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ECONOMIE

Grand entretien avec Chakib Alj, président de la CGEM

Chakib Alj, président de la CGEM, revient sur son second mandat, les réformes menées, le rôle des TPME et de l’investissement privé, et trace les priorités du patronat pour accompagner la transformation de l’économie marocaine.

Grand entretien avec Chakib Alj, président de la CGEM
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Le 20 octobre 2025 à 18h42 | Modifié 23 octobre 2025 à 13h37

À la veille de l’ouverture des débats parlementaires sur le PLF 2026, Chakib Alj décrit une rentrée économique où la confiance et l’optimisme prédominent parmi les chefs d’entreprise. “L’état d’esprit dominant est confiance, optimisme et mobilisation”, affirme le président de la CGEM, soulignant que cette confiance doit composer avec les perturbations géopolitiques et les risques de sécheresse accrue.

Selon Alj, l’économie n’avance pas uniformément : certains secteurs, comme le tourisme ou le BTP accélèrent, tandis que d’autres, notamment l’agriculture et les services à faible valeur ajoutée, peinent à suivre la cadence. "Plutôt que de parler d’atonie, il s’agit d’une économie en forte croissance… mais en mutation", insiste-t-il.

Pour la CGEM, les priorités pour le PLF sont : réforme de la fiscalité locale, neutralité de la TVA et clarification des sanctions fiscales. Pour Alj, ce sont là les chantiers qui permettront de renforcer l’attractivité du pays et de soutenir la compétitivité du tissu entrepreneurial.

Dans cet entretien pour Médias24, le président de la CGEM revient également sur les réformes sociales, la place de l’investissement privé, et le rôle du patronat entre bilans et batailles restant à mener.

Nous avons une économie globalement en forte croissance mais en mutation

Médias24 : Cette rentrée a été marquée par quelques tensions sur le plan social. Sur le plan économique, comment décririez-vous la situation de l’économie marocaine ? Lorsque vous échangez avec les chefs d’entreprise, quels sentiments prédominent : inquiétude, confiance ou attentes particulières ?

Chakib Alj : De ce que j'ai moi-même constaté de mes échanges permanents avec les chefs d’entreprises, l’état d’esprit dominant est confiance, optimisme et mobilisation, même si la vigilance demeure nécessaire face aux perturbations géopolitiques, ainsi qu’aux risques de sécheresse accrue.

Mais, globalement, la rentrée économique se déroule dans un contexte macroéconomique assez rassurant, je dirais. Les croissances du premier et second trimestres 2025 de 4,8% et 5,5% sont de bonnes performances qu’il faut souligner. L’inflation est à 0,3% à fin août.

La consommation et la confiance des ménages sont reparties à la hausse. Nous avons de bonnes raisons de penser que nous sommes dans une dynamique positive qui va durer plusieurs années. Avec la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, nous avons une feuille de route claire pour l’avenir.

- Vous parlez de confiance et de mobilisation, pourtant certains observateurs ont l'impression que rien ne bouge et que l’économie reste globalement atone... 

- Les chiffres que je vous ai évoqués à l’instant parlent d’eux-mêmes même si la réalité d’un secteur à l’autre peut être très différente. L’accélération des services en lien avec le tourisme (+15% à fin août) et du BTP qui profite des grands chantiers d’infrastructure du pays montrent qu’une réelle transformation est en cours.

Il est vrai que certains secteurs, notamment l’agriculture ou les services à faible valeur ajoutée par exemple, avancent plus lentement ou souffrent de la conjoncture mondiale. Plutôt que de parler d’atonie, il s’agit d’une économie globalement en forte croissance mais bien sûr en mutation.

Certains segments avancent plus vite (industrie, énergies renouvelables, BTP, tourisme) au point où certaines TPME membres nous remontent la difficulté qu’elles ont à suivre la cadence et à répondre à la demande du marché. D’autres secteurs doivent, en revanche, s’adapter.

- La croissance citée ne se reflète malheureusement pas par des créations d’emplois significatives. Qu’est-ce qui bloque la machine du recrutement dans laquelle le privé doit jouer un rôle moteur ?

- Il y a un certain nombre d’éléments qui, s’ils sont adressés, aideraient à fluidifier la création d’emplois. J’en citerai trois.

Le premier, c’est le sujet du Code du travail. Nous nous réjouissons de l’ouverture du dossier par le ministre de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences. C’est en effet, selon un sondage réalisé auprès de nos membres, le principal frein au recrutement. Le texte date de 2004 et entre temps, le monde a changé : le Maroc s’est ouvert, le digital a transformé notre rapport au travail et la sociologie des employés et demandeurs d’emplois a évolué.

Le second sujet est l’adéquation entre offre et demande en matière de formation. Il y a un écart entre ce que recherchent les entreprises et les compétences des demandeurs d’emploi. C’est la raison pour laquelle, la refonte de la formation professionnelle doit être menée, tout comme le système d’éducation nationale est en pleine évolution.

Le dernier point est relatif à l’investissement. Tout ce qui peut libérer l’investissement doit être fait et nous pensons notamment au système d’autorisations qui est complexe, perçu comme arbitraire parfois par certains entrepreneurs. Il faut que nous avancions sur ce sujet aussi.

- Nous sommes en plein dans le projet de loi de finances 2026. Quelles sont les attentes de la CGEM ? Ses priorités ?

- La CGEM a communiqué ses propositions au ministère de l’Économie et des Finances dans la perspective de la loi de finances 2026. Comme à notre habitude, ce travail a été mené de manière participative, avec l’ensemble de nos fédérations sectorielles, de nos CGEM Régions et de nos commissions.

Trois chantiers sont au cœur de nos priorités. D’abord, la neutralité de la TVA, il s’agit de résoudre définitivement les cas de butoir qui pénalisent certains secteurs.

- Le stock du crédit TVA est de combien actuellement ?

- Pour vous donner un ordre de grandeur, on sait qu’en 2024, 22 milliards de DH de crédits de TVA ont été remboursés.

Il faut tout de même souligner que le délai moyen de remboursement est en baisse et donc nous allons dans le bon sens à ce niveau-là.

D'ailleurs, nous recevons moins de doléances concernant les délais de remboursement qu’il y a quelques années.

Si je devais retenir un seul sujet fiscal pour ce dernier trimestre, ce serait sans hésitation la réforme de la fiscalité locale

- Quelles sont les deux autres priorités ?

- Il y a la clarification et la proportionnalité des sanctions fiscales, en s’inspirant des meilleures pratiques internationales pour distinguer l’erreur de bonne foi de la fraude avérée.

Enfin, la facilitation des restructurations et transmissions d’entreprises, essentielles pour la compétitivité et la pérennité de notre tissu entrepreneurial.

Il y a bien sûr bien d’autres sujets comme l’exonération d’IR pour les pensions issues du régime complémentaire (CIMR) pour garantir un traitement égalitaire et juste entre public et privé.

Et puis une autre priorité qui n’est pas à proprement parler dans le périmètre de la loi de finances, c’est la refonte des taxes locales qui est un sujet important de la rentrée et qui concerne toute l’économie.

- Puisque les principales réformes ont déjà été menées (IR, IS, TVA), est-ce que ce projet de budget ne sera qu'un exercice technique ou d’ajustements ?

- Plusieurs réformes structurantes (réduction de l’IS à 20%, unification de l’IR, réforme de la TVA) ont en effet été engagées ces dernières années et ont permis une meilleure cohérence et justice fiscale, pour la très grande majorité des TPME.

Bien sûr, nous ne pouvons pas chaque année adopter des mesures de refonte profonde. Ce n’est d’ailleurs pas productif et cela réduit la visibilité pour les entrepreneurs et investisseurs.

La principale réforme inscrite dans la loi-cadre 69-19 qui n’a pas encore abouti reste celle de la fiscalité locale qui reste un sujet d’actualité.

- Si vous deviez choisir un sujet qui serait la principale bataille du patronat en termes de fiscalité, lequel serait-il ?

- Si je devais retenir un seul sujet fiscal pour ce dernier trimestre, ce serait sans hésitation la réforme de la fiscalité locale. Aujourd’hui, les entreprises supportent un système devenu excessivement complexe, avec 17 taxes différentes – taxe professionnelle, taxe de services communaux, taxe sur les terrains non bâtis, multiples taxes sectorielles qui se superposent et pèsent lourdement sur l’investissement.

C’est le dernier grand chantier de la réforme fiscale, après l’IS, l’IR et la TVA. Le moment est venu de l’ouvrir : simplifier et clarifier la fiscalité locale est indispensable pour renforcer l’attractivité de notre pays pour les investisseurs. Pour les autres sujets, nous sommes entrés dans une phase d’analyse et d'ajustements.

- Les recettes fiscales enregistrent des hausses à 2 chiffres depuis 2021. Entre 2020 et 2024, elles ont augmenté de 100 MMDH. Et la hausse se poursuit sur l’IS comme l’IR. Un commentaire ?

- Nous devons être fiers de nos TPME qui jouent le jeu. Ces chiffres s’expliquent, d'une part, par la croissance de l’économie, mais également et surtout par la formalisation des TPME qui doit se poursuivre. La CGEM a toujours milité pour cela. C’est ce qui permettra aux entreprises formelles de poursuivre leur développement.

Un entrepreneur a besoin d’un environnement où les règles sont les mêmes pour tous et où les règles de concurrence sont respectées pour pouvoir franchir des paliers. Ces chiffres montrent que la formalisation de l’économie est en cours. Avec 20 % d’IS, les entreprises n’ont absolument aucune raison de ne pas payer leurs impôts.

- En plus du PLF, d’autres réformes sont engagées avec cette rentrée, notamment celle du Code du travail. Les partenaires sociaux ont été appelés à formuler leurs propositions. Un chantier qui s’annonce ardu. Comment est-ce que vous vous y préparez ?

- La CGEM se prépare depuis plusieurs mois à la réforme du Code du travail annoncée par le gouvernement. Nous avons même eu des débats publics sur le sujet avec Monsieur le ministre de l’Inclusion économique, des compétences et de la Petite Entreprise et les syndicats, un débat organisé d’ailleurs par Médias24.

En interne, nous avons appliqué notre méthode habituelle qui consiste à demander l’avis de nos membres et de nos fédérations sectorielles afin qu'elles puissent enrichir les réflexions du groupe de travail créé pour l’occasion.

Vous savez, nous sommes pragmatiques : nous souhaitons améliorer la compétitivité des entreprises, nous serons donc comme à notre habitude force de propositions et moteurs pour établir cette réforme qui est inévitable. Il ne faut pas que nous perdions plus de temps.

- Quelles seront vos lignes rouges pour cette réforme ? Les points sur lesquels vous serez intransigeants ?

- Nous n'abordons pas ce type de dialogue avec des "lignes rouges". De manière générale, nous abordons le dialogue social dans une posture d’écoute et d’ouverture plutôt que dans une attitude défensive.

Ce qui est sûr, c’est que la CGEM continuera à défendre des principes essentiels : moderniser le Code du travail pour qu’il réponde aux réalités de 2025 et améliorer la compétitivité des entreprises.

Pour ma part, il s'agit de l'une des clefs pour permettre un développement économique et social encore plus fort dans les prochaines années qui améliorera le niveau de vie des citoyens.

Nos positions seront présentées de façon argumentée lors des négociations, où l’on va essayer de démontrer le bien-fondé de ces propositions et leur impact positif pour le pays.

Si nous réussissons à faciliter le financement et à simplifier les procédures, nous donnerons envie aux entrepreneurs d’investir davantage dans l’économie réelle

- Sur un autre registre, 2026 marque l’échéance pour atteindre l’objectif fixé par le Souverain pour faire passer la part de l’investissement privé de 1/3 à 2/3 de l’investissement global. Franchement, est-ce atteignable ? Avez-vous une évaluation du niveau d'investissement privé et de sa part dans l'ensemble des investissements au Maroc ?

- Il y a deux objectifs en ce qui concerne l’investissement privé. Le premier, c’est d’atteindre entre 2022 et 2026 le niveau de 550 milliards de DH d’investissements privés et nous sommes en bonne voie pour atteindre cet objectif. Entre 2022 et 2024, environ 320 MMDH d’investissements privés ont été réalisés, dont 120 MMDH pour l’année 2024. Si nous maintenons le niveau de 2024 en 2025 et 2026, l’objectif sera donc dépassé.

Le second, c’est de faire passer l’investissement privé à deux tiers de l’investissement total d’ici 2035. Nous avons finalisé l’année 2024 à environ 40%. Pour ce second objectif, il est encore tôt pour se prononcer.

Sur les prochaines années, les investissements publics vont être très élevés pour porter les projets d’envergure que nous connaissons tous : EnR, ports, réseaux ferroviaire et routier, Coupe du monde, politique de l’eau et dessalement.

Il faut multiplier les PPP, poursuivre le chantier de simplification des procédures administratives pour atteindre l’objectif.

- Qu’est-ce qui empêche ou freine le Maroc de disposer d’un capitalisme réellement productif et créateur de valeur et d’emplois ?

- Nous avons mené en mai dernier un sondage à la CGEM auprès d’un échantillon d’un peu plus de 1.000 membres qui représentent le tissu économique marocain : une très grande majorité de TPE, des PME, des ETI et quelques grands groupes.

Les résultats sont clairs : les deux principaux freins à leur développement et leur investissement sont le financement (44%) et la complexité des procédures d’autorisations administratives (23%).

Il y a bien sûr d’autres sujets, comme la formation, le coût du foncier, etc., mais je pense que si nous réussissons à faciliter ces deux sujets, nous aurons un impact fort et immédiat sur le capitalisme productif. Nous donnerons envie aux entrepreneurs d’investir davantage dans l’économie réelle.

- Le financement reste le premier frein selon vos chiffres. Les banques sont-elles trop prudentes avec les entreprises et les PME en particulier ?

- Nous vivons une période particulière. Les ressources des banques, notamment leurs fonds propres et leurs capacités de refinancement, sont en grande partie absorbées par le financement des projets publics d’envergure et par les grands groupes privés, souvent considérés comme moins risqués. Ces acteurs captent donc une part importante du crédit bancaire, limitant mécaniquement la part allouée aux petites et moyennes entreprises.

C’est une sorte d’effet d’éviction. Les banques, en tant qu’agents économiques, privilégient naturellement les opérations avec un couple rendement/risque qu’elles jugent plus favorable.

Maintenant, à nous de trouver des solutions avec le gouvernement, le régulateur et les banques pour que le financement des TPME s’améliore et je sais que l’ensemble des parties partagent cet objectif.

- Investir et innover impliquent tous deux de prendre des risques. Dans ce contexte, la CGEM a longtemps plaidé pour la mise en place d’une subvention R&D en faveur des entreprises, et une enveloppe de 300MDH par an a finalement été débloquée. Pourtant, on constate que ce budget peine à être utilisé, faute de candidatures d’entreprises. Est-ce exact ? À quoi attribuez-vous ce manque de mobilisation ?

- Il était important pour moi d’instaurer ce programme. Beaucoup de pays dont les économies sont développées l’ont fait grâce à la R&D. Pour répondre à votre question, les seules statistiques fiables sur le sujet concernent la première édition, celle de 2023. Sur cette édition, il est vrai que sur 300 millions, seulement 213 millions ont été accordés aux entreprises.

Je pense que nous devons tirer les enseignements de cette édition. Bien sûr, il faut communiquer davantage auprès des entreprises et expliquer de manière plus claire les conditions d’éligibilité à la prime d’innovation industrielle de Tatwir R&D.

Plus de la moitié des projets soumis ne sont pas retenus car ils ne répondent pas au cahier des charges du programme. Il y a donc un sujet à ce niveau, qu’il faut traiter.

Après deux éditions, il faut désormais tirer les enseignements pour améliorer le dispositif de manière globale et répondre à l’objectif de départ : soutenir plus fortement l’innovation industrielle au Maroc.

Notre rôle n’est pas d’entrer dans une logique d’opposition systématique, mais de travailler à ce que des réformes concrètes et accélératrices voient le jour

- J’aimerais à présent vous interroger sur la vie interne de la Confédération. Lors de l’AGE tenue en mai dernier, la CGEM a révisé ses statuts pour introduire des dispositions, notamment sur la vacance de la présidence et le cumul des mandats. Quelle est la philosophie de ces changements et en quoi sont-ils importants ?

- En effet, lors de notre dernière assemblée, nous avons introduit plusieurs modifications à nos textes réglementaires.

Cette démarche confirme et réaffirme notre engagement en faveur d’une gouvernance exemplaire en alignement avec les valeurs d’inclusion, de militantisme et d’engagement qui constituent l’ADN de notre Confédération, au service de ses entreprises membres (TPE, PME et GE) dans toutes les régions du Maroc.

Parmi ces modifications, vous en avez cité deux ; la vacance de la présidence et le cumul des mandats.

La première vise à garantir la continuité de gouvernance en cas d’absence simultanée du président et du vice-président général, comme ce que la CGEM a vécu en 2019.

La seconde instaure le non-cumul des mandats. Il nous est paru naturel d’appliquer ce principe de bonne gouvernance, largement adopté ailleurs, afin de permettre à chaque élu de consacrer le temps nécessaire à la composante de la CGEM qu’il représente, qu’il s’agisse d’une Fédération sectorielle, d’une CGEM Région ou de la présidence de la Confédération.

D’autres changements importants ont été introduits, notamment ;

La possibilité que les présidents de fédérations sectorielles ou de CGEM Régions siègent au sein du Bureau du conseil d’administration.

Et la règle relative au renouvellement des instances dirigeantes, puisque désormais, le président de la CGEM ou celui d’une CGEM Région ne pourra plus se porter candidat au poste de vice-président général.

- Ces changements, en particulier le dernier point évoqué, ont-ils été approuvés sans résistances internes ?

- Les changements réglementaires suivent un processus bien défini : ils sont d’abord examinés et approuvés par le Comité des statuts, puis soumis au conseil d’administration, qui les valide avant de les présenter à l’Assemblée générale.

Celle-ci les a adoptés à l’unanimité. Bien entendu, chaque instance de notre confédération est représentative de l'ensemble des composantes de la CGEM, fédération et régions.

- Beaucoup pensent, et parfois disent, que la CGEM s’est "institutionnalisée", qu’elle se positionne souvent dans un rôle de partenaire de l’État, mais rarement force de débat ou de contradiction. Le patronat a-t-il perdu son rôle de contre-pouvoir ?

- Comme toute organisation patronale, la CGEM a pour mission première de défendre les intérêts de ses membres et d’œuvrer pour un environnement propice à l’entrepreneuriat et à la création d’emplois. Notre rôle n’est pas d’entrer dans une logique d’opposition systématique, mais de travailler à ce que des réformes concrètes et accélératrices voient le jour, et nous le faisons tous les jours à travers l’ensemble de nos instances, notamment notre groupe parlementaire.

Tant que nous avons l’écoute et la réactivité du gouvernement et des institutions, il est plus constructif de privilégier le dialogue et la co-construction plutôt que le bras de fer. D’ailleurs, cette co-construction se fait à l’initiative de la CGEM comme des pouvoirs publics. Sur bien des sujets, comme l’emploi ou l’environnement des affaires au sens large, nous avons initié une réflexion en interne et sommes allés présenter nos travaux pour initier les discussions et défendre en amont le point de vue du secteur privé.

Certains appelleront cela de l’“institutionnalisation”, nous considérons au contraire qu’il s’agit d’une gouvernance responsable, tournée vers des résultats durables et positifs pour l’économie et pour l’emploi, à un moment où notre pays traverse un moment unique et où toutes ses forces vives partagent les mêmes ambitions.

- Au-delà, pourquoi la CGEM ne crée-t-elle pas plus de débat économique public ?

- Faut-il critiquer gratuitement pour créer le débat ? À la CGEM, nous privilégions un débat constructif, centré sur les sujets qui intéressent directement l’entreprise et qui permettent de faire avancer les réformes utiles à l’économie et à l’emploi.

Ces sujets sont débattus dans le cadre de conférences que nous organisons, de rencontres que nous faisons avec les médias et dans le cadre de nos instances.

Nous ne créons pas le débat juste pour créer le débat, nous sommes concentrés sur notre vrai rôle, à savoir celui d'instaurer un climat des affaires sain et favorable au développement de notre tissu entrepreneurial.

- Il y a une question récurrente sur laquelle la CGEM peine encore à convaincre : celle de la représentativité des TPME. La CGEM garde l’image d’un patronat dominé par les grandes entreprises, peut-être à cause du système de vote qui leur donne plus de voix. En liant le vote au chiffre d’affaires, la CGEM ne donne-t-elle pas un avantage mécanique aux grandes entreprises ? N’avez-vous pas pensé à réformer pour donner plus de poids aux PME au sein de la CGEM ?

- Je profite de votre question sans détour pour vous répondre en toute transparence. Notre tissu entrepreneurial est composé de 95% de TPME.

A l’image de ce tissu, la CGEM est constituée de membres de toutes tailles, de tous secteurs et de toutes régions. D’ailleurs, 95 % de nos membres réalisent un chiffre d’affaires compris entre 0 et 200 millions de DH et 60% réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 5 millions de DH. En termes de voix, ces 60% du membership pèsent 25% des voix contre 11% pour les GE. Comme vous pouvez le déduire, notre système de vote ne nécessite aucune réforme puisqu’il est juste et représentatif.

La force de la CGEM, c’est cette diversité. Petites, moyennes ou grandes, toutes les entreprises y trouvent leur place et portent ensemble la voix du secteur privé. Opposer les unes aux autres n’a donc pas de sens et relèverait même du populisme.

Mon conseil à mon successeur est de savoir prendre les décisions au bon moment

- Monsieur Alj, vous arrivez à la fin de votre deuxième mandat. Concrètement, qu’est-ce que les chefs d’entreprises peuvent mettre à l’actif de votre passage à la tête de la CGEM ?

- Tout d’abord, il faut souligner que c’est un travail d’équipe. Tout ce qui a été obtenu l’a été grâce à l’ensemble des composantes de la CGEM : régions, fédérations, commissions, groupe parlementaire et équipe permanente.

Je ne peux pas parler des réalisations sans citer la mobilisation de la CGEM pendant le COVID-19 où nous avons été en première ligne pour défendre les entreprises et les protéger au maximum. Cela a été une période exceptionnelle et intense et je pense que le patronat a pleinement joué son rôle.

Sur la fiscalité, la CGEM a contribué fortement à la réforme fiscale entamée sur les 4 dernières LF, notamment la baisse des taux d’imposition, notamment l’IS à 20% pour la très grande majorité des entreprises, ce qui est une grande avancée, la TVA sur certains produits, l’IR et aussi le remboursement du stock de crédit de TVA.

Il y a bien sûr la législation sur le droit de grève qui intervient plus de 60 ans après la Constitution. Enfin, il y a le sujet des délais de paiement sur lequel nous avons réussi à faire voter une loi essentielle pour les TPME qui protège leur trésorerie.

Et il y a des dizaines de sujets sur lesquels nous avons fait bouger les lignes qui sont moins médiatisés mais qui ont énormément d’impact, comme le lancement de notre label PME responsable, l’accompagnement du développement des EnR dans notre pays, le soutien à l’innovation que ce soit à travers le programme Tatwir R&D ou tout ce que nous faisons pour les start-up, la mise en place de corridors pour nos membres avec la CNSS, la DGI, l’Office des changes....

- Sur quels dossiers avez-vous échoué, ou n'avez-vous pas été entendu, malgré vos efforts ?

- Je ne vais pas parler d’échec car cela voudrait dire que nous avons abandonné l’idée de faire aboutir ces dossiers. Il y a des dossiers qui doivent avancer à court terme. D’abord, la formation professionnelle. La réforme de son mode de gouvernance et de financement n’est pas encore finalisée. Nous avons lancé des travaux concrets sur le sujet mais il reste du travail.

Or, c’est une priorité absolue pour l’avenir de notre capital humain et pour la compétitivité de nos entreprises. Ensuite, le Code du travail. Nous en avons parlé. Nous sommes convaincus que d’ici la fin du mandat nous aurons fait un premier pas significatif dans sa modernisation.

Enfin, le dossier du remplacement de certaines autorisations par des cahiers des charges.

L’idée a fait son chemin, elle est aujourd’hui largement partagée au sein du gouvernement, mais elle suppose un travail technique et réglementaire qui prendra plus de temps et qui aboutira sans doute après le mandat actuel.

- Concernant le remplacement de certaines autorisations par des cahiers des charges, vous visez des secteurs en particulier ?

- Notre proposition est que cela soit le cas, à terme, de la très grande majorité des secteurs. Bien sûr, certains secteurs sensibles seraient exclus.

Néanmoins, les secteurs à privilégier dans un premier temps pourraient être tous ceux liés à l’accueil de la Coupe du monde : le tourisme (nous pouvons largement dépasser les objectifs fixés car nous en avons tous les moyens), les activités culturelles, la restauration, les commerces…etc…

L’objectif est de libérer l’investissement sur ces secteurs pour permettre aux visiteurs de vivre une expérience complète et aussi que les retombées économiques de cet évènement soient maximisées sur le long terme, notamment en termes de création d’emplois.

- Les prochaines élections de la CGEM se dérouleront en pleine période d’élections législatives. Pensez-vous que ce calendrier risque de politiser le scrutin interne ou d’influencer le choix des candidats et des alliances au sein du patronat ?

- La CGEM est, et restera, une institution indépendante, représentative de l’ensemble des forces économiques du pays. Elle se situe à équidistance de toutes les formations politiques. Le calendrier des élections législatives n’affectera donc en rien la CGEM.

Je tiens à préciser que nos statuts consacrent cette neutralité dans l’article 4, intitulé Neutralité de la CGEM : “La CGEM étant essentiellement à vocation économique et professionnelle, toute prise de position en faveur d’un parti politique ou toute prise de position à caractère religieux est, sous peine de sanctions, rigoureusement interdite au sein de la CGEM et ne peut être faite en son nom. Dans l’exercice de sa mission, la CGEM s’investit, dans le cadre de son objet et des orientations générales arrêtées par le Conseil d’Administration, au bénéfice exclusif de l’entreprise. En conséquence, elle s’interdit tout acte ou toute action à caractère partisan ou discriminatoire".

Ensuite, dans notre Règlement intérieur, et afin de renforcer cette neutralité, une modification a été apportée en 2021 : une règle précisant que les candidats à la Présidence ne doivent pas exercer, ni avoir exercé au cours des six mois précédant le dépôt de leur candidature, de fonctions dans un organe décisionnel ou exécutif, national ou régional, d’un parti politique a été ajoutée. Ce sont deux dispositions que j’ai fait voter pendant mon mandat.

- Vous engagez la dernière année de votre mandat. À quoi allez-vous la consacrer?

- Cette dernière année sera pour moi celle de la consolidation et de l’aboutissement. Je souhaite concentrer mes efforts sur les grands chantiers qui restent encore en suspens, notamment la réforme du Code du travail et de la formation professionnelle, deux dossiers structurants pour améliorer le climat social et renforcer les compétences de nos talents et donc la compétitivité de notre tissu entrepreneurial.

Par ailleurs, je continuerai à veiller à ce que la TPME gagne en compétitivité et puisse s’intégrer davantage dans les chaînes de valeur, tout comme la CGEM continuera d’accompagner la dynamique que connaît notre pays à l’approche de la Coupe du Monde 2030, qui représente une opportunité unique de rayonnement et de développement pour nos entreprises, particulièrement les plus petites.

- C’est peut-être un peu trop tôt, mais si vous deviez donner un seul conseil à votre successeur, quel serait-il ?

- Mon conseil à mon successeur est de savoir prendre les décisions au bon moment. Dans une organisation comme la CGEM, il est essentiel d’écouter, de consulter et de veiller au consensus, mais il arrive toujours un moment où il faut trancher et agir.

C’est cette capacité à sentir le bon timing qui fait la différence : aller trop vite peut fragiliser, attendre trop longtemps peut freiner l’élan. Trouver cet équilibre, c’est maintenir la confiance des membres.

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Le 20 octobre 2025 à 18h42

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