Série du Monde sur le Roi Mohammed VI : une lecture critique de Médias24
Le quotidien français Le Monde a publié, du 24 août au 30 août 2025, une série en six volets intitulée "L’énigme Mohammed VI". Présentée comme une enquête, elle a suscité de nombreuses réactions au Maroc. Médias24 en propose une lecture critique, en la confrontant aux règles du journalisme : véracité, rigueur factuelle, diversité des sources, équilibre et respect de la déontologie.
De nombreux Marocains ont répondu au journal Le Monde suite à la publication de la série intitulée L'énigme Mohammed VI. Ils l'ont fait chacun à sa manière. Cette série ayant pris fin ce week-end avec son 6e épisode, Médias24 livre sa lecture de ces articles.
Nous le faisons au sens scientifique du terme, c'est-à-dire en mettant de côté nos sentiments, nos émotions et tout parti-pris.
Voyons donc dans quelle mesure cette série répond aux critères professionnels du journalisme, à la déontologie et à l'éthique de notre métier.
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Le fondateur du Monde s'appelait Hubert Beuve-Méry. Il a été pour l'auteur de ces lignes, la référence constante, un patron de presse que j'ai admiré et que j'admire jusqu'à présent, lui qui est mort en 1989. J'aimais en lui son côté rigoureux et exigeant, quasiment austère, sa manière de mettre le lecteur au centre et non pas lui-même, son exigence morale et éthique très élevée.
Il disait par exemple: "le journalisme consiste à décrire fidèlement les faits et à donner au lecteur les moyens de se faire sa propre opinion". Véracité, clarté, respect du lecteur, rigueur, exigence, déontologie, indépendance étaient quelques-unes des règles qu'il appliquait lorsqu'il dirigeait le "quotidien français de référence". C'est un homme qui aimait passionnément le journalisme et le pratiquait au service du seul lecteur.
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Le deuxième élément que nous allons citer est la charte de Munich. Adoptée en 1971, c'est la référence du journalisme européen en matière de déontologie. Elle prévoit un certain nombre de devoirs (et de droits) du journaliste, et notamment:
- Respect de la vérité.
- Défense de la liberté d'information, de commentaire et de critique.
- Publication d'informations d'origine connue et rectification des informations inexactes.
- Respect de la vie privée des personnes.
- Interdiction du plagiat, de la calomnie, de la diffamation.
- Refus de toute consigne des annonceurs ou d'un publicitaire.
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La troisième et dernière référence que nous citons est celle des règles professionnelles, car il y a bien sûr des règles dans notre métier. Le Monde dispose d'une rédaction de 530 journalistes et de beaucoup de moyens. Il peut se permettre d'être exigeant et rigoureux si c'est vraiment ce qu'il veut.
Dans la série en question publiée à partir du 24 aout 2025, il y a de nombreuses erreurs factuelles qui montrent que les auteurs n'ont même pas pris la peine de vérifier par eux-mêmes ce qu'ils rapportent. Par exemple, lors des funérailles du roi Hassan II, les chefs d'État arabes étaient nombreux; alors que les auteurs prétendent que peu de dirigeants arabes ont fait le déplacement. Or il y avait Bouteflika, Ben Ali, Mouaouia Ould Taya, le président du Yemen, le chef d'État du Bahrein, Yasser Arafat etc... Selon la version des auteurs, les chefs d'État arabes étaient censés s'abstenir d'assister aux funérailles car le roi Hassan II les tenait pour "un rassemblement de Bédouins et d’officiers subalternes". Cette citation n'est pas sourcée. A notre connaissance, il n'a jamais dit une chose pareille. Au contraire, Hassan II avait une ouverture et un réseau panarabes larges et solides.
Autre erreur factuelle: le Roi Mohammed VI est décrit comme immobile pendant la prière de Aid Al Adha, ce qui est complètement faux, il suffisait de regarder la vidéo.
En devenant roi, "les sentiments de Mohammed VI sont mitigés". Ce n'est pas le journaliste qui parle, mais le narrateur d'un roman. A moins que le Roi lui ait fait des confidences.
En fait, la série se distingue par sa narration captivante pour qui ne connait pas le Maroc. Captivante et avec un parfum orientaliste. Mais pour meubler cette narration, que de clichés ont été ajoutés ("Lalla signifie Princesse", les serveurs du diner étaient noirs...). Les fantasmes orientalistes sont vendeurs.
Le récit est entaché, surtout pour les lecteurs avisés ou connaisseurs du Maroc, par des erreurs, des approximations, et pire que cela, comme on va le voir.
Toute la série est focalisée sur le palais, comme le veut d'ailleurs le titre général. Mais le palais, c'est le pouvoir, nous expliquent les deux auteurs. Où sont les partis, la société civile, les indicateurs économiques, les grands chantiers, les classes populaires, les syndicats?...
Hormis quelques rares exemples, les sources sont anonymes. L'usage des expressions approximatives comme "semble-t-il, croit savoir, il se murmure" affaiblit la série et relègue le journalisme au second plan.
Sans compter un usage excessif du mode passif, la plupart des sources sont anonymes, des "diplomates", des "familiers du sérail", de "fins connaisseurs", une "source bien introduite"...
La référence au récent hacking et aux fuites est discutable au plan éthique, car quand on cite, on légitime. C'est une règle journalistique.
Le ton général glisse de l'ironie vers les phrases méchantes ou assassines. Le côté people et parfois mondain prend le pas sur l'analyse ou les faits. Les statistiques économiques et sociales sont disponibles au Maroc. Elles ne sont pas utilisées. Cela laisse penser que les auteurs ont évité les sources publiques et vérifiables pour donner l'impression de dévoiler des coulisses.
Le récit est romancé et quand il comporte des erreurs factuelles ou des faits invérifiables, il incite le lecteur avisé à penser que plusieurs séquences ont été imaginées. Les dynamiques internes sont absentes, la culture locale également, sauf par le côté fiction orientale. La personnalisation et la focalisation sur le Roi sont journalistiquement excessives. Le récit est parfois tendancieux: par exemple, la scène où le Souverain est décrit immobile sur un tabouret pendant la prière de l'Aid, suivie du passage insidieux à l'interprétation (fatigue donc maladie, donc fin de règne) avant de revenir au jet ski récent qui montre le contraire.
Certaines formulations ("crime de lèse-prince"...) relèvent plus du style littéraire que de l’information brute, ce qui renforce la subjectivité.
Le sujet (santé du chef de l’État, dynastie) est hautement sensible. Les codes déontologiques recommandent de traiter ce type de contenu avec prudence, transparence des sources et distinction nette entre faits et spéculations. Mais ici, l’article prend des libertés interprétatives : il "lit" les images du roi comme des preuves médicales ou politiques, ce qui dépasse la stricte information.
L'atteinte à la vie privée est évidente (aspects médicaux, épisodes de maladie) ; dans la série d'articles, il y a un danger d'effet performatif : suggérer une "fin de règne" peut (veut?) installer cette image dans la perception publique et internationale du pays.
Il y a donc un mélange de faits avérés, d’interprétations et de rumeurs.
On note également une surreprésentation des "petites histoires" dont la véracité est discutable au détriment d’analyses structurées (institutions, économie, politique régionale). Et également un manque de transparence de la hiérarchie des sources (qui parle, avec quel degré de proximité, et pourquoi).
Ces articles présentent donc plusieurs faiblesses au regard des standards journalistiques tels qu'une subjectivité marquée, des sources anonymes non hiérarchisées; l'équilibre est absent car il n'y a pas de contrepoints institutionnels.
Il s’agit davantage d’un récit romancé et interprétatif, mais en aucun cas d'une enquête. Pourtant, la série est présentée comme une enquête.
L'enquête est un genre journalistique bien défini. Toutes les sources professionnelles comme les manuels de journalisme s'accordent sur une grille pour la définir. En voici quelques éléments :
1. Pertinence et angle
• L’article répond-il à une question d’intérêt public clair ?
• L’angle choisi est-il original, précis et bien défini ?
• Le sujet est-il d’actualité, ou bien a-t-il une valeur explicative (contexte, coulisses, enjeux cachés) ?
• La promesse de l’article correspond-elle au contenu réel ?
2. Méthodologie et sources
• Les sources sont-elles multiples et diversifiées (documents, entretiens, terrain, experts, témoins) ?
• La hiérarchie des sources est-elle claire (témoignages directs, documents officiels, sources secondaires) ?
• Les propos sont-ils attribués (nom, fonction) et datés, sauf si l’anonymat est justifié ?
• L’usage de l’anonymat est-il explicité et justifié ?
• Y a-t-il une confrontation des points de vue (équilibre contradictoire) ?
3. Fiabilité et rigueur factuelle
• Les chiffres, données et citations sont-ils vérifiables et sourcés ?
• Les faits sont-ils contextualisés (comparaisons, précédents, explications claires) ?
• Y a-t-il des imprécisions, exagérations ou amalgames ?
• L’auteur distingue-t-il clairement faits établis et hypothèses/analyses ?
4. Éthique et impact
• Le traitement respecte-t-il la dignité des personnes citées (pas de stigmatisation inutile) ?
• L’article respecte-t-il la présomption d’innocence le cas échéant ?
• L’article apporte-t-il une valeur ajoutée (révélation, mise en perspective, explication) ?
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En conclusion, la série n'est pas une enquête et comporte de nombreuses faiblesses journalistiques.
Intrinsèquement, cette série ne justifie pas l'intérêt qui lui a été porté au Maroc, sauf en raison de la sensibilité du sujet, du fait que la majorité écrasante des Marocains s'identifie à la monarchie; et du risque d'effet performatif visant à installer un récit de fragilité et d'incertitude au moment où la cause nationale est à la veille d'une réunion décisive au Conseil de sécurité.
Cela étant, le Maroc compte de nombreux journalistes excellents. Des éditeurs aimeraient avoir une empreinte internationale et ils en sont capables. Le Maroc a besoin de quelques champions nationaux dans ce domaine, dont la crédibilité dépasserait les frontières.
Mais la presse chez nous est handicapée, entre autres, par un marché étroit et un modèle économique imparfait, qui la rendent vulnérable, des GAFAM à l'IA. Si nous avions une presse aussi puissante et crédible que les grands titres internationaux, l'impact des articles du Monde aurait été moindre.
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