Divorcer au Maroc : récits de femmes entre injustice et résilience (1/3)
TÉMOIGNAGES. Trois femmes racontent leur parcours de divorce au Maroc. Derrière les textes de loi et en attendant la grande réforme, leurs témoignages révèlent les failles d’un système inadapté.
Le divorce n’est pas seulement la fin d’un mariage. C’est souvent le début d’un combat inégal, où la femme se retrouve seule face à un système judiciaire lent, parfois partial, et une société encore empreinte de préjugés. Derrière les chiffres officiels, se cachent des histoires de vies brisées, de mères livrées à elles-mêmes, et d’enfants qui grandissent dans l’ombre des conflits conjugaux.
Si le Code de la famille, la Moudawana, a été réformé en 2004 pour reconnaître davantage de droits aux femmes, sa mise en application reste problématique. D’où la nécessité de la nouvelle réforme du Code de la famille, récemment lancée par le Roi Mohammed VI, afin d’adapter la loi aux réalités contemporaines et de corriger les dysfonctionnements constatés depuis près de vingt ans.
Les procédures actuelles sont longues, opaques, et souvent influencées par des facteurs lourds, tels que le manque de formation des juges et avocats. Dans beaucoup – trop – de cas, les pensions alimentaires fixées sont dérisoires, difficiles à recouvrer, et ne reflètent ni les besoins réels des enfants ni les moyens financiers des pères. Quant aux violences conjugales, pourtant considérées comme une cause importante des divorces au Maroc, elles demeurent trop souvent banalisées, classées sans suite, ou invisibilisées faute de preuves jugées recevables. Elles sont surtout traitées à côté, séparément du dossier du divorce.
Mais au-delà de l’épreuve judiciaire, il y a aussi le poids social. Une femme divorcée est encore perçue comme "incomplète", stigmatisée, parfois rejetée par sa propre famille, ses voisins, voire ses collègues.
Dans une série de trois articles, Médias24 donne la parole à trois femmes. Nous les appellerons Malika, Myriam et Amal, pour préserver leur anonymat. Trois parcours différents, trois époques, mais une même réalité : celle d’un divorce qui, loin de libérer immédiatement, plonge d’abord dans un tunnel d’épreuves. À travers leurs récits, c’est tout un pan de la condition féminine au Maroc qui s’exprime, entre souffrance, courage et quête de justice. Voici l’histoire de Malika.
"La pension décidée par le juge était minable"
Cas 1 : Malika, divorcée en 2005 avec deux enfants de 5 ans et 18 mois.
"Mon divorce a été catastrophique ! À l’époque, la Moudawana venait de changer. Ni les juges ni les avocats n’étaient formés ou préparés psychologiquement à ce que la femme puisse oser avoir le droit de demander le divorce. Donc, j’ai été confrontée à toutes sortes de dissuasions, corruptions, etc. La procédure a pris en tout environ 18 mois. De septembre 2005 à février 2007 !
"Mes enfants avaient 5 ans et 18 mois. C’est le plus grand qui a le plus souffert du départ de son père. Le plus jeune ne se rappelle même pas de sa présence à la maison.
"À cette époque, mon objectif principal était de les éloigner le maximum possible de l’impact négatif de leur père. Pouvoir leur apporter protection et affection, et leur assurer tous leurs besoins essentiels et secondaires (scolaires, parascolaires, vestimentaires, etc.).
"Les principales difficultés rencontrées depuis le divorce, d’un point de vue judiciaire, étaient nombreuses :
- La pension décidée par le juge était minable. Elle ne reflétait ni le niveau de vie dans lequel nous vivions ni les moyens du père. Je pense qu'il y a eu de la corruption pour que le dossier que j’ai constitué pendant des mois et des mois pour justifier ses biens, ses revenus, sa société, les dépenses relatives aux enfants, y compris scolaires, disparaissent pour laisser place à un bulletin de paie de 5.000 DH de salaire de la société qu’il possédait. Donc j’ai eu droit à 700 DH par mois de pension par enfant ! Il se vantait de m’humilier avec ça et se moquait de moi en veillant bien à me préciser qu’il avait fait en sorte que j’aie deux sous pour la pension.
- Difficulté à recouvrer cette pension alimentaire : Le père payait sa pension quand il le souhaitait, généralement deux fois par an. Donc je ne pouvais pas compter sur ça pour mes dépenses mensuelles. Et lorsque je me suis remariée en 2014, c’est-à-dire quand mon aîné avait 14 ans, le père a arrêté définitivement de payer la pension à ses enfants. Comme je tenais à préserver mon nouveau foyer, je ne l’ai pas poursuivi sur le coup pour le recouvrement de la pension.
- Après mon deuxième divorce, causé en grande partie par mon premier mari qui provoquait à chaque fois des scandales que mon deuxième mari ne supportait pas, j’ai finalement demandé le paiement de la pension alimentaire et du reliquat impayé des deux dernières années. Il a alors trouvé l’astuce de contre-attaquer en me poursuivant pour me retirer la garde de mon plus jeune enfant parce que j’étais une mauvaise mère soi-disant. Et figurez-vous que pendant toute cette période, le tribunal nous convoquait régulièrement pour le deuxième dossier (retrait de la garde), mais il n'y a eu aucune convocation ni aucune audience pour le premier dossier relatif à la pension alimentaire. Et lorsque j’expliquais à la juge que c’était juste une astuce du père pour ne pas payer la pension alimentaire, elle me répondait que ça n’avait rien à voir et qu’il s’agissait de deux dossiers différents. J’ai donc été dans l’obligation d’abandonner définitivement les poursuites contre lui pour la pension alimentaire afin de ne pas perdre la garde de mon enfant. Et j’ai compris qu’au Maroc, c’est la loi du plus fort."
Une garde inadaptée à la réalité
"Concernant la garde des enfants, sur le papier, le père devait les prendre chaque week-end. Mais dans les faits, ce n’était souvent pas le cas. De toutes les manières, à part lorsqu’ils étaient encore tout petits et que la gestion des visites était pénible avec le père, à l’adolescence, ils faisaient comme ça les arrangeait. Le problème n’était pas forcément un problème de garde, je ne les ai jamais empêchés de voir leur père, contrairement à certaines femmes qui utilisent ce point pour faire pression sur le père et obtenir ce qu’elles veulent de lui.
"Juste après la séparation, mon aîné est devenu triste (son regard a changé), violent (il a commencé à frapper les filles de sa classe et à leur prendre leur goûter de force). Il me disait qu’il n’était pas normal comme les autres enfants ! Ça me déchirait le cœur d’entendre mon enfant de 5 ans dire cela !
"J’ai dû faire le tour des psychologues de Casablanca depuis son plus jeune âge pour sa prise en charge, mais malheureusement les compétences manquent au Maroc pour un problème aussi subtil que l’impact du divorce sur la psychologie des enfants et la difficulté d’éduquer ses enfants sans la présence effective du père, qui sans lui, n’ont pas de repères.
"Tout cela les a forcément impactés. Je les sens plus sensibles aux maux des autres.
"Durant toute cette période, le seul soutien dont j’ai pu bénéficier est le soutien financier de mes parents, ce qui n’est d'ailleurs pas négligeable, et ce, après qu’ils se soient rendu compte que je tenais absolument à divorcer.
"Je n’ai jamais eu de soutien moral de ma famille, puisque selon eux, il est honteux qu’une femme de bonne famille demande le divorce, quand bien même elle serait battue ou maltraitée par son mari. Elle doit être patiente (tsber), comme dit l’adage !"
Seule
"En ce qui concerne les associations, non seulement je n’ai bénéficié d’aucun soutien concret, à part les paroles, mais en plus une responsable m’avait choquée en me disant que, moi dans mon malheur, j’avais de la chance puisque j’avais quand même un toit où dormir avec mes enfants !
"En ce qui concerne le soutien institutionnel, tout ce que je peux dire, c’est que je suis à ce jour traumatisée par tout ce qui touche de près ou de loin à la justice au Maroc, car j’ai été bafouée dans tous mes droits et dans mon amour propre à cause de toutes les injustices subies, de la corruption et de l'opacité dans tout le circuit de la procédure de divorce, des demandes de pension alimentaire et de mes plaintes pour violence conjugale. Au point où mon seul objectif dans la vie était devenu de sortir mes enfants à l'extérieur du Maroc pour qu’ils puissent vivre dignement, objectif atteint aujourd’hui avec grande fierté, grâce à Dieu.
"Je me rappelle qu’au début, ma famille, y compris un oncle, faisait pression sur moi pour que j’abandonne mes enfants à leur père, chose que j’ai refusée catégoriquement. Depuis, ils m’en veulent, m’ont écartée subtilement du cercle familial, ne me traitent plus de la même manière.
"Aucune compassion, plutôt de la pitié, et quand j’ai besoin de quelqu’un, ne serait-ce que pour un conseil ou un soutien moral, on me tourne le dos. Idem pour les voisins qui me connaissent depuis vingt-sept ans. Les femmes me redoutent, comme si j’allais leur voler leur mari. Et les hommes sont soit moqueurs, soit indifférents lorsqu’ils sont accompagnés de leur femme.
"Cela fait donc vingt ans maintenant que je me bats toute seule pour élever mes enfants et m’en sortir face à la jungle dans laquelle nous vivons."
Discrimination sociale
"Le statut de femme divorcée au Maroc équivaut souvent à une femme de petite vertu, peu importe que ce soit à juste titre ou pas, et quel que soit son âge. Elle est également perçue comme “handicapée” puisqu’il lui manque a priori quelque chose... un mari !
"Je me sentais perdue, je ne savais pas par quoi commencer ni quels étaient mes droits. Rien n’a changé aujourd’hui, à part que je connais mes droits, mais que je n’ai aucun moyen pour les faire valoir, puisque je n’ai aucun piston.
"Pour l'anecdote, étant donné que mon ex-mari me battait régulièrement et que c’était l’une des principales raisons de ma demande de divorce, je me devais de présenter une preuve des coups et blessures à mon avocat. Mais à chaque fois que je me présentais au service des urgences qui délivre les certificats médicaux, le médecin écrivait : Mme X “se dit victime de violence” ou “prétend être victime de coups”, alors que je venais avec des bleus, du sang, des traumatismes apparents. Comment voulez-vous que la police perçoive ce certificat médical quand je vais déposer plainte contre mon mari ? Et la seule fois où les urgences m’ont délivré un certificat en bonne et due forme et que j’ai enfin pu déposer une plainte au commissariat, mon dossier a disparu comme par magie !
"Je demande donc un État de droit, où l'on te respecte vraiment en tant qu’être humain et où l'on défend tes intérêts et tes droits pour de vrai, pas uniquement avec des paroles, où l'on t’oriente, où les avocats font réellement leur travail, où le tribunal n’est pas une forêt où tu te perds et où l’on te parle comme à un chien errant."
Vingt ans plus tard…
"Je dois avouer que je n’ai jamais réussi à dépasser réellement toutes ces épreuves. Même si financièrement, j’ai pu m’en sortir grâce à Dieu et grâce à l’aide de mes parents, l’impact psychologique a été dévastateur pour moi ! L’humiliation, les sentiments d’impuissance, d’infériorité et d’injustice que l'on subit au quotidien dans différentes situations de la vie quotidienne font que l’on garde en son for intérieur une rancœur et une amertume qui ne disparaîtront jamais.
"Comment, dans un pays soi-disant de droit, on continue à dénigrer une femme (par un gardien de voitures par exemple, un concierge, un voisin, une administration, un/une collègue) uniquement parce qu’elle n’a pas de mari ! Quand bien même elle a un Bac + 5, un poste de responsabilité, une vie dédiée à ses enfants, une situation financière stable, etc. Ce n’est pas suffisant pour les autres. Selon eux, un mari, même démissionnaire dans ses responsabilités, ses devoirs et l’éducation de ses enfants, reste un mal (ou mâle) nécessaire pour qu’une femme soit respectée et considérée dans ce pays.
"Aujourd’hui, et depuis quelques années déjà, mes enfants ne le calculent plus du tout. J’ai décidé seule avec eux de leur orientation scolaire et de leurs choix post-baccalauréat. Je les ai pris en charge financièrement à 100% depuis 2014 (plus de pension alimentaire), et pour leurs études depuis 2018, à savoir depuis le bac pour le grand et le brevet pour le plus jeune".
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