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DIPLOMATIE

Sahara. Ce rapport russe qui éclaire la lecture politique de Moscou

Publié par le RIAC, un cercle de réflexion étroitement lié aux milieux diplomatiques en Russie, un récent document met en évidence une position russe plus nuancée qu’il n’y paraît : tout en actant l’affaiblissement du polisario et la progression du plan d’autonomie sur le terrain international, il conserve plusieurs grilles de lecture proches des thèses algériennes, révélant ainsi les équilibres, les prudences et les arrière-pensées qui continuent de structurer l’approche de Moscou sur le dossier du Sahara.

Sahara : analyse d’un rapport russe sur la position de Moscou (Lavrov-Bourita)
Sergueï Lavrov et Nasser Bourita.
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Le 25 mars 2026 à 12h59 | Modifié 25 mars 2026 à 15h27

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies, organe suprême de l'organisation, adoptait une résolution concernant la situation au Sahara donnant la prééminence au plan d'autonomie marocain comme base pour une solution politique négociée entre les parties.

Un texte voté par la majorité des membres de l'instance, à savoir onze pays sur quinze, exception faite de l'Algérie, qui n'a pas voulu prendre part au vote, ainsi que la Chine, la Russie et le Pakistan qui, pour leur part, se sont abstenus.

Mais dans le cas de Pékin et de Moscou en particulier, membres permanents du Conseil de sécurité et disposant à ce titre du droit de veto, il s'est pratiquement agi d'un soutien implicite, étant donné que s'ils avaient opposé leur fin de non-recevoir, le projet aurait, in fine, capoté.

C'est toutefois du côté de la capitale russe que la partie marocaine pouvait le plus appréhender un revirement, tant ses liens, connus, avec le régime algérien sont établis. Il faut dire que ce dernier fait partie des principaux importateurs d'armement made in Russia dans le monde, au point de s'être récemment retrouvé dans l’œil de mire de la classe politique américaine.

Mais cette dimension militaro-commerciale n'explique, en vérité, qu'en partie le positionnement politique de la Russie sur le Sahara, qui était allée à un moment jusqu'à appuyer l'organisation d'un référendum dans la région.

À cet égard, il est toujours intéressant de s'attarder, pendant un instant, sur un rapport publié le 4 mars 2026 par le Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), qui est une sorte de think tank académique et diplomatique public créé en février 2010 à l'initiative du président Dmitri Medvedev "himself". Son actuel président n'est autre qu'Igor Ivanov, tout premier ministre des Affaires étrangères du président Vladimir Poutine, qui y a par ailleurs également placé son porte-parole attitré depuis mai 2012, Dmitri Peskov.

En outre, l'actuel chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, siège depuis dix ans au conseil de surveillance, mandat renouvelé pour quatre ans en janvier 2025. C'est dire, en d'autres termes, si les relations sont tout à fait poreuses entre, d'un côté, le RIAC, et, de l'autre, les cercles diplomatiques officiels en Russie.

Quant au rapport, il fait partie d'une série de publications thématiques annuelles consacrées depuis juin 2021 à la région MENA, l'édition 2026 ayant pour thème les "Conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : état actuel et dynamique possible". Aucune d'entre elles ne s'était, à ce jour, penchée en détail sur le Sahara, "question (...) structurante pour le Maghreb, touchant directement le destin de plusieurs centaines de milliers de personnes et reflétant dans une large mesure les péripéties des relations algéro-marocaines", comme la présentent d'emblée les deux auteurs du chapitre de huit pages qui y est dédié, Vassili Kouznetsov et Anastasia Vassilenko.

Pour information, Vassili Kouznetsov, en plus d'être membre du RIAC, occupe la fonction de directeur adjoint chargé des affaires académiques à l’Institut d’orientalisme de l’Académie des sciences de Russie, où il a également la charge du Centre d’études arabes et islamiques qui y est affilié (il en est le chercheur principal). Récipiendaire en février 2024 d'un doctorat en sciences politiques pour une thèse sur les "problèmes du développement politique du monde arabe dans les années 2010-2020", il s'est surtout intéressé, au niveau du Maghreb, à la Tunisie et, dans une moindre mesure, à l'Algérie (à travers notamment un article de juin 2024 pour le compte du RIAC, "Établir les priorités : la politique étrangère de l’Algérie et les opportunités pour Moscou").

Pour sa part, Anastasia Vassilenko, moins expérimentée sur le plan académique, est chercheuse junior au sein du Centre d’études arabes et islamiques, aux côtés donc de Vassili Kouznetsov. Spécialisée en relations internationales, c'est elle qui a le plus focalisé, auparavant, sur le Sahara, avec par exemple un article en mars 2024 dans la revue spécialisée Vostochnaya Analitika sur les "aspects politico-économiques du conflit". Faisant vingt-trois pages, la thèse centrale de ce dernier avait été que le différend perdurait aussi parce qu’il aurait créé ses propres structures matérielles et ses propres circuits de pouvoir.

Une lecture encore marquée par Alger

Quand on lit la définition que le RIAC donne au différend autour du Sahara, notamment sur sa dimension maroco-algérienne, on serait naïvement tenté de croire à un rapprochement russe du discours marocain, dans la mesure où Rabat a toujours rappelé que (1) conformément aux accords de Madrid, la région avait déjà été décolonisée, que (2) le dossier n'avait donc plus sa place dans les tiroirs de la Quatrième Commission, chargée des questions politiques spéciales et de la décolonisation au niveau de l'Assemblée générale des Nations unies, et que (3) il s'agissait donc, sous le boisseau, d'une opposition avec l'Algérie, non avec le mouvement séparatiste du polisario, soi-disant représentant de la population sahraouie.

Or, le fait est qu'en substance, le RIAC maintient plutôt une compréhension "algériâtre" des événements, et qu'il avance que seuls le Maroc et le polisario sont des "parties directement impliquées dans le conflit". L'Algérie, de son côté, est dépeinte comme "troisième partie impliquée de manière indirecte".

Pis, et ce dans le droit fil d'une certaine propagande algérienne, reprise notamment au cours des dernières années par l'Afrique du Sud à la tribune onusienne, un parallèle de bien mauvais aloi est dressé entre la démarche de démembrement dans laquelle est engagée depuis plus d'un demi-siècle l'Algérie à l'encontre du Maroc et… la question palestinienne.

Oui, par ce curieux retournement des faits dont la nomenklatura algérienne est coutumière, la libération du Sahara de la colonisation espagnole, épopée décoloniale majeure de notre temps portée au pinacle par la Marche verte des Marocains en novembre 1975, cette dynamique historique et juridique en vient donc à être mise sur le même pied que la tragédie du Proche-Orient dans l'épaisseur humaine et politique qui est la sienne.

Le RIAC, dans son document, égrène ainsi un méli-mélo d'éléments pour justifier sa comparaison, affirmant par exemple que la population sahraouie serait "distincte" — ce qui est bien évidemment faux anthropologiquement, faux culturellement, faux civilisationnellement et, surtout, faux politiquement. Et, comble de l'ignorance, est mise en avant une soi-disant "similitude entre les politiques israélienne et marocaine de mise en valeur des territoires et d’installation de leur propre population", comme si une politique d’aménagement du territoire, d’investissement public et de mobilisation des compétences humaines nécessaires à son développement pouvait, par principe, être assimilée à une entreprise de colonisation. Comme si le Maroc aurait dû laisser ces régions en déshérence.

Mais le RIAC n'en rappelle pas moins quelques vérités du moment qui sont incontournables : que le polisario est aujourd'hui isolé, plus affaibli que jamais. "Si, en 1991, il avait réussi à obtenir la tenue d’un référendum, le gel du conflit l’a ensuite privé de sa seule ressource véritable : la possibilité de mener une lutte armée. Parallèlement, la dépendance croissante à l’égard de la République algérienne démocratique et populaire (RADP) et le vieillissement de sa direction ont réduit sa capacité d’action autonome. En conséquence, le nombre d’États reconnaissant la rasd a fortement diminué, tandis que les possibilités réelles de reconquérir le territoire sont devenues nulles. C’est pourquoi la reprise de la lutte armée en 2020 a surtout été interprétée dans deux contextes : premièrement, comme un produit dérivé des tensions algéro-marocaines ; deuxièmement, comme un instrument de consolidation du pouvoir par la direction du polisario", décrypte le RIAC.

En même temps, ce dernier reconnaît qu’"après dix-neuf ans, le plan marocain recueille un soutien croissant parmi les acteurs extérieurs", bien qu'il estime que "la dynamique interne du conflit ne crée pour l’instant aucune prémisse de sa mise en œuvre".

Le fatalisme stratégique de Moscou

Car le RIAC, et c'est cela le fin mot du chapitre de son rapport sur le Sahara, est, en dernière analyse, loin d'être optimiste. À l'horizon, il ne voit se dessiner que les deux scénarios suivants :

  • Un conflit "inertiel", dont le présupposé est "la poursuite d’affrontements rares, parallèlement à un renforcement progressif des positions du Maroc sur le terrain diplomatique et à des initiatives périodiques de règlement sous l’égide de l’ONU". "Des possibilités de règlement politique n’apparaîtraient alors qu’après un changement de génération des dirigeants en Algérie, au Maroc ou à la rasd", avance-t-il.
  • "Une escalade des tensions algéro-marocaines, débouchant sur un conflit direct". En gros, l'Algérie procéderait à la modernisation des milices séparatistes, mais ce second scénario, le RIAC ne voit qu'une probabilité "extrêmement faible, presque fantastique" qu'il se réalise, tout en amenant, toutefois, le Maroc et l'Algérie "à faire preuve d’une certaine retenue" au regard de "l’ampleur considérable de ses conséquences potentielles pour le sous-système régional".

Est-ce ce fatalisme qui, potentiellement, fait que la Russie tarde à changer réellement de fusil d'épaule eu égard au Sahara ?

Ce qu'il faut dire aussi est que la ligne russe n'est pas monolithique. Le 13 octobre 2025, Sergueï Lavrov, intervenant à Moscou devant des médias arabes, avait laissé entendre que la Russie n'était plus totalement braquée à l'idée que l'autonomie puisse constituer une forme d'autodétermination... à la condition fondamentale près que toutes les autres parties acceptent cette interprétation. Et de toute façon, son abstention au moment du vote de la résolution 2797 va dans ce sens, à savoir celui d'une ouverture nouvelle.

Mais il est aussi, il faut le préciser, une opposition de forme à l'adversaire américain. À cet égard, il faut rappeler que la première fois où, lors des dernières années, la Russie a pris fait et cause pour le référendum, c'était en réaction à la reconnaissance du 10 décembre 2020 par l'oncle Sam de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. C'est ce que laisse en tout cas clairement entendre une réponse donnée le 10 juin 2021 par la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, qui avait en quelque sorte officialisé ce revirement de quelques années de la part du pays eurasiatique.

Partant, on peut donc dire que ce sont une multitude de considérations, et donc de calculs, qui sont à l’œuvre. Sur certains, le Maroc a, il faut le reconnaître, bien su faire montre de la maestria qu'il fallait. Mais sur d'autres, comme, en l'espèce, celui des récits académiques, un effort est sans doute encore à faire. Le hic étant que ces derniers sont bel et bien en mesure d'influencer l'action des dirigeants, selon un célèbre proverbe russe qui veut que "celui qui sème une pensée, récolte un acte".

Et de préférence qu'il soit, au bout du compte, favorable au Maroc.

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Le 25 mars 2026 à 12h59

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