“Menace marocaine” : ce que révèlent vraiment les propos d’un ex-chef de l’armée espagnole
Dans un entretien accordé le 29 mars au quotidien "ABC", un ancien chef de l'état-major espagnol a replacé au centre du débat la question de la couverture des présides occupés par l’OTAN, relançant un discours sécuritaire que plusieurs analystes relient à des enjeux internes de défense et de financement.
L’entretien du général Fernando Alejandre au journal ABC, le dimanche 29 mars 2026, a remis au premier plan un discours guerrier que l’on croyait en retrait depuis le nouveau partenariat stratégique entre Rabat et Madrid.
Pour sa première grande prise de parole publique depuis son départ du service actif en janvier 2020, le général Fernando Alejandre n'a pas fait dans la demi-mesure. Il a décrit ce retour à la parole publique comme un "changement de vie", tout en assurant avoir toujours été franc durant son commandement. Ses conclusions sur le Maroc et les équilibres sécuritaires régionaux sont sans équivoque : le Royaume représenterait une "menace certaine et claire" pour les présides occupés de Sebta et Melilia ainsi que les îles Canaries.
"Pour moi, cela ne fait aucun doute", a-t-il affirmé, ajoutant être "certain" que cette menace est celle à laquelle les forces armées espagnoles "accordent la plus grande attention, comme je le faisais moi-même durant mon temps de service".
Plus frappant encore, l’ancien chef d’état-major espagnol de la Défense espagnole (JEMAD) exprime de sérieux doutes sur une éventuelle activation du mécanisme de défense collective de l’OTAN en cas de crise impliquant le Maroc autour des présides. "Au début du siècle, lorsqu'un îlot a été perdu, nous n'avons pas pu l'invoquer [le traité]. C'est une situation très compliquée".
Selon lui, Madrid a laissé passer "plusieurs occasions d’inclure" Sebta et Melilia dans le Traité de Washington. "Nous avions des motifs plus que justifiés pour faire valoir notre position et jouer cette carte", regrette-t-il aujourd’hui.
Pour notre consultant militaire Abdelhamid Harifi, la clé de cette agressivité verbale réside dans les finances de l'armée espagnole. "L’Espagne fait partie de l’OTAN et bénéficie de son parapluie protecteur. Dès lors, comment justifier des dépenses militaires colossales auprès du contribuable et des législateurs ?", s'interroge-t-il.
La réponse est simple : il faut maintenir la présence d'une menace existentielle. Sans un "ennemi" à la frontière sud, les budgets de l'armée espagnole risqueraient d'être revus à la baisse au profit des secteurs sociaux ou technologiques. En agitant la menace marocaine, l’état-major sécurise ses financements pour les décennies à venir.
Un déploiement stratégique qui dément toute velléité hostile
L’argument d’une menace "claire" avancé par le général Alejandre se heurte à une réalité géographique et opérationnelle qui plaide, au contraire, pour la retenue marocaine. Si le Maroc, dont la montée en puissance et la modernisation des Forces armées royales (FAR) sont reconnues à l’échelle internationale, nourrissait des ambitions belliqueuses, son empreinte militaire dans la zone nord serait radicalement différente.
Or, l’état des lieux de notre dispositif opérationnel dans cette région névralgique témoigne d’une posture de bon voisinage : l’armée y est pour ainsi dire absente du paysage quotidien.
"Contrairement à une armée qui préparerait une projection de force, le Royaume ne dispose d’aucune base aérienne dans sa zone nord, et la présence militaire y demeure extrêmement faible, se limitant presque exclusivement à des unités légères de surveillance des frontières", précise Harifi.
Ce choix délibéré de ne pas transformer le détroit en zone de friction est d’autant plus parlant au niveau naval. Si la Marine royale marocaine est une force d'élite en pleine croissance, elle conserve une taille que Harifi qualifie de "très modeste" par rapport à l’armada espagnole.
Ce déséquilibre volontaire dans le Nord prouve que la doctrine marocaine ne s’inscrit pas dans une logique de confrontation avec son voisin ibérique.
L’art de la désinformation : "achats fantômes" et missiles fictifs
Pour soutenir ce climat de peur indispensable à la survie de leurs privilèges, une certaine presse espagnole, téléguidée par les milieux militaires, s’est fait une spécialité de l’analyse alarmiste et de l’invention pure et simple "d’achats fantômes". Ces articles ne se contentent pas de rapporter des faits ; ils s'emploient à décortiquer la dangerosité présumée de l'artillerie marocaine, affirmant avec gravité que le Royaume dispose désormais de missiles balistiques et de lance-roquettes multiples dont les portées pourraient atteindre facilement le sud de l'Espagne ainsi que des zones névralgiques du territoire.
"Cette stratégie de la tension, destinée à crier à la menace marocaine face au moindre achat opéré par Rabat, est un levier psychologique rodé pour paralyser toute velléité de réforme budgétaire : l'objectif est de s'assurer que le législateur espagnol ne touche en aucun cas au budget de l'armée", affirme notre consultant militaire.
La rétrospective de ces manipulations est d'ailleurs éclairante par son inventivité. Déjà dans les années 1990, on voyait fleurir des informations sur l'acquisition imminente de chasseurs Tornado par le Maroc.
Lorsque les preuves de cette transaction se sont révélées introuvables, la rumeur s'est adaptée pour ne pas mourir, prétendant alors que c’était l’Arabie saoudite qui avait secrètement cédé ses propres appareils au Royaume.
Peu après, la presse espagnole a tenté d'inquiéter l'opinion en affirmant que le Maroc s'apprêtait à acheter des F-18 strictement semblables à ceux utilisés par l'Espagne elle-même, avant d'inventer de toutes pièces, plus récemment, l'histoire des systèmes de lance-roquettes multiples chinois.
Pour notre consultant militaire, ce langage alarmiste est l’antithèse de la posture marocaine. Alors que certains discours à Madrid agitent des menaces de frappes sur ses zones névralgiques pour justifier ses achats, le Maroc a toujours fait valoir, même aux moments ou les relations étaient au plus bas, un discours diplomatique protecteur des intérêts des deux voisins.
Une politique de paix et de bon voisinage
Le Maroc n’est pas un pays "va-t-en-guerre" ; sa doctrine ne repose pas sur la menace, mais sur une vision de puissance stabilisatrice. Cette modération, loin d'être un signe de faiblesse, est le fruit d’un choix souverain : celui de privilégier systématiquement le langage diplomatique pour protéger les intérêts mutuels et préserver un avenir commun.
En d’autres termes, le discours de paix de Rabat affaiblit l’un des ressorts budgétaires traditionnellement mobilisés dans ces milieux. Là où le Maroc propose une vision de voisinage constructive, une partie de l'élite militaire espagnole préfère s'enfermer dans un logiciel de défense archaïque, où la stabilité du voisin est perçue comme un obstacle à la croissance de leurs budgets de défense.
En ce sens, l’intervention de Fernando Alejandre vaut moins comme diagnostic du Maroc que comme symptôme d’un malaise plus espagnol que marocain : celui d’une pensée stratégique qui peine encore à se défaire de ses anciennes obsessions.
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