TikTok, cadeaux virtuels et argent sale : plongée dans les mécanismes d’un blanchiment nouvelle génération
Derrière les cadeaux virtuels sur TikTok, existe-t-il un possible blanchiment d’argent ? Me Meriem Berrada décrypte les mécanismes, les risques juridiques et les dérives.
Derrière l’apparente générosité des "fans" sur TikTok se cache parfois une mécanique bien plus opaque. À mesure que la monétisation des créateurs s’installe, un angle mort juridique et financier attire l’attention : celui du blanchiment d’argent via les "gifts", ces cadeaux virtuels envoyés lors des diffusions en direct.
L’avocate Me Meriem Berrada décrypte, pour Médias24, un système où économie numérique, régulation des changes et criminalité financière s’entrecroisent.
Un circuit en trois temps : injection, circulation, récupération
Au cœur du dispositif se trouve l’économie interne de TikTok, fondée sur l’achat de coins (pièces virtuelles), convertibles en cadeaux puis en argent réel. Selon l’analyse de Me Meriem Berrada, le schéma reprend les trois étapes classiques du blanchiment :
- L’injection (placement) : des fonds d’origine illicite – souvent issus de fraudes ou de cartes bancaires volées – sont utilisés pour acheter massivement des coins.
- Le brassage (layering) : ces pièces sont distribuées sous forme de cadeaux virtuels (roses, lions, univers…) lors de lives, mélangeant argent propre et argent illicite dans un flux massif et difficilement traçable.
- La récupération (intégration) : les bénéficiaires convertissent les cadeaux en "Diamants", puis les retirent en argent réel via des intermédiaires comme PayPal ou des comptes bancaires.
"L’argent ressort avec une apparence de légalité, puisqu’il est présenté comme un revenu de création de contenu", souligne Me Berrada. Ce mécanisme transforme ainsi TikTok en un vecteur potentiel de blanchiment à grande échelle.
Des lives sous surveillance : quand le vide rapporte gros
Au Maroc, comme ailleurs, certains lives attirent l’attention. Diffusions interminables, contenu quasi inexistant – écran noir, silence, ou défis répétitifs –, mais flux de cadeaux disproportionnés.
Pour Me Berrada, bien qu’elles restent au stade d’observations, ces situations constituent des indices de suspicion évidents :
- Comptes avec peu d’abonnés recevant des montants importants ;
- Absence de corrélation entre audience et revenus ;
- Répétition de schémas de dons massifs.
Dans certains cas, l’influenceur est complice, percevant une commission. Dans d’autres, il devient instrument involontaire d’un circuit de blanchiment.
Le rôle clé et ambigu des agences de talents
Un acteur revient systématiquement dans les montages les plus sophistiqués. Il s’agit des agences de talents, qui, comme le souligne Me Berrada, sont dans plusieurs cas basées à l’étranger (Dubaï, Turquie, Europe).
Officiellement, elles accompagnent les créateurs. Officieusement, elles peuvent servir de plateformes de transit financier. Me Berrada décrit plusieurs pratiques préoccupantes :
- Centralisation des revenus : l’agence reçoit directement les gains TikTok sur des comptes étrangers.
- Redistribution fragmentée : les fonds sont renvoyés au Maroc via des virements fractionnés, transferts d’argent ou cryptomonnaies.
- Recyclage interne : certaines agences rachètent elles-mêmes des coins pour alimenter leurs propres influenceurs, créant un circuit fermé de blanchiment.
Trois pratiques illustrent ces dérives, selon l’avocate :
- Le "match arrangé" : des influenceurs s’affrontent en live, pendant que l’agence injecte des cadeaux massifs.
- L’utilisation de cartes bancaires volées pour acheter des coins.
- L’absence totale de facturation ou d’existence légale des agences opérant au Maroc.
Un défi juridique pour les autorités marocaines
Le Maroc s’est doté d’un arsenal renforcé contre le blanchiment, notamment avec la loi n° 43.05 modifiée par la loi n° 12-18. Mais TikTok introduit une complexité nouvelle.
Selon Me Berrada, la première difficulté est celle de l’identification de l’origine des fonds. Si la plateforme identifie ses créateurs (KYC : Know your customer - Connaîs ton client), remonter jusqu’à la source des paiements reste difficile, surtout lorsque les transactions passent par l’étranger.
De plus, le second levier est, selon elle, celui de la vigilance bancaire. L’avocate rappelle que l’Autorité nationale du renseignement financier (ANRF) surveille les flux atypiques. Un influenceur recevant des virements réguliers depuis des plateformes étrangères peut faire l’objet d’une déclaration de soupçon.
Par ailleurs, "en cas de complicité avérée, les sanctions sont lourdes. Le blanchiment est un crime financier grave, exposant à des peines de prison ferme et à la confiscation totale des biens", rappelle Me Berrada.
Mais au-delà du pénal, c’est souvent sur le terrain des changes que les influenceurs s’exposent le plus. "Les revenus TikTok sont juridiquement considérés comme une exportation de services numériques. À ce titre, ils doivent être rapatriés au Maroc dans un délai de 30 à 90 jours et doivent être déclarés", poursuit-on de même source.
Or, plusieurs pratiques exposent à des infractions, comme le fait de :
- conserver l’argent sur PayPal ;
- passer par des agences étrangères ;
- récupérer des fonds en cash via des circuits informels.
Me Berrada met en garde : "Beaucoup pensent que tant que l’argent reste sur un portefeuille virtuel, il n’est pas au Maroc. C’est une erreur. Les autorités croisent désormais les données bancaires à l’international".
Sanctions : une double peine financière et pénale
En cas de contrôle, les conséquences peuvent être sévères. Selon Me Berrada, on parle d’amendes pouvant atteindre jusqu’à six fois le montant de l’infraction, mais aussi de peines de prison allant de 3 mois à 5 ans, ou encore de redressement fiscal systématique en parallèle. "Le cumul de ces sanctions constitue une véritable “double peine” pour les contrevenants", estime-t-elle.
Face aux risques, les intermédiaires financiers durcissent leur approche, notamment à travers des plafonds de retraits plus stricts sur les plateformes, des blocages de virements suspects ou encore des demandes de justificatifs détaillés (contrats, factures, preuves d’activité).
"Au Maroc, certaines banques exigent désormais une traçabilité complète avant de créditer des fonds issus de TikTok", indique Me Berrada. C’est pourquoi, l’avocate estime que "la clé réside dans la professionnalisation de l’activité".
Pour cela, elle recommande de "documenter chaque dirham", notamment à travers un audit, mais aussi des captures d’écran des dashboards de revenus, des rapports mensuels des plateformes ou encore via les contrats avec les marques ou les agences.
Elle préconise également de "séparer les finances personnelles et professionnelles", notamment en ouvrant un compte dédié à chacune de ces pratiques et en évitant le paiement en espèces pour garder une traçabilité.
De plus, elle insiste sur “le respect de la réglementation des changes" et recommande de "rapatrier les devises" et de "déclarer les revenus étrangers". Elle estime qu’il est nécessaire, pour chaque influenceur éthique, de "pouvoir démontrer la cohérence économique", en "assurant une corrélation entre audience et revenus" et en "justifiant les montants perçus".
Enfin, elle préconise de "refuser toute proposition suspecte" et de "conserver les preuves d’échanges en cas de tentative de blanchiment". Encore faut-il savoir identifier les signaux d’une "proposition suspecte".
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