Faïçal Mekouar : “Il est temps de repenser la formation de l’expert-comptable”
À l’occasion du 10ᵉ congrès de l’Ordre des experts-comptables, Faïçal Mekouar défend un triptyque stratégique – intelligence artificielle, durabilité, talents – et plaide pour une refonte profonde de la formation. Il insiste : l’IA bouleversera le métier mais ne remplacera pas le rôle de tiers de confiance.
Médias24 : Ce congrès se tient sous le thème "IA, durabilité, talents : la stratégie gagnante". Pour quelles raisons ce triptyque a-t-il été retenu comme fil conducteur du congrès ?
Faïçal Mekouar : Je dirais que c’est un triptyque qui s’est imposé à nous. Il s’est imposé à nous lorsqu’on a ouvert la réflexion pour choisir quelle thématique traiter. Il fallait qu’on identifie notre rôle : être dans l’anticipation, dans la prédiction, dans la prospective, tout en traitant des sujets auxquels nous sommes confrontés au quotidien.
Et le quotidien aujourd’hui, ça va tellement vite en matière d’intelligence artificielle. Nous sommes confrontés à des situations de durabilité, parce que ça touche la transformation et ça touche aussi des besoins qui sont aujourd’hui présents au niveau du management, au niveau du quotidien de l’entreprise, et auxquels l’expert-comptable doit apporter une certaine réponse et doit accompagner l’entreprise.
Et le troisième élément de ce triptyque, à savoir la ressource humaine. Dans la ressource humaine, on vit la même chose que dans tous les autres métiers, que ce soit au Maroc ou à l’international : il y a un problème de ressources. La ressource devient de plus en plus rare alors qu'elle est en fait le moteur, la clé, le point essentiel, l’essence même d’une entreprise, quelle que soit son activité.
Dans nos métiers, c’est quoi ? Nous sommes là pour accompagner l’entreprise dans une réflexion, dans une vision, dans une stratégie, dans le traitement d’un certain nombre de process, etc. Et l’humain est l’élément central. La ressource est stratégique, et en même temps on assiste – on en parlera certainement – à une mutation en termes de comportements, en termes de valeurs, en termes d’attractivité de la profession, de perception de la profession par rapport à la jeunesse d’aujourd’hui.
- Ce que vous avez dit fait écho à votre allocution d’ouverture où vous avez indiqué que la ressource, les compétences et les talents deviennent stratégiques et rares. On peut comprendre les raisons pour lesquelles le talent est stratégique, mais qu’est-ce qui le rend rare ? Alors que dans notre pays, il y a beaucoup de formations qui permettent que des talents accompagnent la progression et le développement de la profession.
- Je pense que c’est une question qui est pertinente et la réponse est multiple. On peut d’abord dire que cette rareté est due à la transformation des métiers. Le métier d’expert-comptable tel qu’il était il y a quelques années est complètement dépassé. La formation de l’expert-comptable dont nous avons besoin est une formation qu’il faut vraiment revisiter, revoir.
Parce que les besoins en cabinet, les besoins pour accompagner l’entreprise et pour répondre à ses attentes, nécessitent un expert-comptable, je dirais, augmenté. Un expert-comptable doit posséder une formation qui ne se limite pas aux domaines comptable, financier, fiscal et juridique, comme cela a été le cas dans les formations dispensées dans les universités et les écoles.
Aujourd’hui, il faut qu’on réfléchisse autrement. Un cabinet doit avoir des talents et des formations multiples et diverses. On a besoin aujourd’hui aussi d’ingénieurs, d’ingénieurs en cybersécurité, d’ingénieurs en analyse de la data, et on a aussi besoin de gens qui communiquent.
On a aussi un sujet d'intérêt pour la profession : aujourd’hui, pour venir dans cette profession, il faut expliquer quelles sont ses lettres de noblesse, quels sont ses atouts, ses points positifs. Qu’est-ce qu’elle peut apporter ? Est-ce qu’elle répond aux besoins de carrière et d’ambition ?
On est confrontés aussi à cela. Aujourd’hui, un jeune, quand il vient nous voir, il pose des questions par rapport à la manière de travailler : est-ce qu’on est obligé d’être en présentiel à 100%, tous les jours, et de travailler avec un nombre d’heures important ? Ou bien est-ce qu’il y a une flexibilité, une agilité ? Quelle va être sa rémunération demain ? Comment il va pouvoir évoluer au sein de l’entreprise ? Etc.
Donc, ce sont tous ces éléments-là qui font que le comportement et l’attente du jeune par rapport à cette profession sont différents par rapport à la situation d’avant, et on doit répondre à cela pour pouvoir continuer à attirer de plus en plus de jeunes vers cette profession.
- On retient donc que la compétence et la ressource humaine restent importantes, stratégiques et font partie des enjeux de demain. Ce qui va peut-être à contre-courant de l’idée générale, ou de l’idée ambiante, que l’IA va remplacer la ressource humaine ou la compétence humaine... Pour le domaine de l’expertise comptable ou du commissariat aux comptes, comment l’IA transforme-t-elle aujourd’hui le quotidien des cabinets ?
- Depuis que nous avons ouvert ce congrès, tous les analystes, tous les intervenants s’accordent à dire qu’aujourd’hui, oui, l’IA transforme et va encore plus transformer les métiers, dont notre métier d’expert-comptable, mais elle ne va jamais remplacer l’humain.
On aura toujours besoin de l’humain, parce que l’humain, c’est le discernement, c’est l’éthique, c’est le tiers de confiance, etc. Maintenant, effectivement, l’IA va nous aider à améliorer la productivité au niveau des cabinets, au niveau de notre métier. Elle va nous aider à traiter la masse de data de manière rapide et quasi instantanée.
Demain, l’IA va pouvoir nous éditer des états financiers en instantané, chose qui demandait des jours et des jours de travail
Comme je l’ai dit dans mon discours, demain l’IA va pouvoir nous éditer des états financiers en instantané, chose qui demandait des jours et des jours de travail. Aujourd’hui, avec le traitement de la donnée et les algorithmes, on aura des états financiers rapidement.
Elle va faire des présentations en synthèse, bien structurées, en temps record. Tous ces outils existent déjà aujourd’hui, que ce soit dans le métier du conseil – le métier de conseil de l’expert-comptable, accompagnateur de l’entreprise – ou dans le métier de certification des comptes : analyse des données, identification des anomalies, anticipation des risques, prédiction, etc.
Tout cela se fait maintenant en un temps record, parce que nous avons des outils, nous disposons des outils et nous travaillons avec. Maintenant, qu’est-ce qu’on attend ? On attend que l’humain apporte cette valeur ajoutée : pour analyser, pour expliquer, pour mettre en place des plans d’action, etc. Chose qui, à mon sens, restera toujours, parce que c’est l’humain qui va orienter. Il y a cette sensibilité, et puis ce rôle de tiers de confiance. L’expert-comptable est le trait d’union, le tiers de confiance avec l’État, avec l’entreprise, avec la société de façon générale.
Nous croyons en l’humain, et son intervention sera toujours pertinente, toujours indispensable. Simplement, il va se baser sur l’amélioration des performances grâce aux outils qui vont être développés de plus en plus par l’IA.
-Pour résumer un peu ces différents points, et puisque ce congrès est placé sous le signe de la réflexion et de la vision d’avenir : en peu de mots, comment voyez-vous l’expert-comptable de demain ?
-D’abord, je reviendrai à la formation. Je pense qu’il est temps de repenser la formation de l’expert-comptable. La formation qui est dispensée aujourd’hui, à mon sens, n’est plus adaptée à notre époque.
L’expert-comptable doit être formé autrement. L’expert-comptable n’est plus un comptable avec le crayon, la gomme et les ciseaux. C’est comme ça que nous avons commencé le métier il y a plus de trente ans.
Aujourd’hui, justement, l’expert-comptable doit être familiarisé et être au fait de tous les outils qui existent au niveau de l’IA, de façon à ce qu’il puisse être en capacité d’analyser, de synthétiser, de donner de la vision, de travailler sur la stratégie. Il doit être en capacité d’emmagasiner toutes les informations qui sont à sa portée et qui sont accessibles, et qui vont l’aider à avancer encore plus loin et à répondre aux exigences qu’imposent l’évolution des entreprises et l’évolution des marchés.
On a parlé – et on en parlera, puisque dans le triptyque il y a l’IA – de sécurité, de souveraineté de la donnée, etc. Tout cela est important. Donc on aura de plus en plus d’ingénieurs-experts-comptables.
Il faudra peut-être orienter de plus en plus la formation de base sur des matières plus scientifiques, mathématiques, etc., qui vont aider l’expert-comptable à avoir à la fois le côté analyse, celui ingénieur et celui scientifique et mathématique.
Et comme, justement, l’IA touche tous les métiers – que ce soit le métier d’expert-comptable, le métier d’avocat… Aujourd’hui, vous faites des recherches sur un plan juridique ; vous pouvez le faire en un temps incroyable : elle va vous donner tous les textes, la jurisprudence, des interprétations.
Ce qui reste ensuite, c’est l’intervention humaine, qui apportera cette valeur, car, comme cela a été dit, la conception et d'autres aspects sont entre les mains des humains, et je pense qu'ils le resteront encore demain et après-demain.
Donc on aura toujours besoin de l’humain, mais d’un humain augmenté, pas d’un humain comme on l’a connu par le passé.
- M. Mekouar, je vais me permettre une petite digression – qui n’en est pas vraiment une – pour avoir votre lecture du débat autour du PLF qui est actuellement en cours d’examen ?
- L’expert-comptable est au cœur de l’action. C’est un des interlocuteurs privilégiés en matière fiscale, et au-delà. Donc, on est au fait de la réglementation, on accompagne, on donne notre avis, on essaie d’aider aussi à l’implémentation et au déploiement des décisions qui sont prises en matière de loi de finances.
On a assisté ces dernières années à un travail colossal accompli par la Direction générale des impôts, qui a donné beaucoup de résultats très positifs.
Lorsque l'on examine les chiffres et les statistiques annoncés par la Direction générale des impôts, on constate qu'ils affichent une croissance à deux chiffres d'année en année, grâce à la réforme en cours et aux nouvelles dispositions, notamment en matière de loi de finances et de retenue à la source, qui est au cœur du PLF de cette année, comme cela a été le cas les années précédentes.
Aujourd’hui, c’est vrai que tout cela améliore les recettes sur un plan national. On ne peut que le saluer. Ça améliore aussi l’élargissement de l’assiette, chose que nous avons toujours défendue et encouragée, car plus on élargit l’assiette, plus il y a de transparence au niveau des entreprises qui produisent les déclarations, et plus l’imposition peut baisser, être moins importante.
Aujourd’hui, toutes ces nouvelles dispositions vont améliorer les recettes, vont élargir l’assiette, vont dans le sens de la transparence et de la fiabilité des informations financières et comptables produites par les entreprises, avec l’accompagnement des cabinets. Mais cela génère aussi, il faut le souligner, un travail important au niveau des cabinets.
- C’est un point qui est discuté au sein de l’Ordre ? Il y a des discussions autour de ce sujet ?
- Bien sûr. On est là, on s’organise en conséquence, et je pense que c’est pour ça qu’on peut faire le lien avec l’IA. L’IA va nous permettre d’absorber ce surcroît de travail, ce surcroît de charge. Aujourd’hui, un cabinet doit se transformer, et c’est important.
Un cabinet qui ne réfléchit pas aujourd'hui à la transformation de ses processus et qui ne recherche pas les outils lui permettant d'absorber et d'améliorer ces processus, ainsi que l'accompagnement au sens large au niveau de l'entreprise, se met en difficulté.
Ainsi, l'IA est indispensable. On ne peut pas faire sans. C’est aussi une réponse à certaines contraintes. Mais l’humain reste toujours le point focal dans l’accompagnement de l’entreprise.
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