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Géopolitique

Protectionnisme, régionalisme et chaînes de valeur : la lecture de Fathallah Oualaalou

Dans un contexte de fragmentation de la mondialisation, de regain de protectionnisme américain et de domination industrielle chinoise, l’ancien ministre des Finances, Fathallah Oualalou, explique comment le Maroc peut mettre à profit sa géographie pour s’ancrer davantage dans les chaînes de valeur mondiales.

Protectionnisme, régionalisme et chaînes de valeur : la lecture de Fathallah Oualaalou
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Le 4 janvier 2026 à 10h54 | Modifié 4 janvier 2026 à 10h54

Dans cet entretien accordé à Médias24 à l’occasion des Atlantic Dialogues 2025, Fathallah Oualaalou, ancien ministre de l’Économie et des Finances (1998-2007) et Senior Fellow au Policy Center for the New South, livre sa lecture des recompositions de l’économie mondiale et de leurs implications pour le Maroc, en matière de relations commerciales et de positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.

Dans un contexte où l’Europe, principal partenaire commercial, connaît une faible croissance, Fathallah Oualaalou recommande au Maroc de consolider l’ancrage européen et méditerranéen tout en activant le levier atlantique pour devenir un relais entre régions, notamment dans la transition énergétique.

Il plaide également pour une diplomatie économique à deux étages, proche (Europe, Afrique) et lointaine (Amériques, Asie), en faisant du commerce un tremplin vers l’investissement, et avec l’objectif de renforcer le tissu industriel national et de monter en gamme dans les chaînes de valeur.

Médias24 : Depuis la première présidence de Trump et la crise sanitaire du covid, les experts parlent d’un phénomène de fragmentation de l’économie internationale. Cette tendance se confirme-t-elle et pensez-vous qu’elle va se poursuivre sur le long terme ?

- Aujourd’hui la mondialisation, même si elle est fragmentée, est toujours là. La montée de l'Asie, et notamment de la Chine dans les chaînes de valeur internationales, a fait que les rapports économiques internationaux ont changé. Aujourd’hui, les pays se livrent à une véritable compétition pour capter une place dans ces chaînes de valeur, à des niveaux différents.

Ce positionnement dépend entre autres du niveau des salaires. Là où ils sont très faibles, les pays parviennent surtout à attirer les segments situés au bas de la chaîne. À l’inverse, d’autres se concentrent sur le haut de la chaîne et entendent conserver cet avantage, notamment en gardant la conception dans leur territoire.

Je crois que le Maroc est un cas assez intéressant à relever. On n'est pas un pays producteur de pétrole, et c'est peut-être une chance pour nous. En même temps, nous avons développé depuis notre indépendance des relations spéciales avec l'Europe.

Au départ, on exportait essentiellement des matières premières agricoles et minières, mais aussi de la main-d’œuvre. La hausse du niveau des salaires en Europe a changé les choses. Ce qui nous a permis de manière progressive d’attirer ce que nous appelons "les métiers mondiaux", ceux de l’automobile, de l’aéronautique... Au niveau de l’automobile, nous avons aujourd’hui deux constructeurs majeurs. Mais au-delà, ce qui est plus important, c’est la capacité à attirer les équipementiers, pour chercher à améliorer le taux d’intégration.

Aujourd’hui, l’automobile et l’aéronautique peuvent être considérés comme des métiers classiques. De nouvelles chaînes de valeur mondiales sont en train de se développer autour de métiers liés au numérique et l'intelligence artificielle, sans oublier les énergies renouvelables qui sont impulsées par le défi de la transition énergétique. On pourrait aussi y trouver notre place.

- Depuis son arrivée, l’administration Trump a rajouté une dose de protectionnisme avec la politique des tarifs douaniers. Quel est l'impact pour le Maroc en particulier, et le monde en général ?

- L’économie américaine souffre d’un grand déficit commercial, notamment par rapport à la Chine et, dans une moindre mesure, vis-à-vis de l'Europe et de l'Amérique latine. Face à ce défi, une nouvelle politique de protectionnisme commence à se mettre en place. Mais ce n’est pas dans l’absolu, parce que de toute façon, il y a des négociations. Par exemple avec l'Europe, en fin de compte, il y a eu accord sur un taux de 15%. Ce qui est un bien moindre mal que ce qui était prévu au départ.

Même s’il y a une accalmie dans les tensions avec la Chine, cela aura certainement des conséquences, notamment dans la région asiatique. Parce que si les coûts augmentent pour les produits arrivant de Chine, cela va impulser le développement des relations commerciales entre les États-Unis et d'autres pays asiatiques, comme l'Inde et le Vietnam.

Je pense aussi que ce protectionnisme développé par les États-Unis va encourager de plus en plus de régionalisme. C'est-à-dire que les pays qui sont très proches vont essayer de créer des rapports d'intégration. C’est un nouvel élément de la mondialisation, qu’on constate beaucoup en Asie.

Dans la même logique, la géographie fait que le Maroc reste très lié à l'Europe. Il est vrai qu’il y a un problème et que le taux de croissance en Europe est faible, mais elle reste notre principal partenaire commercial avec lequel nous développons 70% des flux étrangers. Mais il me semble que l'Union européenne, malgré ses faiblesses, va continuer à développer des relations de libre-échange dans le cadre du partenariat euroméditerranéen.

- C’est dans cette logique également que s'inscrit l'initiative marocaine visant à développer le corridor atlantique ?

- C'est une idée qui s'impose parce qu’il faut qu’on fasse la politique de notre géographie. Nous sommes parmi les trois pays du monde qui sont en même temps atlantiques et méditerranéens. La France et l'Espagne en Europe, et nous du côté africain.

La Méditerranée nous permet de continuer à promouvoir les relations avec l'Europe, et l'Atlantique va nous permettre de jouer ce rôle de relais. D'autant plus que c’est lié au défi de la transition énergétique qu’on a évoqué, dans l’optique de vendre demain de l'électricité propre à l’Europe. La politique est liée à la géographie de toute façon.

- Dans le contexte de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, on évoque l’opportunité du rôle de connecteur que peut jouer le Maroc, permettant notamment aux entreprises chinoises qui s’y installent de continuer à desservir le marché américain. Qu’en pensez-vous ?

- C'est une possibilité. Mais il ne faut pas oublier que les États-Unis vont surveiller cette situation. L'Europe en fait de même. Mais c'est un créneau qui est important. De toute façon, la Chine aujourd'hui est devenue la première puissance industrielle et exportatrice du monde. Dans ce cadre-là, elle a développé des relations commerciales selon ses intérêts.

Par exemple en Afrique, elle a deux stratégies : une stratégie qui concerne les pays pétroliers, parce qu'elle a besoin de gaz et du pétrole. Une stratégie pour des pays qui ne sont pas pétroliers, mais qui ont une main-d'œuvre, et qui peuvent jouer le rôle justement de relais industriel, essentiellement vers l’Europe, mais aussi vers les États-Unis.

Mais il est certain que l'Europe et les États-Unis vont surveiller l'évolution de ces rapports d'investissement chinois dans notre région. Mais tant qu'il y a une possibilité, il faut rester ouvert à ces investissements.

Cela veut dire que pour l'essentiel, nous devons avoir deux stratégies en même temps :

  • La stratégie de la proximité, essentiellement envers l’Europe. Cela comprend aussi de continuer à s’ouvrir sur l’Afrique, en gardant à l’esprit que, pour celle-ci, c’est au maximum 6% des échanges pour l’instant, contre 70% pour l’Europe. Néanmoins, l'Afrique reste importante considérant sa dynamique démographique.
  • A côté de la stratégie de la proximité, il faut développer la stratégie du lointain. Nous devons développer des partenariats vers les Amériques, notamment les États-Unis, mais aussi le Brésil, où nous avons un atout à travers la question alimentaire à partir de nos phosphates. Également vers l'Asie avec la Chine, mais aussi l’Inde et l'Indonésie qui sont de grands pays et qui ont besoin de phosphates.

Le commerce est un point de départ, mais l’essentiel est d'attirer des investissements. Donc, pour revenir à votre première question, le développement de ces rapports commerciaux doit intégrer la logique de positionnement dans les chaînes de valeur mondiales, en renforçant le tissu industriel interne.

- Au moment où les États-Unis poursuivent une politique de protectionnisme, la Chine s’est montrée plus ouverte, notamment vers l’Afrique avec une politique de zéro taxe. Mais on se demande ce que pourraient bien vendre l’Afrique, et le Maroc en particulier, à la Chine qui est le numéro un industriel mondial...

- La Chine s’intéresse à toute l’Afrique. Elle a une politique envers chacun de ses pays, y compris le Maroc. Avec la Chine, nous sommes en concurrence sur le phosphate. Il ne faut pas oublier que c'est le premier producteur de phosphate. Ils en produisent trois fois plus que nous.

- Mais pour un besoin interne, je pense...

- Non, même externe ! Et c'est une erreur de leur part d'après moi, parce qu'ils ont des réserves pour uniquement quarante ans. Nous, nous en avons pour plusieurs siècles. C'est pour cela qu'il serait intéressant de développer un partenariat spécifique sur la question alimentaire avec la Chine. Non seulement pour se répartir le marché mondial, mais aussi pour travailler ensemble sur l'Afrique. Parce que l'Afrique est le continent qui connaît la progression démographique la plus importante et, par conséquent, il sera le continent le plus demandeur d’engrais et de produits alimentaires.

Il ne faut pas oublier que la Chine a une balance commerciale avec nous qui est très excédentaire, en sa faveur, mais c'est le cas d'ailleurs avec tous les pays. Alors il est important pour nous de trouver une place sur le marché chinois, même s’il est lointain. Ces deux stratégies de la proximité et du lointain doivent aller de pair dans la politique commerciale du Maroc.

- Vous étiez ministre de l’Économie et des finances dans les gouvernements El Youssoufi et Jettou. Quelle différence voyez-vous entre la période actuelle et celle où vous étiez au gouvernement, notamment en termes de finances publiques ?

- Ce que je peux dire, c’est que pendant la période où j’étais responsable, la culture marocaine en matière de maîtrise du cadre macroéconomique a beaucoup avancé.

Je crois que le Maroc a appris depuis une leçon, surtout des années 1980 quand il était obligé de pratiquer la politique d'ajustement structurel. 2007 est la seule année où le budget a été excédentaire.

Donc je crois que sur ce plan, tous les gouvernements, d’une façon ou d’une autre, cherchent à s'éloigner des dérives, notamment en matière de déficit. Même si notre déficit a augmenté ces dernières années, il est maîtrisable. Même chose pour l’endettement.  Je crois que c'est dû essentiellement à cette culture que le Maroc a développée entre 2000 et 2007. Je pense que c’est un bon héritage.

- On sent que le Maroc est très ambitieux en termes de projets qui sont mis sur la table, mais a-t-on les moyens de toutes ces ambitions. L’équation des finances publiques n’est pas facile à résoudre, qu’en pensez-vous ?

- Il est important d'être ambitieux, mais, en même temps, il est important d'être réaliste. C’est normal, il faut tenir compte de nos limites. Si on reste sur les limites liées à la géopolitique, l’absence du Maghreb en est une. Le Maroc a compensé par l’ouverture sur l’Europe et l’Afrique, en attendant qu’un jour le projet maghrébin reprenne.

- En matière d’investissement public, on parle d’alternatives comme les partenariats public-privé et ce qu’on appelle les financements innovants. Qu’en pensez-vous ?

- Là aussi, pour les partenariats public-privé, c’est quelque chose qui a évolué au Maroc depuis le début de ce siècle. Parce que justement, parmi les réalisations de ce moment-là figure l’assainissement du secteur public.

Il a été réalisé par la contractualisation entre l’État et les entreprises publiques, parfois même par la privatisation, ce qui a entraîné l’émergence de cette nouvelle culture de partenariat privé-public qui s’est maintenant installée.

- Pour finir, quel est, selon vous, le principal défi économique pour le Maroc aujourd’hui ?

- Il y en a plusieurs. Le taux de croissance en Europe, notre principal partenaire économique, est trop faible, à peine 1% ; c’est le taux le plus faible au monde. En interne, le défi du changement climatique est aussi à prendre au sérieux.

Mais la satisfaction est que le Maroc est devenu un pays de diversification et de pluralisme à l’international. Il a la capacité de développer des partenariats avec tous les pays dans leur diversité et, en même temps, de rester autonome. Donc notre pays est capable de se débrouiller dans un monde difficile.

Jusqu’à présent, le protectionnisme ne nous a pas trop touché, notamment en raison de la relation spécifique que nous avons avec l’Europe. Mais l’essentiel est de renforcer notre tissu industriel en interne, car cela améliore notre capacité de négociation avec le reste du monde, ce qui est très important dans le monde d’aujourd’hui.

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Le 4 janvier 2026 à 10h54

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