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Divorcer au Maroc : récits de femmes entre injustice et résilience (2/3)

TÉMOIGNAGES. Trois femmes racontent leur parcours de divorce au Maroc. Derrière les textes de loi et en attendant la grande réforme, leurs témoignages révèlent les failles d’un système inadapté.

Divorcer au Maroc : récits de femmes entre injustice et résilience
Photo de Kelly Sikkema sur Unsplash
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Le 30 août 2025 à 17h00 | Modifié 31 août 2025 à 14h06

Le divorce n’est pas seulement la fin d’un mariage. C’est souvent le début d’un combat inégal, où la femme se retrouve seule face à un système judiciaire lent, parfois partial, et une société encore empreinte de préjugés. Derrière les chiffres officiels, se cachent des histoires de vies brisées, de mères livrées à elles-mêmes, et d’enfants qui grandissent dans l’ombre des conflits conjugaux.

Si le Code de la famille, la Moudawana, a été réformé en 2004 pour reconnaître davantage de droits aux femmes, sa mise en application reste problématique. D’où la nécessité de la nouvelle réforme du Code de la famille, récemment lancée par le Roi Mohammed VI, afin d’adapter la loi aux réalités contemporaines et de corriger les dysfonctionnements constatés depuis près de vingt ans.

Les procédures actuelles sont longues, opaques, et souvent influencées par des facteurs lourds, tels que le manque de formation des juges et avocats. Dans beaucoup – trop –de cas, les pensions alimentaires fixées sont dérisoires, difficiles à recouvrer, et ne reflètent ni les besoins réels des enfants ni les moyens financiers des pères. Quant aux violences conjugales, pourtant considérées comme une cause importante des divorces au Maroc, elles demeurent trop souvent banalisées, classées sans suite, ou invisibilisées faute de preuves jugées recevables. Elles sont surtout traitées à côté, séparément du dossier du divorce.

Mais au-delà de l’épreuve judiciaire, il y a aussi le poids social. Une femme divorcée est encore perçue comme "incomplète", stigmatisée, parfois rejetée par sa propre famille, ses voisins, voire ses collègues.

Dans une série de trois articles, Médias24 donne la parole à trois femmes. Nous les appellerons Malika, Myriam et Amal, pour préserver leur anonymat. Trois parcours différents, trois époques, mais une même réalité : celle d’un divorce qui, loin de libérer immédiatement, plonge d’abord dans un tunnel d’épreuves. À travers leurs récits, c’est tout un pan de la condition féminine au Maroc qui s’exprime, entre souffrance, courage et quête de justice. Voici l’histoire de Myriam.

Des décisions expéditives

Cas n° 2 : Myriam, divorcée en 2019 avec deux enfants de 3 ans et 1 an.

"Il s’agit d’un divorce pour discorde à ma demande en 2019. La procédure a été expéditive. L’audience de conciliation ne semble être qu’une formalité pour un semblant de conciliation pour un divorce dans le cadre duquel étaient mises en avant des violences conjugales, donc en substance non susceptible de conciliation.

"La magistrate manquait d’impartialité en montrant ouvertement de l’empathie envers mon ex-époux lors de l’audience de conciliation. Les pièces versées dans le dossier relatives aux fautes commises par mon ex-mari à mon égard et le danger qu’il représentait pour les enfants n’ont pas du tout été prises en considération, et la pension alimentaire était sans commune mesure avec les frais des enfants ni avec les revenus du père.

"C’était une telle épreuve que je n’ai pas fait appel pour la pension. Ma priorité était de protéger mes enfants. Il faut savoir que dans la majorité des cas, la femme ne demande le divorce que lorsqu’elle réalise que cela est nécessaire pour protéger ses enfants.

"J’ai essayé de demander le divorce bien avant, mais j’ai subi une forte pression familiale et, n’ayant aucun soutien, je n’ai pas eu l’énergie d’affronter cette épreuve."

Divorce : le début d’autres difficultés

"Depuis, le quotidien est très difficile. Je suis en mode survie car je dois tout gérer seule : maison, école, courses, travail, médecin, etc. Cela impacte ma vie professionnelle car, ne pouvant pas compter sur la présence du père, je dois limiter mes activités professionnelles pour gérer tous les à-côtés, pour pouvoir accompagner mes enfants dans leur scolarité, remplir toutes les obligations liées au foyer, les accompagner à leurs activités, chez le médecin, etc.

"Le divorce appauvrit la mère avec une pension alimentaire qui ne lui permet pas de subvenir aux besoins de ses enfants. Elle devient beaucoup moins disponible pour ses enfants qu’elle aurait pu l’être et assume une charge mentale colossale face à un père qui a beaucoup de droits et aucune obligation à part payer un montant dérisoire chaque mois, sachant que le recouvrement de la pension alimentaire a été et est toujours très laborieux.

"La pension alimentaire ne couvre même pas les frais alimentaires de mes enfants, ce qui nécessite pour moi de couvrir l’ensemble des frais (école, médecin, nounou, activités, etc.) avec mes seuls revenus.

"La société marocaine est très dure et irrespectueuse avec la femme divorcée, et mon entourage familial m’a tourné le dos après mon divorce. Lorsque l’initiative du divorce émane de la femme, celle-ci est considérée comme étant une mauvaise femme et une mauvaise mère. On ne bénéficie donc d’aucune aide de quelque nature que ce soit, car on doit “assumer” cette décision. J’assume donc les deux fonctions de père et de mère, seule et sans aucune aide familiale.

"Toute femme divorcée doit, en plus, prendre en charge émotionnellement, physiquement et financièrement, les difficultés engendrées par le divorce, l’absence du père et, dans mon cas, son attitude toxique pour le psychisme de ses enfants."

Père absent, tuteur pourtant

"N’ayant pas la tutelle de mes enfants, je suis néanmoins dans l’obligation de garder le contact avec un homme violent et manipulateur pour pouvoir gérer la vie de mes enfants. Cela m’impacte et les impacte aussi. Quant à mes plaintes pour violences, celles-ci ont toutes été classées sans suite.

"Au niveau du droit de visite, le père ne réside pas au Maroc. Malgré cela, il a un droit de visite tous les dimanches, ce qui est complètement absurde. Il est arrivé qu’il vienne au Maroc sans m’en informer pour faire constater mon absence de la maison ce jour-là, comme il lui arrive, afin de m’empêcher avec mes enfants de profiter de notre dimanche, de prétendre être au Maroc et les enfants se retrouvent à l’attendre, en vain.

"Il nous est arrivé d’annuler un voyage car apprenant cela, il a décidé de débarquer en menaçant de faire constater une non-présentation d’enfant. J’ai fait face à une interdiction de quitter le territoire et à la déception de mes enfants de voir leur voyage annulé.

"Enfin, je ne peux pas envisager de me remarier de peur de perdre la garde de mes enfants alors qu’ils auraient pu avoir avec eux une figure paternelle saine dont ils ont grandement besoin.

"J’ai la garde exclusive des enfants avec un droit de visite du papa tous les dimanches et la moitié des vacances scolaires, ce qui est une aberration puisque ce dernier au moment du divorce résidait à l’étranger. Il en résulte que je vis dans l’angoisse de savoir s’il est au Maroc ou non pour éviter une plainte pour non-présentation d’enfant, et surtout, je ne peux jamais programmer les vacances de mes enfants de peur qu’il décide de venir."

Une épreuve pour les enfants

"La séparation a été très conflictuelle. Cela a eu un impact très négatif sur les enfants que je continue à gérer. J’ai constaté une période de régression à laquelle il fallait faire face. Nous subissons encore à ce jour ses manipulations, et les enfants en sont les premières victimes.

"Or, un père est censé être une figure rassurante. En son absence ou lorsque cette figure est toxique, les enfants développent un manque de confiance, peuvent considérer ne pas être dignes de l’attention du père. Cela nécessite un soutien permettant à l’enfant de gagner en confiance.

"Mes enfants ont exprimé le besoin d’une figure paternelle sans que cela soit leur propre père.

"Pour eux, c’est une épreuve difficile à vivre. Ils cherchent à comprendre les raisons du divorce, à trouver des solutions pour que leur papa soit plus présent pour eux. Ils veulent garder le lien avec leur papa et leur famille paternelle, mais si cela se passe en toute bienveillance.

"Le comportement des gens change lorsqu’ils comprennent que je suis divorcée. Une grande partie de la société marocaine considère la femme divorcée comme infréquentable. Cela a une influence sur les relations familiales, de voisinage et même professionnelles.

"Avec du recul et si c’était à refaire, je ne divorcerais pas au Maroc. J’aurais cherché un conseil de professionnels aguerris avant le mariage et pendant celui-ci, et surtout j’aurais divorcé dès les premiers signes de dysfonctionnement du mariage sans prendre en compte la pression familiale. Un enfant est plus heureux avec des parents divorcés mais épanouis, qu’avec des parents mariés mais dans le conflit."

L’accompagnement idéal

"Nous avons besoin de structures qui accompagnent les femmes dans le divorce, ce qui n’existe pas actuellement, malgré la création d’associations censées proposer cet accompagnement. Les psychologues manquent également de formation pour la plupart d’entre eux, puisqu'ils minimisent l’impact du divorce tant sur la mère que sur les enfants.

"Nous manquons d’avocats formés à accompagner une femme pendant son divorce et de magistrats compétents. Il est nécessaire que le droit de la famille soit une spécialité avec une formation adaptée. Nous avons besoin de médiateurs formés et compétents pour gérer les situations de divorce sans qu’il soit possible de maintenir la relation conjugale en cas de violences.

"La nouvelle Moudawana doit permettre à la loi d’être adaptée à la société d’aujourd’hui, à savoir :

  • Une redéfinition des modalités d’exercice du droit de visite. Les jugements aujourd’hui sont identiques à ce sujet : droit de visite le dimanche. Certains pères sont en mesure de prendre soin de leurs enfants et se trouvent privés de passer un temps suffisant avec eux, tandis que d’autres sont toxiques et parfois violents sans que la mère puisse intervenir pour contrer le droit de visite ou que celui-ci s’exerce sous supervision. La définition du droit de visite nécessite un examen approfondi du dossier, de la situation familiale et du profil des parents pour l’accorder au parent le plus apte à l’exercer. Il est également nécessaire qu’il y ait une déchéance systématique du droit de visite pour le père qui ne l’exerce pas conformément au jugement prononcé ou qui présente des signes de violence.
  • Une révision des modalités de fixation de la pension alimentaire, qui aujourd’hui peut différer selon le magistrat en charge du dossier, avec un accès automatique aux comptes bancaires du père pour connaître le montant réels de ses revenus, sachant qu’il existe encore des pères qui sont rémunérés au noir. Le prélèvement à la source de la pension alimentaire doit être systématique afin d’éviter à la mère les frais de recouvrement pour une pension qui ne couvre jamais les frais des enfants. Il faut également indexer la pension alimentaire aux prix à la consommation avec une révision automatique tous les ans, sans passer par le tribunal.
  • Ne plus limiter l’indemnisation de la mère, appelée outrageusement “Moutâa”, au divorce à l’initiative du mari et étendre celle-ci au divorce sur demande de la femme. En effet, celle-ci se trouve sanctionnée pour être à l’initiative du divorce en étant privée de cette indemnité, alors que celle-ci est systématique lorsque l’époux est demandeur.
  • Une tutelle commune des parents, même lorsqu’ils sont mariés, et la tutelle exclusive au profit de la personne qui a la garde de l’enfant. La mère doit pouvoir gérer la vie de ses enfants (administratif, scolarité, etc.) sans solliciter systématiquement des ordonnances du tribunal, ce qui alourdit la charge financière et mentale de la mère, qui est déjà assez conséquente.
  • Une prise en compte de la situation de la femme victime de violences conjugales avec des mesures d’éloignement non seulement de la femme mais aussi des enfants, sans attendre un jugement de condamnation pour violences. Il faut savoir que dans plusieurs pays, lorsqu’une femme prouve les violences physiques ou psychologiques, non pas par des certificats médicaux, mais même par des messages de menaces ou de reconnaissance des violences, des photos ou des vidéos, les mesures d’éloignement sont mises en place et le droit de visite est exercé en présence de professionnels afin de protéger les enfants du parent toxique ou agressif.
  • Des dispositions de la Moudawana actuelle prévoient l’obligation de retour au domicile conjugal qui influence la possibilité de l’épouse de demander le divorce. Celle-ci se trouve dans l’obligation de rester avec le mari au sein du domicile conjugal pendant toute la procédure de divorce avec toute la pression ou la violence qu’elle peut subir lors de cette phase.
  • Supprimer la possibilité de retirer la garde à la mère en cas de remariage.

"Aujourd’hui, je peux dire qu’on ne dépasse pas ces difficultés, c’est un quotidien avec lequel on compose.

"J’adapte mon train de vie aux besoins de mes enfants, j’ai mis en place un accompagnement psychologique régulier pour les aider à avancer le plus sainement possible dans la vie, et j’ai constitué un entourage sain avec des personnes qui s’élèvent au-dessus des préjugés régnant dans la société marocaine".

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Le 30 août 2025 à 17h00

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