Ryad Mezzour : “Notre vraie bataille, c’est celle de l’emploi et du bon emploi”
Dans un entretien accordé à Médias24, le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, revient sur les grands chantiers du moment : le lancement du label "Made in Morocco", la montée en puissance des provinces du Sud, la compétitivité des PME, la bataille de l’emploi industriel et la nouvelle stratégie nationale en préparation.
Médias24 : Le label Made in Morocco est l’un des moments forts de cette journée. En quoi s’inscrit-il dans une logique de souveraineté et de compétitivité, et comment va-t-il se concrétiser pour un industriel "lambda" ?
Ryad Mezzour : Permettez-moi d’abord une digression. Nous sommes très fiers de démarrer cette journée avec la célébration de la résolution des Nations unies et du discours de Sa Majesté, qui s’inscrivent dans une trajectoire de développement global : diplomatique, économique, industriel, culturel et sportif.
Le Maroc récolte aujourd’hui les fruits de plusieurs décennies d’efforts. Il est important que les Marocains en prennent conscience. Certains se demandent pourquoi nous investissons dans tel ou tel domaine, sans toujours percevoir la logique d’ensemble. Ces avancées sont le résultat d’un travail de long terme : développement des infrastructures, ports, ouverture économique… Aujourd’hui, les jeunes Marocains sont capables de fabriquer des pièces aussi complexes qu’un moteur d’avion. Nous pouvons être fiers de ce parcours.
Les investissements productifs, même s’ils représentent une part modeste du budget par rapport à la santé ou à l’éducation, créent des richesses, des compétences et des emplois. La résolution onusienne fondée sur le plan d’autonomie du Royaume va également libérer des énergies nouvelles pour le développement industriel dans nos provinces du Sud. C’est un moment important qu’il faut célébrer..
- Pour poursuivre sur ce que vous disiez à l'instant, nous reviendrons sur le label un peu plus tard. Justement, vous avez appelé les industriels à s’engager davantage dans la dynamique des provinces du Sud. Or, selon le baromètre de l’industrie, 83% à 84% de l’activité reste concentrée à Casablanca, Rabat et Tanger. Votre message est-il entendu ? Ce message est-il audible auprès des industriels ?
- Non seulement le message est audible, mais il y a un travail qui est engagé. Un travail de fond est mené avec les opérateurs, élus et acteurs régionaux pour identifier les potentialités de chaque région et renforcer leur attractivité.
Sur le plan des infrastructures, deux grands ports sont en construction : Nador West Med, qui ouvrira dès l’an prochain, et Dakhla Atlantique, prévu dans trois ans. Ces infrastructures ouvriront de nouvelles portes sur le monde, pour les provinces du Sud mais aussi pour l’Afrique et le Sahel.
Nous mettons également en place un soutien différencié à l’investissement selon les régions et leur niveau d’industrialisation. Nous orientons mieux les investisseurs grâce à des comparaisons sur la logistique, le coût de la vie, la main-d’œuvre, le turnover…
Les provinces du Sud deviennent de plus en plus attractives. Le programme de développement lancé il y a dix ans par Sa Majesté leur a permis d’acquérir des infrastructures de classe mondiale : routes, ports modernisés, zones industrielles.
Elles attirent désormais des projets dans les énergies renouvelables et l’industrie lourde, notamment autour de l’hydrogène vert (Dakhla, Boujdour, Tarfaya, Tata). Le Maroc est en train de "crever le plafond de verre" dans plusieurs domaines et s’affirme comme un acteur régional, voire mondial.
- Revenons au label Made in Morocco. Alors en quoi consiste-t-il concrètement et, surtout, ce label est-il avant tout pensé pour renforcer la confiance des consommateurs marocains envers le produit fabriqué localement ou est-il destiné à conquérir d'autres marchés ?
- Les deux, mon général. Quand on dit à nos acheteurs – publics ou privés – d’acheter marocain, ils demandent souvent : "Qu’est-ce qu’un produit marocain" ?
Donc, il y avait un besoin important de définir le Made in Morocco, notamment pour les achats nationaux, et pour que n'importe qui ne puisse pas venir se réclamer du fabriqué au Maroc alors que la production se fait ailleurs. Il fallait donc une définition claire. Le label, géré par l’Institut marocain de normalisation (IMANOR), répond à ce besoin. Il repose sur trois critères :
-
Un contenu local minimal de 40%, ou une transformation significative (intellectuelle, technologique ou industrielle).
-
Le respect de normes de qualité, vérifiées par audit de l’outil de production et du produit.
-
Une certification mesurable et renouvelable : un an pour la première fois, puis tous les trois ans.
Ce label permettra d’éviter les abus et garantira que le Made in Morocco soit un véritable gage d’origine et de qualité.
- On va faire un petit topo général de l'état des lieux des des filières industrielles au Maroc. Dans son dernier discours du Trône, le Souverain avait déclaré, je cite : "Il n'y a de place ni aujourd'hui ni demain pour un Maroc avançant à deux vitesses". Je me suis permis de transposer cette citation, qui fait sens dans plusieurs domaines d'ailleurs, au secteur industriel. D'un côté, nous avons des filières qui performent, l'automobile, l'aéronautique, les nouveaux métiers mondiaux. De l'autre, nous avons d'autres filières avec des PME industrielles qui, à les écouter, souffrent toujours des mêmes problématiques, les délais de paiement, l'accès au financement... Est-ce que cette fracture, vous la constatez vous aussi ? C'est une réalité ? Votre rôle, c'est justement d'essayer de réduire au maximum cette fracture-là...
- Alors, la même fracture sociale qu'il peut y avoir au niveau des individus existe aussi au niveau des entreprises. Il ne faut pas se tromper. Nous avons un tissu de PME qui souffre, pas forcément de la faute du climat des affaires seulement.
Il souffre aussi à cause de choix parfois difficiles, car l'entreprise est avant tout une aventure, une prise de risque, et il souffre également des transformations technologiques qui se produisent de plus en plus rapidement. Il souffre aussi parce que la mondialisation nous a permis de gagner des investisseurs qui sont dans la compétition mondiale, et certaines PME ont peiné à s'adapter à la compétition mondiale.
Concernant les délais de paiement, plusieurs révisions légales ont été faites. Les premiers rapports montrent une amélioration. Le secteur public a joué le jeu, et le privé commence à suivre.
D'ailleurs, cela se ressent également dans les octrois de crédit, car il y a un peu de cash qui commence à entrer dans les entreprises. C'est pas encore suffisant, mais ça s'améliore.
Au niveau de l'investissement, effectivement, on a des problématiques par rapport au financement entre le haut et le bas du bilan. Souvent, les PME sont sous-capitalisées, y compris certaines PMI qui, de ce fait, peinent à obtenir du crédit. Il y a toujours un rapport entre les capitaux propres et l'endettement qu'il faut régler, d'où les compartiments pour soutenir les investissements viables et soutenables par rapport à ces PMI au niveau du Fonds Mohammed VI pour l'investissement ; d'où la banque de projets pour essayer de les orienter vers des business plus rentables, plus soutenables, etc.
Puis, après, il y avait le problème de l'accès à l'innovation, à la technologie. Il y avait un besoin de modernisation, de transférer et d'acquérir de nouvelles technologies, de développer de nouveaux produits tout simplement. On a mis un fonds de soutien à l'innovation qui a accompagné 187 entreprises dans les deux dernières années, mais qui n'est pas complètement utilisé. Nous essayons d'inciter et d'encourager les industriels à s’en saisir davantage.
C'est vrai qu'il y a des difficultés à adapter certaines formations à leurs besoins, mais il y a parfois un manque d'implication. Donc, un travail est en train d'être fait pour essayer de combler chaque compartiment de manque.
Cela dit, des entreprises marocaines commencent à devenir de belles success stories au niveau industriel. On le voit dans l'agroalimentaire, on le voit dans les produits de beauté, les produits de nettoyage... On commence à le voir dans l'automobile, que ce soit en fournisseur ou en constructeur.
On commence à le voir aussi dans l'aéronautique avec des fournisseurs directs, à capitaux marocains, de rang 1 des principaux constructeurs aéronautiques. On le voit bien évidemment dans le textile qui a réussi à tirer son épingle du jeu...
Mais le vrai enjeu, la vraie bataille que j'ai maintenant, ce n'est pas la bataille du financement, pour être tout à fait honnête, la vraie bataille que nous avons maintenant, c'est la bataille de l'emploi et du bon emploi. C'est une bataille, on va dire générationnelle.
C'est quelque chose qui se prépare depuis vingt ans. On savait qu'on allait avoir le gros du passage dividende démographique durant ces dix ans.
Il y a eu un développement économique exceptionnel, mais aujourd'hui, il y a aussi des aspirations qui ont changé. Il y a des secteurs où des emplois ne sont pas pourvus parce que les aspirations et la formation des jeunes sont supérieures.
- Lesquels par exemple ?
- Par exemple, dans l'agriculture, on n'arrive plus à trouver des gens qui travaillent. Dans le bâtiment aussi, il y a de plus en plus de tension sur le marché du travail. Sur certains secteurs industriels, notamment le textile et certains secteurs du câblage, des tensions se font sentir. Les jeunes aspirent à de meilleures conditions.
Donc la bataille n’est pas seulement quantitative en termes d'emploi, elle est aussi qualitative. Ainsi ma vraie bataille, c'est de continuer à développer et à attirer l'investissement innovant, même si son contenu en emploi par rapport à ce qui est investi est plus faible, pour accélérer cette croissance de notre pays, et crever le plafond de verre de manière importante, passer à une autre étape et à une autre échelle en termes de volume d'investissement pour être en mesure non seulement de l'accueillir, mais de le faire au bon niveau.
- Même dans la stratégie de l'emploi industriel, vous avez une approche, disons, sectorielle en fonction des besoins ?
- On a une approche régionale, sectorielle et écosystémique. Cela veut dire qu'on travaille bien évidemment à l'échelle régionale pour valoriser les potentialités, et également au niveau sectoriel pour croiser avec les régions et pouvoir atteindre les marchés internationaux dans des flèches de compétitivité et de chaînes de valeur.
Et puis après, on travaille sur la montée en gamme pour pouvoir au niveau écosystémique faire monter en gamme les chaînes de valeur et les approfondir et travailler sur la complexité.
- Pourquoi, malgré tout cela, le secteur industriel n'arrive-t-il pas à créer suffisamment de postes d'emploi ?
- C'est un secteur qui est dynamique, qui crée pas mal d'emplois. D'ailleurs c'est l'un des rares secteurs qui crée beaucoup d'emplois dans notre pays encore. Le reproche qu'on lui fait, c'est qu'il doit créer tous les emplois que les autres ont perdu. C'est assez incroyable. Nous avons trois vecteurs qui font qu'il est injustement traité de faible créateur.
Premièrement, parce que quand on mesure l'emploi dans le secteur industriel, on mesure l'emploi sur les chaînes de production. Et dans les chaînes de production, elles sont de plus en plus automatisées parce qu'on ramène de plus en plus de technologie. L'emploi créé dans un investissement industriel est aujourd'hui à plus de 70-75% non lié aux chaînes de production. C'est de l'emploi supply chain, c'est de l'emploi qualité, c'est de l'emploi recherche et développement, c'est de l'emploi ingénierie, etc. Tout cet emploi est considéré comme service, y compris si c'est dans une usine.
Donc quand on sort les statistiques, on dit que le secteur ne crée pas grand-chose. Quand je vais vérifier à la CNSS combien les entreprises industrielles ont créé d'emplois, j'ai un autre chiffre.
Le deuxième point, c'est qu'aujourd'hui, on ne tient pas compte de l'impact de l'outsourcing que crée cet emploi industriel. Quand on installe une usine dans une ville ou un village, tout le monde sait comment cette usine peut transformer les alentours. Quand cette usine disparaît, les conséquences sont significatives.
Je vous donne l'exemple célèbre de la Samir. La Samir s'effondre, 300 entreprises s'effondrent derrière dans le tissu environnant, une ville est en difficulté, c'est Mohammédia.
Donc on ne se rend pas compte de l'impact que peut avoir une usine sur d'autres usines, mais aussi sur d'autres services qui sont là pour travailler avec elle.
Et puis après, bien évidemment, il y a le troisième facteur qui est le facteur d'automatisation et de montée en gamme. Nous sommes en train de faire cette montée en gamme et d'élargir, mais l'élargissement ne va pas aussi vite qu'on le souhaite.
- Dernière question, la nouvelle stratégie industrielle que vous avez annoncée il y a quelques mois de cela, où en êtes-vous concrètement ?
- C'est un moment extrêmement important parce qu'on est dans un monde qui est en train d'être complètement bouleversé, et on est en pleine guerre commerciale.
On doit redéfinir de manière agile, au quotidien, notre positionnement. Pour faire simple, on travaille avec des objectifs qu'on s'est fixés, mais on les réajuste en permanence pour pouvoir être suffisamment agiles pour accompagner ce monde changeant.
Et donc, tant que le monde ne s'est pas encore complètement stabilisé, on ne peut pas dire qu'on va viser tant sur le marché européen, tant sur le marché africain...
Nous sommes dans un ajustement permanent pour nous fixer notre propre doctrine qui sera plus soutenable, malgré les changements. Donc, il a fallu faire un reassessment qu'on est en train de finaliser, et j'espère qu'on pourra vous la présenter bientôt.
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