Chakib Alj : “Simplifier, former, verdir : les trois urgences de l’industrie marocaine”
JOURNEE DE L'INDUSTRIE. Pour le président de la CGEM, la compétitivité industrielle du Maroc passe par une simplification des démarches administratives, une réforme profonde de la formation professionnelle et une accélération de la transition vers les énergies renouvelables.
Médias24. L’un des moments forts de cette journée est le dévoilement du label Made in Morocco. En quoi ce label est-il important pour les industriels marocains et qu'est-ce qu'il va concrètement changer pour eux, sur le marché local comme à l’export ?
Chakib Alj : ce label est né pendant la période du Covid, lorsqu’on a ressenti le besoin de promouvoir les produits marocains fabriqués par des Marocains. L’idée a germé au sein de Maroc Industrie, dont l’un des premiers objectifs était justement de créer ce label Made in Morocco.
Comme l’a rappelé le ministre, au Japon, Made in Japan signifiait au départ "produit abordable", avant de devenir synonyme de qualité. Au Maroc, les industriels n’osaient pas afficher fièrement Made in Morocco, considérant que leurs produits étaient perçus comme moins qualitatifs.
Aujourd’hui, la tendance s’inverse : les industriels sont fiers d’afficher le drapeau marocain sur leurs packagings. Le label Made in Morocco va officialiser cette dynamique, créer un lien entre le consommateur et le producteur, et devenir un symbole de qualité, de patriotisme et d’excellence. Mais attention : ce label devra se mériter, il reposera sur des critères stricts de valeur ajoutée et de qualité.
-Ce label sera-t-il plus utile sur le marché local ou pour les PME exportatrices ?
- Pour les deux. Ce sera un véritable game changer. Sur le marché local, il garantira un produit de qualité à prix abordable. À l’international, il permettra de positionner le produit marocain comme synonyme de fiabilité et de compétitivité. Le label Maroc gagne déjà en reconnaissance à l’étranger.
-Selon le ministère de tutelle, 40 % des entreprises industrielles sont des PME. Quelles sont leurs principales préoccupations ?
- Leur première préoccupation, c’est l’administration. Les démarches sont encore trop lourdes et chronophages. Il faut simplifier, digitaliser et clarifier les procédures. Un entrepreneur devrait consacrer son énergie à son projet, pas à l’obtention d’autorisations.
Le deuxième grand défi, c’est la formation professionnelle. Si certains secteurs comme l’automobile, l’aéronautique ou le textile ont réussi, c’est souvent grâce à des programmes internes. La formation initiale reste déconnectée des besoins réels des entreprises. Il faut revoir cela de manière urgente.
-Cela fait des années qu’on parle de l’inadéquation entre formation et besoins du marché. Quels leviers concrets peuvent réduire ce fossé ?
- Les Instituts de formation déléguée (IFD) sont un excellent levier. Ce sont les professionnels eux-mêmes qui forment selon leurs besoins. C’est le modèle le plus efficace et le plus rapide. Mais il faut aller plus loin : la jeunesse doit bénéficier de formations adaptées à la réalité économique.
-Au-delà de la formation et des démarches, quels autres défis majeurs identifiez-vous ?
- L’énergie. Le Maroc paie encore cher son kilowattheure industriel. Cependant, grâce aux énergies renouvelables – solaire et éolienne – nous avons un avantage compétitif unique. Il faut en faire bénéficier l’industrie pour réduire les coûts et verdir notre production.
C’est essentiel, notamment face à la taxe carbone européenne. Plus de 65 % de nos exportations vont vers l’Europe, il faut s’y préparer dès maintenant.
-Aujourd’hui, 74 % de la consommation énergétique industrielle proviennent encore des énergies fossiles. Comment accélérer la transition ?
- En investissant massivement dans les renouvelables. C’est beaucoup moins coûteux à produire et à utiliser, surtout pour les industriels. Les obstacles techniques existent, mais la voie est claire: aller vite vers une énergie propre et compétitive.
-Un mot sur l’industrie 4.0. Quelles sont les filières prioritaires et les technologies à intégrer ?
- Le développement technologique va très vite, et même l’Europe peine à suivre la Chine. Les industriels marocains en sont conscients. Certains, notamment dans la pharmacie, ont déjà basculé vers des modèles 4.0. Les nouveaux projets d’investissement s’inscrivent dans cette logique. L’enjeu est d’amener les entreprises existantes à s’adapter et à intégrer progressivement l’intelligence artificielle, la robotisation et la digitalisation.
-Enfin, quel message adresseriez-vous aux jeunes industriels marocains qui souhaitent se lancer ?
- Il ne faut pas craindre l’erreur : on apprend par les erreurs. Il faut persévérer, croire en son projet et suivre la voie la plus logique. L’industrie marocaine est en pleine expansion.
Mais certains freins demeurent, notamment le Code du travail. Il n’est pas équilibré : il protège davantage les salariés que les employeurs, ce qui décourage le recrutement direct et pousse au recours à l’intérim. Il faut un code plus équilibré, élaboré de manière responsable par les syndicats et le patronat.
-Donc selon vous, ce déséquilibre du Code du travail freine l’emploi industriel ?
- Oui. Recruter coûte cher et fait peur à de nombreux entrepreneurs. Ils préfèrent payer plus pour des intérimaires, par sécurité. Il faut revoir le Code du travail pour encourager l’embauche stable et pérenniser l’investissement industriel.
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