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Géopolitique

Face à l’Iran, l’hypothèse d’un “OTAN” régional revient au centre du jeu

La guerre actuelle redonne de la visibilité à des projets de coordination sécuritaire régionale, portés à la fois par Washington et par plusieurs capitales arabes, dans le prolongement des rapprochements amorcés ces dernières années. Si la logique de mutualisation des moyens progresse, elle reste loin de faire consensus. Le Maroc, impliqué dans certaines de ces dynamiques, continue d’y avancer sur une ligne mesurée.

Face à l’Iran, l’hypothèse d’un “OTAN” régional revient au centre du jeu
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Le 31 mars 2026 à 18h15 | Modifié 31 mars 2026 à 20h30

Avec la guerre d’Iran, qui oppose depuis le 28 février 2026 Israël et les États-Unis à la "République islamique", est revenue sur le tapis, par la voix de plusieurs responsables de la MENA (Moyen-Orient/Afrique du Nord) comme internationaux, l’idée d’un "OTAN" régional qui mutualiserait les capacités militaires et les moyens de renseignement et permettrait, ainsi, de dissuader les menaces communes émanant d’États ou de groupes armés hostiles, à l'instar justement du régime iranien et de ses proxies.

Pour ses promoteurs, un tel schéma s’imposerait d’autant plus à l’heure actuelle que le conflit en cours a brutalement mis en lumière les limites des réponses nationales isolées et rend, à leurs yeux, nécessaire l’émergence d’une architecture de sécurité transfrontalière.

C'est en tout cas clairement le parti des sénateurs américains Ted Budd (républicain, Caroline du Nord) et Joni Ernst (républicaine, Iowa), tous deux à l’origine, le 26 mars 2026 au sein de la deuxième chambre du Congrès, de l’Abraham Accords Defense Cooperation Act, un projet de loi qui, comme le détaillent les intéressés eux-mêmes, vise à "mettre en place une initiative de coopération militaire destinée à renforcer les partenariats de défense entre les pays signataires des accords d’Abraham". Lesquels, rappelons-le encore une fois, avaient vu plusieurs pays musulmans, dont le Maroc, établir à partir d’août 2020 des relations diplomatiques avec Israël (bien que, dans le cas du Royaume, il faille préciser que l’accord tripartite signé en décembre 2020 à Rabat avec Washington et Tel-Aviv recouvrait également des dimensions économiques, technologiques, aériennes, consulaires et sécuritaires plus larges).

Un triple pilier ordonne, en gros, l’Abraham Accords Defense Cooperation Act : la création, par le secrétaire à la Défense, d’une initiative spécifiquement consacrée à la coopération avec les pays des accords d’Abraham ; la priorité accordée à la dissuasion face à l’Iran et à ses proxies ; et le développement d’une coordination militaire plus poussée entre partenaires, à travers notamment la lutte antidrones, la défense sol-air, les forces spéciales ou encore des exercices conjoints aériens et navals.

"Depuis bien trop longtemps, l’Iran — premier État soutien du terrorisme dans le monde — et ses proxies menacent la sécurité nationale et économique des États-Unis, tout en compromettant la paix au Moyen-Orient. En renforçant la coopération militaire entre les pays des accords d’Abraham, nous pouvons consolider les partenariats régionaux et renforcer la dissuasion face à l’agression iranienne", a notamment justifié Ted Budd lui-même.

Quant à Joni Ernst, elle a mis en avant l'impératif d'"unir [les] partenaires [des États-Unis] face au terrorisme soutenu par l’Iran", tout en rappelant qu'elle était coprésidente du groupe bipartisan sur les accords d’Abraham, fondé en janvier 2022 par ses soins ainsi que les sénateurs Jacky Rosen (démocrate, Nevada), James Lankford (républicain, Oklahoma), Cory Booker (démocrate, New Jersey). À ce titre, elle a d'ailleurs également souligné avoir porté, dès juin 2022, le DEFEND Act, un texte dont l'objectif annoncé avait été de favoriser l’intégration des capacités de défense aérienne et antimissile entre partenaires régionaux face à la nébuleuse pro-iranienne.

"Lorsque nos partenaires sont prêts à dissuader le régime iranien et ses proxies, notre monde et notre patrie sont plus sûrs", a commenté Joni Ernst.

À ce stade, les réactions publiques à l’initiative Budd-Ernst demeurent, il faut le dire, encore limitées, mais cela ne préjuge en rien de l’écho réel qu’elle rencontre dans les cercles concernés : bien au contraire, on peut même dire qu’elle s’inscrit dans une dynamique déjà bien engagée, où l’idée d’une défense collective plus articulée gagne du terrain.

Des relais en Israël comme dans le Golfe

S’exprimant le 22 février 2026 en conseil de gouvernement, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, avait même plaidé en faveur d’un "hexagone d’alliances" associant explicitement Israël, l’Inde, la Grèce et Chypre, mais aussi d’autres pays arabes, africains et asiatiques, afin de faire pièce à ce qu’il avait présenté comme les "axes radicaux", à la fois chiite et sunnite.

Une profession de foi qu’il reprenait quelques jours plus tard à l’occasion de la visite en Israël du président indien Narendra Modi, avec qui le locataire de Beit Aghion avait défendu une "alliance de fer" entre nations partageant la même volonté de lutter contre l’extrémisme et de renforcer leur coopération sécuritaire, technologique et stratégique.

Du côté arabe, l’appel le plus explicite est venu de l’ancien premier ministre qatari (avril 2007-juin 2013) Hamad ben Jassem ben Jabr Al Thani, dans le contexte de la guerre. Le 13 mars, celui-ci a plaidé, sur le réseau social X, pour la mise sur pied d’un "OTAN du Golfe", ou plus exactement d’une alliance militaro-sécuritaire inspirée de l’Alliance atlantique, avec l’Arabie saoudite en position centrale, "en tant qu’État le plus grand".

"Compte tenu de l’importance du sujet, il faut commencer dès maintenant à l’étudier et à le préparer, sans attendre la fin de la guerre", avait insisté celui qui fut également chef de la diplomatie de son pays.

Toutefois, les arabophones l’auront compris, il n’était nullement question, dans l’esprit de Hamad ben Jassem, d’une formule incluant Israël, mais au contraire, le dirigeant a placé sur un même pied Israéliens et Iraniens et appelé les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à "faire front ensemble" face aux deux à la fois, à moins que Tel-Aviv ne se conforme à ce qu'il a présenté comme "des principes de bon voisinage, dans le respect des droits palestiniens, des territoires arabes occupés et des intérêts communs".

Bien évidemment, cette prise de position n’engage que l’intéressé et ne saurait être automatiquement assimilée à la ligne officielle du Qatar, même si elle émane d’une figure de tout premier plan de l’appareil d’État qatari. En effet, Doha reste, pour l’heure, plus prudente dans sa formulation, l’actuel premier ministre et ministre des Affaires étrangères qatari, Mohammed ben Abderrahmane Al Thani, ayant surtout mis en exergue, le 19 mars 2026, lors d’une conférence de presse à Doha avec son homologue turc Hakan Fidan, l’idée selon laquelle "la sécurité de la région est une responsabilité collective" et sur la nécessité d’une action conjointe des États concernés, davantage que sur la constitution explicite d’une alliance militaire.

Cela étant, il y a tout lieu de penser que le diagnostic formulé par Hamad ben Jassem trouve un écho bien au-delà de sa seule personne, tant la guerre actuelle ravive, dans les États du Golfe, la tentation d’une coordination sécuritaire plus poussée.

Ailleurs, en Égypte, le ministre des Affaires étrangères Badr Abdelatty a appelé le 8 mars 2026, lors d’une session extraordinaire du Conseil de la Ligue arabe au niveau ministériel, à "activer le concept de sécurité nationale arabe" afin de protéger la sécurité des États arabes et leur souveraineté, tout en réitérant l’idée d’une force arabe conjointe.

Puis deux jours plus tard, à savoir le 10 mars, il déclarait encore, dans un entretien accordé à la chaîne saoudienne Al-Arabiya, que la partie égyptienne travaillait de concert avec des partenaires arabes à relancer ce projet, tandis que le 13 mars, lors de la quatrième réunion ministérielle conjointe entre le CCG et l’Égypte, il insistait de nouveau sur la nécessité d’"activer les cadres de la sécurité nationale arabe et de la coopération conjointe", signe qu’au Caire aussi, le sujet est redevenu prioritaire.

Le cas marocain, entre solidarité arabe et coopération avec Israël

S’agissant du Maroc, la ligne officielle observée jusqu’ici renvoie moins à l’adhésion explicite à un "OTAN régional" qu’à une solidarité affirmée avec les partenaires arabes directement visés, dans le cadre d’une conception ancienne et assumée de la sécurité collective. Dès le 28 février, le Royaume avait condamné "avec la plus grande fermeté" les frappes iraniennes contre plusieurs États arabes, puis le Roi Mohammed VI s'était entretenu avec les dirigeants des Émirats arabes unis, de Bahreïn, de l’Arabie saoudite et du Qatar, en réaffirmant que "la sécurité et la stabilité des pays du Golfe arabe font partie intégrante de la sécurité et de la stabilité du Royaume du Maroc".

Une formule qui, les connaisseurs l'auront compris, prolonge très directement le discours prononcé par le Souverain au sommet Maroc-pays du Golfe du 20 avril 2016 à Riyad, où il disait déjà que le Maroc et les États du CCG ainsi que la Jordanie faisaient face aux "mêmes menaces" et relevaient d’une même "communauté de destin". Un nouvel échange téléphonique, le 15 mars, avec le président émirati, Mohammed ben Zayed, a d’ailleurs confirmé cette ligne, tout en insistant, cette fois, sur la priorité à donner au dialogue et à la diplomatie.

En même temps, le Royaume ne peut qu’être concerné de près par le projet Budd-Ernst, ne serait-ce que parce qu’il fait partie des pays ayant "normalisé" leurs relations avec Israël. Ainsi, la coopération maroco-israélienne en matière de défense s’est, depuis lors, indéniablement structurée : mémorandum historique signé à Rabat en novembre 2021, ouvrant la voie à la coopération en matière de renseignement, d’industries de défense, d’acquisition d’équipements et d’entraînement conjoint ; nouvel accord en mars 2022 prévoyant une commission militaire conjointe et un plan d’action ; participation de militaires israéliens à l'exercice Africa Lion ; et, pour ce qui concerne l'actualité toute récente, signature, début janvier 2026, d’un plan de travail militaire conjoint pour l’année en cours.

Il convient également de faire mention, en outre, de l’engagement marocain au sein de la future Force internationale de stabilisation (ISF), appelée incessamment à intervenir à Gaza pour y rétablir l’ordre et contribuer à la montée en puissance de nouvelles forces palestiniennes de sécurité. Présenté le 19 février à Washington dans le cadre de la réunion inaugurale du "Board of Peace", ce dispositif repose, selon les informations données à cette occasion par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, sur l’implication d'officiers militaires nationaux, tandis que le commandement de l’ISF a rangé le Royaume parmi les premiers pays aux côtés de l'Albanie, l'Indonésie, le Kazakhstan et le Kosovo engagés pour fournir des troupes, chose d'ailleurs confirmée dernièrement à l'ONU par le Haut Représentant du Board of Peace, Nikolaï Mladenov.

En tout état de cause, le Maroc se trouve désormais de facto associé à un mécanisme de stabilisation post-conflit dans un théâtre où s’entrecroisent précisément les enjeux israéliens, arabes et américains... sans pour autant que cela autorise à conclure à son adhésion au projet d’un "OTAN régional" au sens plein du terme : en dernière analyse, il faut sans doute davantage y voir la traduction d’un pragmatisme sécuritaire et diplomatique marocain qu’une adhésion explicite à une alliance militaire intégrée et formalisée.

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Le 31 mars 2026 à 18h15

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