Qui a tué Saïf al-Islam Kadhafi ? L'expert Jalel Harchaoui avance ses clés de lecture
De symbole honni en 2011 à atout politique potentiel dix ans plus tard, Saïf al-Islam Kadhafi avait fini par se construire un refuge et un réseau. Sa mort brutale, ce mardi 3 février à Zentan, pose une question simple : qui a réellement à gagner de sa disparition ? Éléments de réponse avec Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et de sa politique interne.
Une affaire que le parquet libyen a, dès le lendemain [mercredi 4 février 2026], annoncé vouloir tirer au clair, après avoir dépêché des médecins légistes in situ pour examiner la dépouille et confirmer la mort de l’intéressé.
En attendant, les spéculations vont bon train quant à l’identité des commanditaires. Quoique, à en croire l’expert ès affaires libyennes Jalel Harchaoui, consulté par nos soins pour le besoin de cet article, il serait "par trop hâtif, pour l’heure, de se laisser aller à des hypothèses".
"L’enquête vient seulement de commencer, elle va prendre son cours normal. Et dans le contexte libyen actuel, croire à une résolution du dossier en soixante-douze heures seulement relève de la gageure naïve", nous explique notre interlocuteur, qui se trouvait dans la capitale libyenne, Tripoli, au moment de l’échange téléphonique que nous avons eu avec lui.
Cela étant, on peut toujours se poser la question première que les fins limiers libyens ont sans doute d’ores et déjà cogitée, à savoir à qui profite le crime. Et c’est là sans doute que le hic se pose, étant donné que ceux qui sont justement susceptibles de recueillir les fruits de la disparition de Saïf al-Islam Kadhafi pourraient se compter au-delà des doigts d'une seule main.
À cet égard, il faut rappeler que, depuis la chute de Mouammar Kadhafi au cours du soi-disant "Printemps arabe" qui était venu balayer la région de l’Atlantique au Golfe au tournant de la décennie 2010, la Libye en est venue, de proche en proche, à être divisée entre différentes forces factionnelles aux deux extrémités du pays : d’une part, à l’Ouest, autour de Tripoli, une succession de gouvernements politiques adoubés par la communauté internationale, et dont l’actuel Premier ministre est l’islamiste Abdel Hamid Dbeibah ; à l’Est, avec comme QG opérationnel l’ensemble de la région historique de la Cyrénaïque, une insurrection militaire menée par le fameux "maréchal" Khalifa Haftar, un ancien cadre de l’armée de Mouammar Kadhafi longtemps exilé aux États-Unis (de décembre 1990 à mars 2011). Lequel Khalifa Haftar allait d’ailleurs tenter, en 2019-2020, de conquérir Tripoli des mains de ses adversaires, sans succès.
Et au milieu, d’autres courants politiques pullulent tant bien que mal, dont l’un qu’incarnait justement, du moins jusqu’au moment de pousser son dernier râle, Saïf al-Islam Kadhafi : celui des nostalgiques du "kadhafisme", pour qui l’ancien régime n’apparaissait plus sous le jour des nombreuses tares qui avaient amené de nombreux Libyens à s’engager pour sa chute. Et en tête de gondole de ce courant, une partie non négligeable de la population de Zentan, où Saïf al-Islam Kadhafi aura donc vécu ses moments ultimes.
"L’histoire est incroyable", rappelle Jalel Harchaoui. "En 2011, lorsque la guerre civile se déclenche dans le sillage du Printemps arabe, Zentan est massivement mobilisée contre Mouammar Kadhafi, qui n’a jamais vraiment été en odeur de sainteté dans la ville et sa périphérie, les Zentanis ayant même été accusés d’une tentative de putsch à son encontre fin 1993. Et ce sont ces mêmes Zentanis qui vont se retrouver à détenir Saïf al-Islam Kadhafi sous leur bonne garde, après qu’une de leurs milices a procédé à son arrestation au début même du conflit [le 19 novembre 2011, ndlr]".
Et Jalel Harchaoui de poursuivre le récit : "Finalement, par un curieux retournement des choses, les Zentanis vont se prendre d’attachement pour Saïf al-Islam Kadhafi, et inversement, au point que ce dernier en vient à être remis en liberté en juin 2017, alors même qu’il en était arrivé à être condamné à mort. Et à partir de là, il aura tout le loisir de circuler à sa guise ; dans le Fezzan, qui est la troisième grande région libyenne en dehors de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, il se constitue même un nouveau fief entre Bark, Sebha et Ghadamès, à la frontière avec la Tunisie. Et surtout, il commence à réenvisager le dessein qu’avait pour lui, de son vivant, son père, à savoir celui de chef de l’État".
Après plus de dix ans sous les radars, Saïf al-Islam Kadhafi refait subitement surface en juillet 2021, en accordant une longue entrevue au quotidien américain The New York Times. Et le titre de l’article ne laisse pas les moindres ambages sur son ambition d’alors : "Le fils de Kadhafi est vivant. Il veut reprendre la Libye". "Il faut revenir lentement, lentement. Comme un strip-tease", lancera-t-il notamment au journaliste Robert F. Worth, en faisant donc une analogie qui, dans la foulée, fera beaucoup jaser dans les chaumières libyennes.
Et puis, le dimanche 14 novembre 2021, Saïf al-Islam Kadhafi passe officiellement à l’acte : à Sebha, il dépose sa candidature pour une élection présidentielle qui doit se tenir le mois d’après et permettre enfin à la Libye de se constituer une autorité politique centrale consensuelle… en théorie, car le processus capote finalement, après que l’appareil électoral et judiciaire n’est pas arrivé à produire une liste unie de candidats. Et par là même, les visées de Saïf al-Islam Kadhafi tombent également à l’eau.
Dans beaucoup de chancelleries régionales à ce moment, il se dit d’ailleurs que la candidature de Kadhafi fils était LA raison pour laquelle le scrutin avait été annulé, étant donné qu’un retour aux manettes de sa famille était tout à fait inenvisageable, notamment pour l’Occident. "C’est un élément qui a compté, incontestablement. Mais même un plébiscite de 30%, voire de 20% seulement, aurait pu constituer une humiliation pour ceux-là mêmes qui avaient œuvré et manœuvré à l’international pour chasser Mouammar Kadhafi", estime Jalel Harchaoui à ce propos.
Mais ce dernier de préciser aussi, au passage, que par les temps qui couraient, Saïf al-Islam Kadhafi ne pesait plus vraiment grand-chose, à ses yeux, dans l’échiquier libyen. "Politiquement parlant, on peut même avancer que son assassinat a été un non-événement, en termes de portée", lâche-t-il. Avant d’expliquer qu’en ce qui concerne en tout cas le clan Abdel Hamid Dbeibah, il s’accommodait bien depuis quelque temps des Kadhafi, dans la mesure où il avait entre autres accepté de relâcher de derrière les barreaux Saâdi Kadhafi, troisième fils de Mouammar Kadhafi, en septembre 2021, avant d’intervenir pour le rapatriement depuis le Liban, en novembre 2025, de Hannibal Kadhafi (cinquième fils), écroué depuis le milieu de la décennie 2010 au pays du cèdre.
Quant à Khalifa Haftar, il est vrai qu’il dispose d’alliés à Zentan, en la personne notamment de l’ancien ministre de la Défense Oussama Jouili – ce dernier ayant reçu urbi et orbi une délégation de l’homme fort de l’Est libyen en avril 2023 –, mais cela ne suffit pas pour autant à le pointer du doigt.
"Moi, ma piste en revanche, c’est que c’est à Zentan même que se trouve la clé de la mise à mort de Saïf al-Islam Kadhafi. C’est vrai que, sur place, ce dernier disposait de nombreux soutiens, mais la ville demeurait divisée. Quelqu’un de l’extérieur ne se serait par exemple pas aventuré à liquider les gardes aussi, et ainsi se risquer à se mettre à dos les Zentanis, tandis qu’un “insider” ne va pas s’embarrasser de telles considérations car, pour lui, il a tout bonnement en face un autre clan", conclut Jalel Harchaoui.
À voir si ce sont les mêmes prémisses auxquelles aboutiront les autorités judiciaires libyennes.