Jamila Boussaâ : “Adoption encore inégale de l'IA en entreprise au Maroc, mais une dynamique qui s’installe”
Jamila Boussaâ est Docteur en IA et directrice générale de Blue Scratch. Dans cet entretien, elle livre un diagnostic sans concession sur la maturité technologique des entreprises marocaines. Entre effets de mode, enjeux de souveraineté et pragmatisme opérationnel, elle trace la feuille de route d’une transition réussie.
L’intelligence artificielle progresse dans les entreprises marocaines, mais à des rythmes très contrastés selon les secteurs, la taille des organisations et leur niveau de maturité digitale.
Entre phase d’exploration, premiers cas d’usage concrets et difficultés de passage à l’échelle, l’IA s’impose davantage comme un chantier stratégique de moyen terme que comme une solution immédiate.
Dans cet entretien, Jamila Boussaâ dresse un état des lieux concret et lucide de l’adoption de l’IA au Maroc, identifie les principaux freins et leviers, et explique par où commencer pour intégrer ces technologies de manière progressive, utile et durable.

Médias24 : D’après votre expérience de terrain, quel est aujourd’hui le niveau réel d’adoption de l’intelligence artificielle au sein des entreprises marocaines ?
Jamila Boussaâ: Le paysage reste globalement hétérogène. Beaucoup d’entreprises se situent encore au stade de la découverte ou de l’expérimentation, notamment depuis l’essor de l’IA générative. On observe néanmoins quelques réussites concrètes, avec des prototypes fonctionnels et des cas d’usage pertinents.
En revanche, le passage à l’échelle et l’industrialisation des solutions "IA en prod" demeurent encore limités. Cela dit, quel que soit leur niveau de maturité, les entreprises montrent récemment une volonté accrue d’investir dans ce domaine, avec des budgets dédiés pour mieux maîtriser la technologie, ses usages, mais aussi ses limites.
On observe également, chez les grands acteurs, une évolution vers un mode de travail structuré autour de projets plutôt que de simples fonctionnalités, ainsi qu’une dynamique positive dans l’élaboration de feuilles de route dédiées à l’IA, visant une intégration progressive et maîtrisée de ces technologies.
Avant d’engager un projet d’intelligence artificielle, les entreprises doivent d’abord évaluer leur niveau de maturité globale, notamment en matière de données, d’infrastructures et de processus.
- Peut-on déjà parler d’une maturité de l’IA dans les entreprises marocaines, ou sommes-nous encore essentiellement dans une phase d’exploration ?
- La phase d’exploration constitue en soi un premier niveau de maturité stratégique. À ce titre, on peut effectivement parler d’une certaine maturité de l’IA au sein des entreprises marocaines, même si celle-ci demeure très variable selon les moyens et les ressources disponibles.
Il est essentiel de rappeler que l’IA ne peut être envisagée de manière isolée : avant d’engager un projet d’intelligence artificielle, les entreprises doivent d’abord évaluer leur niveau de maturité globale, notamment en matière de données, d’infrastructures et de processus. Ce n’est qu’une fois ces fondations consolidées qu’il devient pertinent d’aborder pleinement le déploiement de modèles d’IA.
- Observe-t-on des différences notables entre grands groupes, PME et secteur public dans leur rapport à l’IA ?
- Avant tout, il convient de rappeler que l’IA ne constitue qu’une couche supplémentaire du paysage digital global. À ce titre, les écarts observés dans son adoption reflètent largement les défis classiques de tout projet numérique complexe.
Les différences tiennent surtout aux spécificités de chaque type d’organisation : les grands groupes disposent généralement de moyens financiers et humains plus importants, les PME évoluent souvent dans une phase exploratoire en recherchant des retours sur investissement rapides, tandis que le secteur public avance à un rythme plus mesuré, notamment en raison de contraintes réglementaires et administratives.
Au-delà de ces distinctions structurelles, un facteur demeure déterminant pour tous : la culture d’entreprise et la capacité à mobiliser les ressources humaines autour du projet IA.
Étant donné qu’un projet d’IA s’inscrit généralement sur le moyen ou long terme, le niveau d’engagement et les compétences mobilisées constituent un facteur déterminant pour la réussite de son intégration. Autrement dit, que l’on soit grand groupe, PME ou organisme public, la maturité ne se mesure pas uniquement aux moyens techniques disponibles, mais surtout à la capacité de mobiliser les équipes, de favoriser la collaboration et d’installer une culture interne propice à l’innovation et à l’adoption durable de l’IA.
- Quels secteurs au Maroc vous semblent aujourd’hui les plus avancés, et lesquels accusent encore du retard ?
- Pour être franche, je ne dispose pas de chiffres précis par secteur, d’autant plus que certaines organisations avancent discrètement sans trop communiquer.
Toutefois, en me basant sur les demandes que nous recevons pour l’accompagnement et l’acculturation à l’IA, ce sont surtout le secteur financier et les entreprises IT qui apparaissent comme les plus en avance. Ces acteurs montrent une dynamique plus rapide dans la découverte et l’adoption de l’intelligence artificielle, tandis que d’autres secteurs restent encore en phase de rattrapage.
- Lorsqu’une entreprise vous sollicite pour la première fois sur l’IA, quelle est la toute première question que vous lui posez ?
- Lorsqu’une entreprise nous contacte pour la première fois au sujet de l’IA, la première étape n’est pas de poser une question spécifique, mais plutôt de lui offrir un espace pour s’exprimer lors d’un premier atelier. Nous écoutons attentivement ses priorités : souhaite-t-elle optimiser ses processus internes, améliorer son produit pour ses clients, ou simplement explorer une tendance ? L’objectif est de distinguer un besoin concret d’une curiosité plus générale et de mieux comprendre la structure, l’activité et la culture de l’entreprise.
Une fois cette phase de collecte réalisée, nous transmettons un questionnaire de diagnostic afin de construire une approche sur mesure. Cela nous permet d’introduire l’IA progressivement et de manière adaptée, en fonction des orientations stratégiques et des ressources disponibles.
On commence par l’apprentissage et la compréhension, puis on avance progressivement vers la stratégie et les solutions concrètes.
- Par quoi une entreprise doit-elle concrètement commencer : la donnée, les outils, les compétences ou la stratégie ?
- La première étape consiste avant tout à sensibiliser et acculturer les équipes. Avant de se lancer directement dans la donnée ou les outils, il est essentiel que l’entreprise suive de véritables formations, séminaires ou masterclasses. Cela permet de comprendre précisément ce qu’est l’IA, ce qu’elle n’est pas, ses limites et les situations dans lesquelles elle peut réellement être utile.
Une fois cette base de compréhension établie, on peut organiser des ateliers d’idéation pour identifier et prioriser les use cases. C’est à ce stade que l’on définit les prérequis techniques, les compétences nécessaires et les éléments à mettre en place pour chaque projet. En résumé, on commence par l’apprentissage et la compréhension, puis on avance progressivement vers la stratégie et les solutions concrètes.
- Faut-il nécessairement lancer de grands projets IA ou peut-on commencer par des cas d’usage simples et ciblés ?
- En général, je recommande toujours aux entreprises d’aborder l’intelligence artificielle de manière progressive. Il est préférable de démarrer par des cas d’usage simples et bien ciblés, puis d’évoluer vers des projets plus complexes au fur et à mesure que l’organisation gagne en maturité. Il arrive d’ailleurs qu’un cas d’usage apparemment simple devienne un projet plus complexe, selon le processus concerné et ses dépendances.
Chaque entreprise a ses spécificités et paramètres de décision propres. Même lorsqu’elle dispose déjà de données qualifiées, d’une infrastructure solide, d’une culture favorable à l’innovation et du sponsorship nécessaire, il reste crucial de travailler en mode Agile. Avancer par sprints permet d’introduire l’IA progressivement et de manière maîtrisée, tout en affinant le projet en continu en fonction des priorités des différents use cases.
- Quelles sont, selon vous, les actions rapides à mettre en œuvre ou les plus accessibles pour une entreprise marocaine aujourd’hui ?
- Pour les entreprises marocaines, la rapidité de mise en œuvre dépend bien sûr de la mobilisation des équipes, de la qualité des données et de l’infrastructure disponible. Néanmoins, il existe plusieurs actions « quick wins » réalisables en quelques semaines, généralement entre 3 et 8 semaines.
On peut commencer par l’acculturation et la formation des équipes à l’IA : les sensibiliser aux bonnes pratiques, aux risques, à l’éthique et aux méthodes.
Viennent ensuite des initiatives opérationnelles simples, comme le déploiement de petits assistants internes – chatbots ou callbots – pour gérer des FAQ ou des procédures basiques. Ces solutions sont rapides à mettre en place et apportent un bénéfice immédiat.
L’automatisation de certaines tâches simples constitue également une piste accessible, la complexité variant selon le processus concerné.
Enfin, l’exploitation de données qualifiées pour produire des analyses descriptives, diagnostiques, prédictives ou prescriptives est une démarche relativement rapide et à forte valeur ajoutée, permettant d’orienter rapidement la prise de décision.
Toutes les entreprises n’ont pas nécessairement besoin de recourir à l’IA.
- L’IA est souvent perçue comme un effet de mode. Qu’est-ce qui caractérise une entreprise qui intègre l’IA de manière intelligente et durable ?
- Aujourd’hui, l’IA dépasse largement le simple effet de mode. Ce que nous constatons auprès de nos clients et prospects, c’est une prise de conscience réelle : l’intelligence artificielle peut transformer en profondeur une entreprise, optimiser ses processus, accroître sa productivité et améliorer ses résultats.
Mais intégrer l’IA de manière durable ne se résume pas à suivre la tendance. Les entreprises qui réussissent évaluent soigneusement leurs besoins, tiennent compte des coûts et des prérequis techniques, et veillent à ce que l’IA s’inscrive de façon réfléchie dans leur stratégie à long terme.
Il est possible de commencer par une phase d’expérimentation contrôlée. Par exemple, autoriser l’usage limité d’outils d’IA générative comme les APIs d’OpenAI, Copilot ou Gemini permet d’observer les résultats et de mesurer l’impact avant de lancer un projet interne plus structuré. Ce n’est pas suivre un effet de mode, mais explorer et comprendre concrètement le potentiel de l’IA avant de l’intégrer pleinement.
- Est-ce que toutes les entreprises ont réellement besoin de l’IA, ou certaines activités peuvent-elles s’en passer ?
- Toutes les entreprises n’ont pas nécessairement besoin de recourir à l’IA. L’essentiel est de disposer d’un écosystème digital cohérent, optimisé et automatisé en fonction des besoins réels. Dans certains cas, de simples algorithmes ou solutions de digitalisation classiques suffisent, sans engager les coûts et la complexité d’un projet IA.
Dans d’autres situations, l’IA peut effectivement créer une valeur significative, mais elle nécessite souvent des prérequis : qualité des données, infrastructure adaptée et processus clarifiés. Il est donc fréquent de passer par des projets préparatoires avant de déployer des solutions plus avancées. Chaque entreprise, chaque processus et chaque jeu de données étant unique, l’approche doit être soigneusement adaptée à ces spécificités.
- Dans quels cas recommandez-vous clairement de ne pas investir dans l’IA ?
- Il n’existe pas de réponse universelle, car plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, comme évoqué précédemment, certaines entreprises ne sont pas encore prêtes, ou leurs besoins peuvent être satisfaits par des solutions de digitalisation plus simples.
Un autre facteur clé est le budget. Même si l’IA peut générer une valeur réelle et que l’entreprise est prête techniquement, le coût peut s’avérer prohibitif. Dans ces situations, il est préférable de ne pas investir dans une infrastructure IA lourde, mais plutôt d’opter pour des solutions SaaS modulables et faciles à intégrer, évitant ainsi les dépenses liées aux serveurs ou GPU à maintenir.
Bien sûr, en optant pour le SaaS, il faut rester vigilant sur la souveraineté et la protection des données.
- Avant d’adopter l’IA, une entreprise doit-elle impérativement se mettre à niveau ? Si oui, sur quels plans en priorité ?
- Avant d’adopter l’IA, il ne s’agit pas simplement de se “mettre à niveau” sur le plan technique, mais de préparer l’entreprise de manière globale, comme on le ferait pour tout projet complexe — qu’il soit logistique, industriel ou digital.
Ce qui distingue l’adoption de l’IA, c’est surtout l’aspect culturel et le leadership. Il est essentiel de sensibiliser les équipes, d’obtenir un vrai soutien interne et d’ancrer le projet dans une vision à long terme. Travailler sur la culture, l’innovation et le leadership doit donc être la priorité, car cela facilite l’adhésion des équipes, la prise de décision et la gestion des incidents ou exceptions.
Ensuite, il est crucial de définir clairement le projet : établir une feuille de route stratégique, préciser les objectifs, identifier les cas d’usage, planifier les ressources et le calendrier.
Enfin, le volet technique reste fondamental : qualifier correctement les données, analyser les processus pour limiter les biais et le désordre, et mettre en place une gouvernance solide pour la conformité et la gestion des risques.
Mon conseil aux dirigeants qui hésitent est simple : prendre le temps de comprendre ce qu’est réellement l’IA, au-delà de la médiatisation et des effets de mode.
- Quels sont, selon vous, les principaux freins à lever pour accélérer l’adoption de l’IA par les entreprises au Maroc ?
- L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises marocaines rencontre évidemment des obstacles spécifiques à chaque organisation, mais trois freins majeurs apparaissent de manière transversale.
Premièrement, le budget. Les modèles d’IA, notamment les grands modèles de langage, nécessitent des capacités de calcul importantes et des GPU coûteux, ce qui peut représenter un véritable obstacle pour les PME, les startups et même certaines grandes entreprises.
Deuxièmement, la souveraineté des modèles. L’exploitation de l’IA, surtout générative, repose souvent sur des ressources externes comme OpenAI ou LLaMA. Au Maroc, le développement de modèles souverains reste limité, bien que certaines initiatives commencent à émerger, notamment avec le soutien du ministère de la Transition numérique et de la réforme de l’administration.
Enfin, la formation et l’information. L’IA est trop souvent perçue via le prisme médiatique ou comme une solution miracle. Il est crucial d’investir dans la sensibilisation scientifique, les ateliers, la R&D et les formations, afin de comprendre réellement les enjeux, de distinguer les effets de mode des applications concrètes et d'éviter une approche purement commerciale.
- À horizon de 3 à 5 ans, comment voyez-vous l’intégration de l’IA dans les entreprises marocaines ? Quel conseil clé donneriez-vous à un dirigeant qui hésite encore à franchir le pas ?
- Sur un horizon de trois à cinq ans, il est difficile de prédire avec précision l’évolution de l’IA dans les entreprises marocaines. Nous traversons ce qu’on pourrait appeler un « printemps de l’IA », une troisième vague après celles des années 50 et 80. Il reste encore à déterminer si cette vague représente une tendance passagère ou une véritable disruption. Les deux scénarios sont envisageables.
Face à l’inconnu, l’hésitation est normale — et même saine. Mon conseil aux dirigeants qui hésitent est simple : prendre le temps de comprendre ce qu’est réellement l’IA, au-delà de la médiatisation et des effets de mode. En se basant sur cette compréhension, ils pourront tirer leurs propres conclusions et décider sereinement si le moment est venu de franchir le pas.
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