Patrice Motsepe a tenté, dimanche 29 mars 2026 au Giza Palace du Caire, de reprendre la main sur la plus grave crise politico-sportive traversée par la Confédération africaine de football (CAF) depuis son arrivée au pouvoir en mars 2021.
Au terme d’une réunion du comité exécutif dans la capitale égyptienne, le président de l’instance a annoncé une révision des statuts et règlements de la CAF pour restaurer la confiance dans l’arbitrage, l’assistance vidéo et les organes judiciaires. Ces derniers ont tous été ébranlés par l’interminable séquence née de la finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) 2025 entre le Maroc et le Sénégal.
Dans le même mouvement, il a défendu l’indépendance des juridictions internes, rejeté toute idée de faveur accordée au Royaume, mais aussi souligné, de manière très appuyée, le rôle décisif du Maroc comme pays-hôte lorsque d’autres fédérations ne se portent pas candidates.
Le dossier explosif de la finale Maroc-Sénégal
La sortie de Motsepe visait d’abord à refermer, sans pouvoir encore l’éteindre, le dossier de la finale de Rabat. Le 28 janvier, la commission de discipline de la CAF avait rejeté la réserve déposée par la Fédération royale marocaine de football (FRMF) après ce match, maintenant de facto le Sénégal comme vainqueur.
Mais le 17 mars, la commission d’appel a renversé cette première lecture et appliqué les articles 82 et 84 du règlement de la CAN, qui prévoient qu’une équipe refusant de jouer ou quittant le terrain sans l’autorisation de l’arbitre est déclarée perdante, avec un score enregistré de 3-0, sauf résultat plus lourd déjà acquis. La CAF a ainsi homologué une victoire 3-0 en faveur du Maroc. Le 25 mars, la Fédération sénégalaise (FSF) a saisi le Tribunal arbitral du sport (TAS), réclamant l’annulation de cette décision et la reconnaissance du Sénégal comme champion.
Le nœud de l’affaire reste le retrait temporaire du Sénégal de la pelouse, pendant quatorze minutes, au plus fort de la contestation du penalty sifflé en faveur du Maroc dans les derniers instants de la finale. C’est sur ce point précis que la commission d’appel a requalifié l’incident en forfait, ouvrant une fracture inédite entre la vérité du terrain, l’issue sportive initiale et la lecture réglementaire retenue ensuite par la CAF.
Confronté en conférence de presse à une salle encore chauffée par la parade du trophée organisée samedi 28 mars par le Sénégal au Stade de France, Motsepe s’est abrité derrière une ligne strictement institutionnelle. "Que je sois d’accord ou non, que j’aime ou non une décision, c’est sans importance. Mon devoir est de la respecter et de l’appliquer", a-t-il martelé en substance, en répétant que l’indépendance des organes judiciaires était "non négociable" et qu’il ne commenterait pas le fond tant que le TAS n’aurait pas tranché. Cette prudence rejoint la position publique déjà tenue par la CAF, qui dit vouloir désormais déplacer le débat vers ses autres compétitions et l’avenir du football africain.
Le Maroc au centre de l’équation
Mais c’est sur le Maroc que Motsepe a livré les passages les plus significatifs — et politiquement les plus scrutés — de son intervention. Interrogé de front sur l’idée d’une CAF "redevable" au Royaume, il a répondu qu’"en aucun cas" une association membre ne serait traitée de manière préférentielle ou plus avantageuse qu’une autre.
Dans le même souffle, il a rappelé que la crédibilité de l’institution ne dépendait pas seulement de ce qu’elle affirme, mais aussi de la manière dont ses décisions sont perçues par les supporters, les fédérations et l’opinion du continent. Autrement dit, le président de la CAF sait que la question marocaine est devenue centrale non seulement dans le droit, mais aussi dans le récit politique de l’instance.
Surtout, Motsepe a opposé aux procès en favoritisme une défense très concrète du rôle joué par Rabat dans l’économie réelle du football africain. Revenant sur les critiques suscitées par la fréquence des compétitions organisées au Maroc, il a expliqué que, pour des tournois souvent coûteux, peu rentables ou délaissés par d’autres candidats — il a cité le futsal et la Ligue des champions féminine —, le Royaume se retrouve fréquemment seul à répondre aux appels d’offres.
"Si je n’ai qu’une seule offre, je dois avancer. Et souvent, ce seul pays, c’est le Maroc", a-t-il dit, dans une formule qui vaut à la fois explication logistique et reconnaissance politique du rôle moteur du Royaume dans l’agenda continental.
Cette séquence éclaire aussi le maintien du Maroc au centre du calendrier africain malgré les remous. La CAF a confirmé le 5 mars que la CAN féminine, attribuée au Royaume en octobre 2024, restait organisée au Maroc mais qu’elle était reportée du 17 mars-3 avril au 25 juillet-16 août 2026, en invoquant des "circonstances imprévues" après discussions avec la FIFA, les partenaires et d’autres parties prenantes.
Dimanche, Motsepe a redit que cette compétition "se poursuivra au Maroc" et a également mentionné le tournoi U17 comme devant se tenir dans le Royaume, signe qu’en dépit de la crise, Rabat demeure pour la CAF le point d’ancrage le plus fiable de ses échéances les plus sensibles.
Arbitrage, justice interne et départ du secrétaire général
Sur le fond, la réponse institutionnelle annoncée par la CAF passe par une refonte présentée comme "de grande portée" des textes encadrant arbitres, opérateurs VAR et juridictions internes. Le communiqué lu en ouverture de la conférence affirme que l’objectif est d’éviter que "les incidents" de la finale Maroc-Sénégal ne puissent se reproduire. Motsepe a ajouté que la CAF avait pris l’avis de juristes africains et internationaux pour aligner ses procédures sur les meilleures pratiques mondiales, et qu’elle allait poursuivre avec la FIFA le travail de formation et de professionnalisation de ses arbitres, en insistant sur un point rarement dit aussi clairement : ils doivent aussi être mieux payés.
La conférence a toutefois exposé, au grand jour, une autre fragilité du système : la composition même des organes judiciaires. Questionné sur la présence au sein du jury d’appel d’un dirigeant fédéral en exercice (le Tunisien Moez Ben Tahar Nasri, NDLR), Motsepe a reconnu son malaise et laissé entendre que la CAF devrait "revoir" ce type de situation une fois la décision du TAS rendue, même si ses juristes lui ont assuré que la composition était conforme aux règles. Motsepe a expliqué avoir lui-même demandé des éclaircissements et admis qu’il faudrait, à l’avenir, se montrer plus rigoureux encore sur l’exigence d’apparence d’indépendance.
L’autre fait majeur de la journée a été le départ du secrétaire général Véron Mosengo-Omba, confirmé dans une lettre de démission datée du Caire et jointe à la conférence. Le dirigeant y écrit qu’"après plus de 30 ans d’une carrière professionnelle internationale", il a décidé de quitter ses fonctions pour se consacrer à des "projets plus personnels". Il ajoute avoir pu "lever les soupçons" que certains avaient, selon lui, cherché à faire peser sur sa personne, et dit partir "sereinement et sans contrainte", en laissant "une CAF prospère comme jamais". Dans sa prise de parole, Motsepe lui a rendu hommage, tout en annonçant que le Nigérian Samson Adamu assurerait l’intérim et qu’un recrutement international serait lancé, avec une short-list de cinq candidats à la clé.
Mosengo-Omba avait été nommé secrétaire général de la CAF lors de la première réunion du comité exécutif de l’ère Motsepe, à Rabat, le 13 mars 2021. Son départ intervient donc au terme d’un cycle de cinq ans qui aura vu la CAF revendiquer des progrès en matière de gouvernance, de transparence, de partenariats commerciaux et de revalorisation financière de ses compétitions, mais aussi accumuler depuis plusieurs mois les tensions internes et les controverses publiques.
Joint par Médias24, un membre du Comex de la CAF a indiqué que Mosengo-Omba allait très probablement briguer la présidence de la Fédération congolaise de football association (FÉCOFA). Cette hypothèse circule déjà depuis plusieurs jours dans la presse internationale, qui le dit attendu dans la course à la tête de la fédération de la RDC dans les prochains mois.
Une CAF qui veut passer à autre chose
Motsepe a profité de cette conférence pour réinscrire cette tempête dans un récit plus large : celui d’une CAF qui, sous son mandat, veut parler puissance, attractivité et argent. Il a rappelé que la dotation du vainqueur de la CAN 2025 avait été portée à 10 millions de dollars, celle de la Ligue des champions à 6 millions, celle de la Coupe de la Confédération à 4 millions, et que 100.000 dollars étaient désormais versés aux clubs engagés dès les tours préliminaires. Il a aussi confirmé la poursuite du projet d’"African Nations League", décliné en formats continental et panafricain, et esquissé à nouveau l’idée d’une future CAN à 28 équipes. Cette fuite en avant dans la grandeur institutionnelle vise clairement à empêcher que toute l’actualité de la CAF ne soit durablement engloutie par l’affaire Maroc-Sénégal.
Reste que, derrière la promesse de réforme, une réalité demeure : à ce jour, la dernière décision sportive et réglementaire exécutoire rendue par la CAF donne bien le Maroc vainqueur de la CAN 2025 sur tapis vert, par 3-0, au nom des textes que l’instance a elle-même adoptés. C’est désormais au TAS de dire si ce rattrapage juridique suffira à clore l’un des épisodes les plus toxiques de l’histoire récente du football africain, ou s’il ouvrira, au contraire, une nouvelle séquence de contestation.
En attendant, Motsepe a choisi sa ligne : défendre l’institution, reconnaître le poids objectif du Maroc dans son fonctionnement, et tenter de sauver, autour de cette crise, ce qui peut encore l’être de l’autorité de la CAF.