Transport sanitaire à Casablanca : les ambulanciers alertent sur les “failles critiques” du futur cahier des charges
À Casablanca, le futur cahier des charges du transport sanitaire suscite des réserves chez une partie des professionnels. Les ambulanciers font état de failles structurelles dans le projet, susceptibles, selon eux, d’affecter à la fois la viabilité économique des entreprises et la qualité du service rendu aux citoyens.
Le projet de cahier des charges encadrant le transport sanitaire à Casablanca continue de susciter des réactions. Après les premières réserves exprimées par certains professionnels, l’Association des ambulanciers de Casablanca a formulé plusieurs critiques à l’égard du document, évoquant des "lacunes critiques" susceptibles de fragiliser l’ensemble du secteur.
Contacté par Médias24, son président, Abdelhamid El Mouadden, met en garde contre un texte qui, selon lui, "menace la viabilité des entreprises du secteur et, par extension, la sécurité des citoyens".
Un modèle économique jugé contraignant
Le premier point soulevé par notre source a trait au volet économique. Le projet prévoit des exigences importantes pour les opérateurs, notamment en termes d’investissement.
Selon les professionnels, avec ce nouveau cahier des charges, "le coût d’entrée dans le secteur dépassera les 5 millions de DH (MDH), incluant l'immobilier, une flotte minimale de quatre ambulances de moins de 5 ans, les ressources humaines et les équipements médicaux".
"Or, la durée de concession est limitée à 10 ans, sans garantie de renouvellement". Cette disposition est présentée comme un risque majeur. "Ces investissements deviennent impossibles à amortir dans ces conditions", estime Abdelhamid El Mouadden, ce qui pourrait, selon lui, décourager l'investissement dans un secteur qui en a fortement besoin.
En effet, le nouveau projet de cahier des charges pour le transport sanitaire à Casablanca prévoit des contrats de 10 ans avec les futurs délégataires, avec possibilité de prolongation sous condition.
L’Association propose ainsi une révision du modèle économique, avec notamment :
- une indexation des tarifs sur l’inflation ;
- une redevance annuelle plafonnée à 5.000 DH afin de préserver la trésorerie des opérateurs. Le projet de cahier des charges n'a pas encore fixé le montant de cette redevance, que le délégataire devra verser à la commune.
Formation et catégorisation des ambulances selon le besoin
Sur le volet organisationnel, les ambulanciers reconnaissent certaines avancées. "Ce cahier des charges assure et rassure les acteurs historiques qui exercent depuis les années 1980", explique Abdelhamid El Mouadden. "L'exigence d'un parc minimal de quatre ambulances est une avancée qui donne une valeur ajoutée aux professionnels et limite la concurrence déloyale".
Mais pour l’Association, cela reste insuffisant. Son président estime qu'il faut aller plus loin. Il évoque notamment un déficit en compétences. Selon lui, près de 75% des intervenants ne disposent d’aucune formation spécifique, d’où la nécessité de créer une filière dédiée. Il fait référence au constat établi par la Cour des comptes dans son rapport annuel 2024-2025.
Pour rappel, la Cour avait souligné que 60% des communes de la région Casablanca-Settat recourent essentiellement à des chauffeurs sans formation médicale ou paramédicale, ni encadrement spécialisé. Le rapport de la Cour avait également pointé l'absence de formation initiale dans le secteur.
"Nous demandons, à cet effet, la création d'une école dédiée (niveau Baccalauréat), assurée par le privé ou par l'OFPPT [Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail]", souligne Abdelhamid El Mouadden.
Autre revendication de l'Association, "la mise en place d’une catégorisation claire des ambulances", comme suit :
- Type A pour les cas lourds ;
- Type B pour les cas légers ;
- Type C pour le transport assis.
Un enjeu mis en avant par l'Association, sachant "qu’environ 20% des transports concernent des patients en rééducation, dialyse ou chimiothérapie, pour lesquels des véhicules de type C seraient plus adaptés".
Retard sur la digitalisation et la traçabilité
L’Association fait également état d'un manque d’ambition en matière de modernisation. Le maintien du registre papier est jugé "obsolète", au moment où le secteur évolue vers des systèmes entièrement digitalisés.
"Nous préconisons certes le registre, mais il faut également aller vers une automatisation totale, via des logiciels de gestion et des notifications sur portables pour les missions", estime notre interlocuteur.
Le président de l'Association recommande aussi "l’intégration obligatoire de la géolocalisation pour assurer la traçabilité et le respect des délais d’intervention", un point qui, fait-il valoir, n'est pas prévu dans le projet de cahier des charges élaboré par la commune de Casablanca.
Un autre point sensible concerne la protection des données. "Le document actuel ignore la loi 09-08" précise notre source, "alors que les données médicales des patients sont ultra-sensibles".
Vers un modèle public-privé structuré
Au-delà des critiques, l’Association propose une vision plus globale de l’avenir du secteur, reposant sur un partenariat public-privé renforcé.
"Le privé n’a pas vocation à remplacer l’État, mais à devenir son partenaire stratégique", souligne Abdelhamid El Mouadden, citant notamment les transports inter-hospitaliers, la couverture des grands événements ou les zones à forte demande. "Mais cette place exige une contrepartie : une rigueur absolue. On ne peut plus accepter un service aussi sensible sans standards élevés de contrôle et de performance".
Ce modèle reposerait, selon lui, sur cinq piliers : la régulation médicale, la professionnalisation, la digitalisation, la complémentarité public-privé, et le financement structuré.
Le président de l’Association appelle ainsi à une révision du projet de cahier des charges, afin de garantir un équilibre entre exigences réglementaires et réalité du terrain.
"Le futur n’est ni dans l’isolement du public ni dans la liberté totale du privé. Il est dans une gouvernance équilibrée où l’on ne juge plus l’ambulance sur son trajet, mais sur sa capacité à sauver des vies grâce à une technologie de pointe et un équipage certifié", conclut-il.
Notons que pour l’heure, il ne s’agit encore que d’un projet de cahier des charges, susceptible d’être amendé.
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