’organisation militaire nouvelle s’inspire des modèles méditerranéens tout en s’adaptant à la diversité du territoire.
À la tête des troupes, les self made men incarnent un pouvoir fonctionnel plus que lignager. La force n’est plus diffuse, elle devient un instrument d’État. Bref, la création d'une armée forte et la monopolisation des armes à feu ont permis au Makhzen d'imposer sa domination sur l'ensemble du sultanat, d’éloigner les menaces étrangères, et même d’étendre sa domination sur de nouveaux territoires, notamment le Touat, le Tigourarin, le Shanqit et le Soudan occidental.
Malgré cette consolidation, le système du Makhzen restait fragile en raison de l'absence de règles de succession claires. Le règne d'al-Mansour a été émaillé de conflits et d'intrigues, une faiblesse structurelle qui a finalement causé l'effondrement de son empire après sa mort, en 1603.
Une diplomatie d’équilibriste
La politique étrangère d'al-Mansour a été marquée par une stratégie adaptative, la "politique des trois cercles", une approche qui consiste à transformer les contraintes en opportunités dans un monde en recomposition.
Pour échapper à la domination ottomane, al-Mansour se rapproche d’abord de l'Espagne. Puis, pour neutraliser cette dernière, il établit des relations avec l’Angleterre, la France et les Pays-Bas, ses ennemis traditionnels. Enfin, il mène une politique d'apaisement envers l'Empire ottoman pour brouiller les pistes. Le sultan est parvenu à conserver l’indépendance de son sultanat et à devenir un acteur sur la scène méditerranéenne car il a compris que dans un monde multipolaire, la survie passe par la fluidité.
Après avoir créé un vaste empire africain, il a caressé le rêve de reconquérir l'Andalousie et même les Amériques
Mais il ne se contente pas de survivre. Il avance. Après avoir consolidé son pouvoir et éliminé la menace ottomane, al-Mansour cherchait à donner à son royaume une profondeur stratégique. Il entreprend une politique d’extension vers le sud, ce qui aboutit à la conquête des oasis du Touat et du Tigourarin en 1582, le Shanqit en 1586 et l'émirat de Songhay entre 1591 et 1598. La victoire a été interprétée comme un signe de bénédiction divine, renforçant l'ambition califale du Makhzen.
L'ambition d'al-Mansour ne s'est pas arrêtée là. Après avoir créé un vaste empire africain, il a caressé le rêve de reconquérir l'Andalousie et même les Amériques. Il a utilisé ces thèmes pour justifier ses actions et mobiliser les soutiens nécessaires. Ce projet d'alliance avec l'Angleterre a échoué en raison des divergences politiques et des changements rapides d'alliances. Cet échec est symbolisé par l'impossible union entre Portia et le Prince du Maroc dans l'œuvre de William Shakespeare, Le Marchand de Venise.
Tous ces gestes traduisent une volonté claire : faire du Maroc un acteur global, autonome, rayonnant. Le califat mansourien, bien que bref, déploie une diplomatie inventive et une géopolitique de la singularité, fondée sur la compétence, l’audace et le savoir.
Les leçons d’un règne
Que reste-t-il d’Ahmad al-Mansour, plus de quatre siècles après sa mort ?
Un éclat, certes, mais aussi une méthode. Il ne faut pas voir dans son califat un modèle à reproduire, mais une posture à méditer. Dans un monde en recomposition, il a su doter le Maroc d’un Makhzen au sens moderne : un appareil administratif, militaire et symbolique apte à gouverner un espace pluriel, à négocier avec les puissants, à se projeter sans se perdre. Ce sens aigu du moment, cette capacité à transformer les contraintes en ressources, demeurent des leçons précieuses.
Mais toute lumière projette ses ombres. Le pouvoir d’al-Mansour a été trop centralisateur, trop autoritaire. La rationalisation de l’impôt, la surveillance des élites, l’usage stratégique du religieux ont pu engendrer frustrations et résistances. Et lorsque la figure du sultan disparait, les fragilités du système apparaissent au grand jour : luttes de succession, divisions internes, essoufflement du projet. L’impossibilité de dépasser une logique patrimoniale pour instituer un ordre durable, fondé sur des règles claires et des institutions stables, a limité la portée de son œuvre.
Al-Mansour n’est pas un ancêtre figé, mais un miroir tendu vers le présent… et l’avenir.
Ce double héritage — grandeur éphémère et fragilité structurelle — doit être pris pour ce qu’il est : une invitation à penser la longue durée. La nomination d’une promotion militaire à son nom s’inscrit dans une tradition marocaine ancienne, où chaque dynastie a su convoquer ses figures fondatrices pour affermir sa légitimité, fédérer ses sujets, tracer des lignes de continuité. Al-Mansour n’est pas un ancêtre figé, mais un miroir tendu vers le présent… et l’avenir.
Encore faut-il se garder des anachronismes. Le monde du XVIe siècle obéissait à d’autres logiques : communications lentes, domination du religieux, diplomatie du corps.
Ce que son règne nous transmet, ce n’est pas une recette, mais une intelligence du pouvoir, une économie du symbole, une ambition réfléchie. Gouverner avec lucidité, construire avec audace, inscrire l’État dans le temps long — telle pourrait être, aujourd’hui encore, la leçon de son califat imaginaire.
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