Rond à béton : ce que dit le Conseil de la concurrence sur les hausses de 2022 et la dynamique du marché
Dans son avis, l’institution décrit une industrie capitalistique à rentabilité contrainte, un approvisionnement en ferraille devenu un enjeu de compétitivité, et un schéma de distribution jugé peu efficient, tout en alertant sur les impératifs de transparence, de neutralité concurrentielle et de contrôle de la qualité.
Cet avis fait suite à l’instruction des demandes d’avis adressées au Conseil de la concurrence relatives aux hausses des prix des matériaux de construction enregistrées sur le marché national courant de l’année 2022.
Le Conseil de la concurrence livre, donc, dans ce rapport les principales conclusions qui se dégagent de l’examen du secteur.
Les hausses des prix du rond à béton observées au début de l’année 2022 s’inscrivent dans un contexte d’inflation généralisée, alimentée par la reprise post-Covid-19 et par des tensions géopolitiques, notamment le conflit impliquant l’Ukraine et la Russie, deux pays figurant parmi les fournisseurs mondiaux de l’acier.
Selon le Conseil de la concurrence, ces chocs ont perturbé les chaînes de production et d’approvisionnement, créé un déséquilibre offre-demande, provoqué des pénuries et une volatilité des intrants, ainsi qu’une hausse des coûts de l’énergie et de la logistique.
Un marché très exposé aux chocs internationaux
Le Conseil souligne que l’économie marocaine a été particulièrement exposée à cette vague de hausse, le Maroc important près de 90% de ses besoins en énergie et une proportion importante d’intrants et matières premières nécessaires au fonctionnement de ses secteurs productifs. À cela s’ajoutent les effets de la sécheresse, qui pèsent sur les perspectives économiques et industrielles à court et moyen termes.
Pour le rond à béton, cette sensibilité au contexte international est explicitement confirmée : les hausses subies dès 2020 se sont ajoutées à d’autres facteurs antérieurs, cités par l’instruction, comme l’application de mesures de sauvegarde en 2018 (États-Unis et Commission européenne), la flambée du minerai de fer en 2019 (fermetures de mines au Brésil, arrêt d’exportations depuis l’Australie) et les effets de la demande chinoise.
Le Conseil décrit une industrie mondiale de l’acier en surcapacité, ce qui pousse les producteurs internationaux à écouler leurs excédents à l’export avec des prix agressifs, y compris vers un marché marocain présenté comme étant lui-même en surcapacité “structurelle”.
Résultat : les opérateurs nationaux peuvent être contraints de s’aligner, parfois jusqu’à un effort pouvant atteindre “une vente à perte”, afin de préserver la pérennité de leurs sociétés.
Autre facteur : les politiques de subventions à l’étranger, susceptibles de rendre l’offre importée plus compétitive que le produit local.
Le Conseil note que cette situation peut bénéficier au consommateur (qualité égale voire supérieure à prix intéressant), tout en fragilisant la rentabilité des producteurs nationaux et en posant un risque sur leur pérennité.
Dans ce contexte, il indique que les pouvoirs publics sont appelés à apporter des soutiens à l’industrie nationale selon une logique de réciprocité face à toute concurrence déloyale.
Le poids décisif des intrants : ferraille, billette, énergie
Au cœur de la formation des prix, l’instruction met en avant la dépendance de l’industrie nationale aux intrants et à leurs cotations internationales. La ferraille constitue le poste de charge le plus prépondérant des aciéries : plus de 75% du coût de production de la billette (sur la période d’analyse hors 2020). La billette est le principal poste d’achat des laminoirs et représente un peu plus de 88% du coût de revient du rond à béton.
Le Conseil relève que, même lorsque ces intrants sont approvisionnés localement, leurs prix restent souvent alignés sur les cotations internationales (minerai de fer, ferraille, billette, rond à béton). En cas d’importation, cette dépendance est aggravée par le fret maritime et la parité euro/dollar. Le raisonnement vaut aussi pour certains consommables importés, dont l’énergie : le fuel totalement importé influe dans une certaine mesure sur le coût de production, surtout lors des périodes de forte hausse internationale.
Enfin, la comparaison entre l’évolution des prix de vente et les coûts directs de production confirme, selon l’instruction, que les hausses de 2022 ont suivi la même tendance que la hausse des coûts directs, eux-mêmes tirés par l’augmentation des achats consommés (ferraille pour les aciéries, billette pour le laminage) en concordance avec leurs cotations internationales.
Une industrie capitalistique, à rendements d’échelle… mais à rentabilité contrainte
L’accès à l’activité d’aciérie est décrit comme fortement capitalistique. Le Conseil évoque des investissements de l’ordre de 140 à 200 USD par tonne de capacité (soit 1 400 à 2 000 dirhams), amortissables sur plus de 20 ans.
La contrainte porte aussi sur la trésorerie : pour une aciérie de 600.000 tonnes, les besoins mensuels en ferraille peuvent atteindre 50.000 à 60.000 tonnes, pour un coût d’environ 20 millions USD (soit 200 millions de dirhams). À cela s’ajoutent les coûts de maintenance et d’énergie.
Sur la rentabilité, les opérateurs expliquent qu’un niveau acceptable ne peut être atteint qu’au-delà d’un taux d’utilisation des capacités supérieur à 75%. Or, les données communiquées font état, sur la période d’analyse, d’une prédominance de taux inférieurs à ce seuil, avec des rentabilités en dessous du niveau de 8% retenu par la Commission européenne comme suffisant pour couvrir les investissements dans ce secteur.
Le Conseil explique ainsi que l’industrie du rond à béton génère des marges opérationnelles et nettes relativement faibles au regard des investissements (notamment pour l’activité intégrée) et du chiffre d’affaires, sous l’effet de la demande et d’un souci permanent de vendre au “juste” prix via des efforts d’optimisation (technologie, process, sourcing, stockage).
Il évoque une “certaine fragilité”, accentuée par la dépendance au marché fluctuant de la construction, d’autant que plus de 82% des volumes écoulés passent par les distributeurs.
Ferraille : enjeu d’approvisionnement et risques de distorsions
La sécurisation de l’approvisionnement en ferraille (quantité, qualité, “juste prix”) est présentée comme un défi majeur. La pression sur les stocks s’accroît, notamment pour les qualités permettant des économies d’énergie et de meilleurs rendements. Dans ce contexte, plusieurs pays, dont le Maroc, ont instauré des restrictions à l’exportation de ferraille afin de réserver les gisements à l’autoconsommation et de prioriser la sidérurgie locale.
Le Conseil détaille les coûts additionnels de l’importation (fret, change, déchargement portuaire, traitement et nettoyage) et note qu’en local, les ferrailleurs alignent souvent leurs prix sur les cotations internationales, sans en subir directement les fluctuations, ce qui maintient un niveau de coût élevé.
Il signale aussi des difficultés de régularité et de qualité (rapport qualité-prix). Point d’alerte : la restriction à l’importation de la billette entrée en vigueur en juin 2024 pourrait accentuer la pression sur la ferraille. Sans remettre en question le choix des pouvoirs publics (engagements environnementaux et souveraineté industrielle), le Conseil relève que son entrée en vigueur est intervenue sans délai permettant aux opérateurs dépendants de la billette d’anticiper des alternatives et de se prémunir de surcoûts imprévus. Il insiste aussi sur la neutralité concurrentielle : transparence des critères d’attribution de la licence, visibilité et équité.
Le Conseil met en garde contre un autre risque : ne pas compromettre l’autonomie d’approvisionnement de l’unique laminoir ne produisant pas sa billette. En cas de difficulté d’importation, ce laminoir pourrait être contraint de s’approvisionner auprès de concurrents directs en aval ; cet approvisionnement devrait être garanti à des conditions tarifaires et non tarifaires impartiales, sans discrimination.
Une filière ferraille en mutation, mais encore insuffisamment structurée
Sur 2018-2024 (hors année Covid), les besoins nationaux moyens en ferraille sont estimés à près de 1,5 million de tonnes/an. Les opérateurs recourent à la ferraille locale à hauteur moyenne de 53% en volume.
Sur plus de 732.000 tonnes de ferraille locale mises sur le marché (valeur 2,47 milliards de dirhams), le Conseil relève un pouvoir d’agrégation exercé par les ferrailleurs à hauteur d’environ 90%.
L’analyse décrit un segment des ferrailleurs à structure oligopsone, avec un recul d’opérateurs historiques et un renforcement de nouveaux entrants, dont des filiales adossées à de grands groupes (exemples cités : Suez, Meski Invest), ainsi que l’émergence de nouveaux métiers (découpe, paquetage, déchiquetage, fonderie, démantèlement de navires). Toutefois, le Conseil estime que cette évolution reste insuffisante : la collecte gagnerait à être mieux organisée et formalisée, avec une évaluation du potentiel national non exploité.
Le document rapporte aussi, du fait du caractère informel de la collecte, des signalements de pratiques telles que le probable recours par certaines aciéries à des circuits non formalisés pour compléter leurs achats. Il évoque également l’apparition de “producteurs de chutes neuves” profitant de l’exigibilité de la TVA, qui se positionneraient comme industriels sans transformation réelle, et factureraient leurs ventes TVA comprise, ce qui pourrait amplifier les prix de la ferraille.
Si vérifiées, ces pratiques induiraient des distorsions de concurrence en amont (achat de ferraille) et en aval (vente de rond à béton), ainsi que sur le marché “naissant” de la billette.
Intégration amont : un levier de compétitivité… et des questions de politique industrielle
Le Conseil relève une montée de l’intégration amont des laminoirs : entrée par le laminage, puis investissement dans l’aciérie pour l’auto-approvisionnement en billette et des gains de compétitivité via le chargement à chaud. Un opérateur estime l’économie associée à 300 à 500 dirhams/tonne de rond à béton produite.
Mais malgré ces investissements, l’instruction constate un recours à l’importation de billette, y compris chez des opérateurs intégrés, notamment pour des nuances non produites localement et lorsque l’achat est plus intéressant que l’autoproduction.
Sur le rôle de l’État, le Conseil note que des investissements d’aciérie ont été soutenus via des conventions (emplois, technologies pionnières). Cependant, avec une offre dominée par des produits standards orientés vers la construction, il estime que le soutien public semble parfois relever d’extensions “micro” et de recherche de gains individuels, sans convergence suffisante avec les besoins globaux de l’économie et les choix d’industrialisation.
La surcapacité des installations de fusion appelle, selon lui, une régulation par une politique publique orientant l’excédent vers d’autres industries consommatrices d’acier, rompant avec la standardisation et favorisant la diversification, voire l’export.
Un marché concentré, mais une concurrence “dynamique” selon l’analyse
Pour le rond à béton destiné aux chantiers, l’analyse peut suggérer une structure concentrée : en 2024, trois opérateurs totalisent [80-90]% du marché. Mais le Conseil insiste sur une dynamique dans le temps : évolution des parts, notamment la progression de Riva Industries qui devance Univers Acier et, à partir de 2021, Sonasid. La concurrence s’anime par le prix, mais aussi par les modalités de paiement accordées selon les volumes et la solvabilité des distributeurs.
Sur l’innovation, elle est jugée limitée à la date de traitement des données : des produits standards, au mieux une extension de gamme de diamètres. Des différenciations passent plutôt par la diversification dans la chaîne de valeur ou par la logistique commerciale (réduction des délais).
Le Conseil décrit des opérateurs se positionnant en “champions nationaux”, concentrant leurs efforts sur la maîtrise des coûts et l’amélioration des rendements, avec peu d’innovation.
Il note toutefois que Sonasid se distingue par le développement durable et des ambitions sur l’acier bas carbone et des produits à plus forte valeur ajoutée orientés export et marché national (substitution à l’importation, standards internationaux).
Il indique aussi que Riva Industries, avec l’introduction annoncée de la technologie MIDREX “dans quelques années”, devrait hisser la sidérurgie nationale vers des tendances technologiques réputées performantes et plus respectueuses de l’environnement.
Enfin, la progression des parts de Somasteel à fin 2024 illustrerait les avantages du modèle de laminoir sous conditions d’excellence opérationnelle.
Les distributeurs, pivot du marché… mais un schéma jugé peu efficient
Le Conseil confirme le rôle central des distributeurs dans l’acheminement du rond à béton sur le territoire, l’approvisionnement des chantiers, et la desserte du détail (petits promoteurs et auto-construction). Ils assurent stockage, recomposition des mix de diamètres, et financement via des délais accordés en aval souvent plus longs que ceux obtenus en amont auprès des producteurs.
Ils sont aussi décrits comme des “faiseurs” de concurrence : possibilité de s’approvisionner auprès du producteur de leur choix, selon prix, prestations, avantages, et demande client. Les grands distributeurs contribuent à animer la demande et influencer le positionnement des producteurs selon des logiques “pull” (marques notoires) ou “push” (marques moins connues).
Mais le document juge le schéma de distribution peu efficient : la vente “départ usine” combinée au manque de relais régionaux réduit la traçabilité et limite la capacité des producteurs à maîtriser l’évolution de la demande régionale et à développer des stratégies de pénétration. Il souligne aussi que la prédominance du recours aux distributeurs ne favorise pas la maîtrise des coûts de livraison et augmente des externalités (risques de sécurité, dégradation des routes, pollution), affectant le fonctionnement concurrentiel. En comparaison, le Conseil cite l’exemple des cimentiers (plateformes propres, massification par rail). Des estimations d’opérateurs sidérurgistes indiquent qu’une consolidation du schéma actuel pourrait générer une économie d’environ 15% sur le prix de vente.
Qualité, conformité et surveillance du marché : un enjeu de sécurité
Le rond à béton, produit conditionnant la sécurité des bâtis, est soumis à des normes obligatoires induisant une qualité homogène. Néanmoins, des producteurs auditionnés appellent à renforcer le contrôle de la “masse linéique” (densité) et de sa valeur nominale. Tout manquement pourrait générer des distorsions concurrentielles et un risque de sécurité, notamment dans l’auto-construction et les petits projets échappant à des contrôles techniques.
Le Conseil alerte aussi sur le fait que le schéma de distribution actuel, notamment la non formalisation du maillon de détail, peut favoriser l’écoulement de produits non conformes issus de découpes de barres à partir de couronnes. Il estime que le contrôle documentaire lié aux licences d’importation de billette gagnerait à être complété par des mécanismes de surveillance du marché intérieur pour assainir le marché contre des pratiques “frauduleuses” générant des distorsions et préjudiciables aux consommateurs.
Enfin, la diversification des producteurs est décrite comme généralement cantonnée autour de la filière du rond à béton : optimisation du laminage (fil machine), construction métallique, et relais de croissance pour l’écoulement. Le Conseil considère que les orientations de Sonasid et Riva Industries vers d’autres modèles (fibre d’acier, acier bas carbone, marchés applicatifs de l’automobile et de l’aéronautique) constituent des opportunités d’investissement dans de nouveaux domaines stratégiques, en phase avec les besoins de l’industrie nationale et les possibilités d’export.
Chatbots Médias24 : le Conseil de la concurrence publie son avis sur le marché du rond à béton
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